2wBOX « Z » – éd. B.ü.L.b. Comix

2wBOX  Z B.u.L.b. ComixCertains passent leur vie à faire des petits trous, des petits trous, toujours des petits trous, eux plient des petites boîtes. Et après, ils les remplissent de minuscules albums à mi-chemin entre bande dessinée et art contemporain depuis plus de quinze ans maintenant. C’est en 1997 qu’apparaît le premier petit leporello – terme classe pour décrire un livre accordéon construit comme une frise pliée – consacré à la lettre A. Et il y a quelques mois, c’est donc le Z qui a fait son apparition en librairie pour refermer cette collection atypique, avec comme toujours un casting international. Au programme : Blexbolex réfléchit sur la mémoire en faisant de la photographie (alors qu’on ne savait même pas qu’il avait un appareil photo), Yûichi Yokoyama joue avec les trames et l’abstraction, Nicholay Baker imagine une bande qui s’anime sur un tourne-disque, Jockum Nordsröm signe des sortes de peintures rupestres vaporeuses pleines de poésie et Elvis Studio s’embarque dans des figures psychédélico-inquiétantes qui se dévoilent un peu plus à chaque lecture.

Mais au-delà des propositions – très réussies – de ces cinq auteurs, c’est la délicieuse maniaquerie du collectif suisse B.ü.L.b. Comix qu’il faut louer. Car ici, tout est fait à la main. De la boîte sérigraphiée et tamponnée qu’il faut découper et monter jusqu’à la frise qu’il faut plier, en passant par l’élastique qui tient chaque leporello, chaque manipulation (détaillée précisément sur le site de B.ü.L.b.) rend ce petit livre-objet unique, en plus d’être beau. Aux auteurs de se confronter à ce format minuscule qui ne peut excéder 22 pages ; au lecteur de s’embarquer dans cette lecture ludique au design magnifique, qui s’amorce avec l’excitation qu’on ressentait, petit, en déballant un œuf Kinder.

2wBOX  Z B.u.L.b. Comix

Baby Boom, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereDes personnages déguisés, évoluant dans un décor farfelu, associés à ce trait noir, géométrique et froid, qui recouvre les pages : voilà ce que l’on croyait être la marque de fabrique de Yûichi Yokoyama, reconnaissable entre mille. Pourtant, le Japonais nous prend cette fois à contre-pied. A peine le livre entrouvert, ce sont les couleurs, d’une fraîcheur éclatante, qui font sursauter nos pupilles. Jaune, rouge, bleu, vert, fuchsia… Baby Boom est un feu d’artifice. Yokoyama a troqué sa ligne claire en noir et blanc au profit de feutres pétants, utilisant souvent deux couleurs par page (une pour les personnages, une pour les éléments du décor) magnifiquement rendues par le minutieux travail de reproduction de l’éditeur. Si bien rendues que l’on perçoit encore toute la fougue et la spontanéité du geste de l’auteur, comme si l’on parcourait les planches quelques secondes seulement après leur conception.

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereComme à son habitude, l’artiste tokyoïte ne nous livre aucune clé, et concocte des histoires qui n’en sont pas. Bâti autour de deux figures – un gros poussin tout rond accompagné de l’homme à tête d’oiseau noir que l’on a déjà croisé dans les précédents volumes et qui passe pour être une projection de l’auteur -, Baby Boom enchaîne les saynètes dénuées de toute tension narrative. Les deux personnages prennent un bain. Les deux personnages vont au camping. Les deux personnages vont à la piscine (deux fois). Etc. Le tout sans que le moindre mot ne soit prononcé pendant les presque 200 pages du livre.

Ca pourrait tourner en rond, s’avérer complètement creux. Mais une fois de plus, Yûichi Yokoyama n’a pas son pareil pour rendre excitants ses non-récits. On jurerait des gags tirés d’un illustré pour enfants qui auraient été vidés de toute intention humoristique. Grâce au charme du feutre, à la densité de la mise en page et au rythme forcené imprimé par les onomatopées (toujours aussi tranchantes), une balade au square peut soudain virer au jeu de plateforme parsemé d’embûches, une sortie en boîte de nuit dégage paradoxalement un silence très émouvant, et une journée passée à faire le ménage atteint une frénésie digne d’une scène de combat. Comme si la pureté de l’esthétique de Yûichi Yokoyama déteignait sur ses personnages, conférant à chacun de leur geste, même le plus banal, une présence hypnotique. Comme si l’utilisation des feutres transformait chaque action en un moment magique, d’une candeur enfantine.

Baby Boom Yuichi Yokoyama MatiereTraduit du japonais par Céline Bruel, novembre 2013, 184 pages, 23 euros.


☛ POURSUIVRE AVEC >
Nos articles précédent sur l’oeuvre fascinante de Yûichi Yokoyama : Nouveaux Corps et Explorations.

Explorations, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

explorations yuichi yokoyama matiere manga couvertureComment Yûichi Yokoyama rend-il ses livres aussi magnétiques ? Le Japonais signe pourtant trois récits sans débuts ni fin, sans rebondissements, sans intrigue. Trois moments, hantés par des personnages silencieux qui progressent dans des paysages uniformes à perte de vue. Tantôt des kilomètres de cailloux, tantôt de la verdure qui paraît domestiquée. Et toujours, cette étrange impression d’anormalité. Pourquoi les explorateurs portent-ils des accoutrements aussi bigarrés et fantaisistes ? Pourquoi aucun mot n’est échangé au cours de ces 130 pages ? Pourquoi ces individus bizarres passent-ils leur temps à observer la nature ? Pourquoi : c’est la question à laquelle ne répond jamais Yûichi Yokoyama, le mystère qui illumine ses albums au point d’engendrer une tension écrasante qui fait office de ressort narratif. On ne peut s’empêcher d’essayer de combler ce vide, s’accrochant aux bribes d’indices pour formuler des hypothèses. En vain : Yokoyama ne lâche rien.

Qu’ils lancent des missiles téléguidés pour prendre des photos du paysage, trouvent des abris pour observer la plaine submergée par des averses torrentielles ou installent un camp au cœur de la forêt pour côtoyer des antilopes sauvages, l’objectif de ces énigmatiques explorateurs reste le même : regarder, scruter, contempler. Surveiller ? Qui sait… Chez Yokoyama, les personnages, amputés de toute forme de caractère, deviennent des réceptacles pour le lecteur, souvent embarqué en vision subjective pour découvrir une nature foisonnante, entre minimalisme robotique façon Lego et assemblages farfelus dignes d’un manga SF. L’utilisation des onomatopées, hyper esthétisées et intrusives, crée un contraste troublant entre le silence des humains et le vacarme assourdissant des machines ou de la pluie. Architecte fou, démiurge psychorigide, l’auteur nippon transmet ses émotions non pas, comme n’importe quel auteur, par le biais de ses personnages ou de leurs actions, mais à travers la mise en scène de mondes étonnants, déstabilisants et en même temps inexplicablement familiers. Un peu comme dans ces rêves déroutants, où l’on croit être quelque part et que l’on est, en fait, ailleurs.

Explorations Yuichi Yokoyama extrait matiere manga

Traduit du japonais par Céline Bruel, octobre 2011, 128 pages, 17 euros.


POURSUIVRE AVEC >
L’article sur les précédents ouvrages de Yûichi Yokoyama.

Nouveaux corps, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

Album après album, Yûichi Yokoyama poursuit l’exploration du monde énigmatique qu’il a créé. Travaux publics, Combats et Voyages dévoilaient déjà cet univers impénétrable, peuplé d’habitants inexpressifs, incapables d’agir par eux-mêmes mais mus par une invisible force collective. Ils construisent, se battent. Dans quel but  ? Contre qui ? Le Japonais laisse planer le mystère, ne nous donne pas le moindre indice. Ses histoires sans début ni fin s’avèrent dénuées de ressort dramatique. Les personnages, apparemment tous masculins, sont inhumains, anonymes, attifés selon une mode qui nous échappe. Aucune émotion, aucun échange ne transparaissent. Pas de dialogues ou presque. Leur silence jure avec le brouhaha incessant des onomatopées tranchantes, si assourdissantes qu’elles recouvrent les dessins. Cette ambiance glacée et robotique de ces mangas pourrait rebuter. Au contraire l’opacité qui les entoure les rend passionnants, sans que l’on ne sache vraiment trop pourquoi.

Fin 2009 paraît l’extraordinaire Jardin, l’un des livres les plus étranges et les plus stimulants dont ait accouché la bande dessinée japonaise. Le scénario tient en une phrase  : un groupe de personnages hétéroclites pénètre clandestinement dans un jardin fermé. S’ensuivent 330 pages d’errance fantastique, dans un décor mouvant au gré des pages, mêlant nature et constructions artificielles. Comme dans un parc d’attraction prodigieux ou une gigantesque installation d’art contemporain à ciel ouvert, le paysage ne cesse de changer. Sans vraiment se poser de questions, les visiteurs progressent, à la manière d’un jeu vidéo. Montagnes de verre, lacs artificiels ceinturés de tabourets, villages de caoutchouc, bibliothèques borgésiennes, escalators interminables, Yûichi Yokoyama forge un ailleurs infini, enchanteur, magique. L’esthétique géométrique du dessinateur nippon, truffée de volumes et de lignes droites, devient hypnotique. L’exaltation de la lecture trouve aussi sa source dans cette indéfinissable menace qui semble peser sur l’ouvrage (Qui a construit ce complexe ? Pourquoi a-t-on toujours l’impression d’être surveillés ? Qui sont ces patrouilles que les promeneurs craignent autant ?) conférant à l’intrigue une tension particulièrement excitante.

Nouvelle pierre à cet édifice nébuleux, Nouveaux corps se présente comme un recueil de nouvelles très courtes. Axée sur les corps, cette compilation se penche notamment sur les accoutrements extravagants des personnages. Déguisements animaliers, masques en forme d’avion ou couvre-chefs futuristes, peintures faciales, vêtements en plastique, en feuilles d’arbre ou en cailloux, photocopies de costard scotchées sur mesure, Yûichi Yokoyama met en image cette mode excentrique, ni vraiment future, ni vraiment passée. « Si l’histoire du monde avait pris une tournure différente que celle qu’on lui connaît, les hommes vivraient selon une autre échelle de valeur, une esthétique différente, explique-t-il. La culture de ce monde voudrait peut-être que les gens ne portent pas de chaussures, qu’ils ne parlent pas ou encore qu’ils portent en permanence quelque chose sur la tête sans jamais montrer leur véritable visage. Ce serait une civilisation complètement étrangère à la nôtre. C’est cela que je veux dessiner : un monde dont la culture soit radicalement différente. » * Lire la suite