A la dérive, de Ambrose Bierce – éd. Le Castor Astral

A la derive Ambrose Bierce Le Castor AstralAmbrose Bierce n’exagère jamais – même quand ses ours font la taille d’une maison, « disons, une petite de deux étages avec un toit en mansarde ». Ambrose Bierce aime quand ses congénères font de l’humour – même si les blagues en question tournent soit au meurtre, soit à un massacre d’Indiens. D’ailleurs, Ambrose Bierce a le plus grand respect pour son lecteur – sauf, certes, quand il finit une nouvelle sur une chute qui nous laisse délibérément rongés par la curiosité, en ne nous donnant que la moitié de la réponse espérée. Mais par-dessus tout, Ambrose Bierce est un écrivain fondateur des Lettres américaines avec un grand L, et à ce titre, ses intrigues sont un modèle de classicisme. Pas le genre d’auteur qui manquerait de sérieux au point de raconter des histoires avec un géant « si grand qu’il devait utiliser une échelle pour enfiler son chapeau » ou une nuée de personnages « honnêtes, comme tous les idiots ». Non non, vraiment pas le type capable d’écrire six pages sur le chien le plus long du monde…

L’Amérique de Bierce (1842-1913?), c’est une sorte de nation en germe, encore dominée par des contrées quasi moyenâgeuses peuplées de paysans un peu simplets, où tout reste encore possible. Sorcières, nains, princesses, animaux fabuleux : mêlant influences européennes (de Swift à Voltaire) et tradition folklorique locale, Bierce signe des contes farfelus dans lesquels l’absurde, le rire et le macabre deviennent des armes redoutables pour mettre à mal les superstitions éculées. A l’image de ce narrateur qui abat les personnages de son récit au cours d’une partie de chasse, Bierce désacralise le monde pour mieux fusiller l’orgueil déplacé des hommes qui donnent l’impression de rejouer indéfiniment les mêmes rôles depuis la nuit des temps, coincés dans leur esprit étriqué et rétrograde. Son édito satirique daté du 3 mai 3873, qui remet le présent dans une perspective très, très lointaine, résume bien son entêtement à nous remettre sans cesse à notre place. Au point que du haut de leurs 150 balais, les histoires anticonformistes de ce grand sceptique n’ont pas pris une ride.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) et préfacé par Thierry Beauchamp, octobre 2014, 200 pages, 14 euros.

Jeremiah Johnson, Le mangeur de foie, de Raymond W. Thorp & Robert Bunker – éd. Anacharsis

Jeremiah Johnson Le mangeur de foie Raymond W Thorp Robert Bunker Anacharsis« Un matin du mois de mai 1847, des Indiens crows tuèrent et scalpèrent la femme enceinte de John Johnston. Par la suite et durant de nombreuses années ce dernier tua et scalpa des Indiens crows avant de manger leur foie – cru. » Certains passent à la postérité grâce à une vidéo YouTube, Jeremiah Johnson (ou John Johnston, c’est le même en fait), lui, devient une légende de son vivant en bouffant des foies d’Indiens préalablement assassinés. Le récit de sa vie, résultat d’entretiens de Raymond W. Thorp auprès de ses compagnons montagnards survivants, adroitement remis en forme par Robert Bunker en 1958, vaut son pesant d’or.

Raconter l’histoire de Jeremiah Johnson, c’est raconter l’histoire d’une nation qui se forge à coups de fusils et de tomawaks. Né en 1824 dans une contrée encore largement inexplorée, le tueur de Crows s’éteint en 1900 sur une terre désormais quadrillée par les forts militaires, les colons et l’avancée du train qui déverse des centaines de « pieds tendres » toujours plus à l’Ouest. Entre-temps, le trappeur, 195 centimètres et 120 kilos de muscles, aura incarné cet Ouest farouche d’avant, traversant plusieurs conflits terribles, de la guerre de Sécession aux guerres indiennes.

Loin de l’émouvante adaptation épurée qu’en fera Sydney Pollack avec le beau Redford dans le rôle du bouffeur de foie, la vraie vie de Johnson se lit avec un mélange d’horreur et de fascination. Les scènes violentes sont d’une bestialité tellement sidérante qu’elles virent au grotesque (lorsque Johnson découpe une jambe à un Indien pour avoir un casse-dalle en réserve, ou lorsqu’il assomme un Indien avec la tête d’un autre Indien fraîchement décapité) – quand elles ne nous évoquent pas la terrifiante beauté du Méridien de sang de Cormac McCarthy.

Figure (barbue) d’une époque où le génocide indien se déroule sans que personne ne s’en émeuve réellement, Johnson tue des centaines de « nègres rouges » comme on écrase des cafards, avec une cruauté qui n’a d’égale que la folie de ses compagnons. « Toute sa vie, son seul souci avait été de ne jamais tuer des Blancs (même des Français). » C’est dire… Croquemitaine favori des mamans de l’époque pour faire obéir les enfants récalcitrants, trappeur génial capable de se retrouver dans une forêt sous la neige et en pleine nuit, tueur fou et rancunier, le Mangeur de foie trimballe sa solitude et sa soif de sang sur le continent pendant des décennies, comme un héros maudit de la mythologie antique, à l’existence jalonnée de massacres inouïs. Une sorte de titan qui, après lui, laissera le monde qu’il aura défriché à coups de couteau entre les mains d’hommes civilisés, faibles, mortels. Un monde dans lequel on préfère vendre un fusil à un Indien plutôt que de prendre son scalp – une aberration, foi de Mangeur de foie.

Crow Killer. Traduit de l’anglais (Etats-Unis), 280 pages, 22 euros. Préface de Xavier Daverat. 

La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, de Charles Neider – éd. Passage du Nord-Ouest

La Véritable Histoire de la mort d Hendry Jones Charles Neider Passage du Nord-OuestDédiée à des romans inédits ayant été adaptés au cinéma, la collection Short Cuts nous avait déjà révélé, entre autres, le flamboyant Warlock de Oakley Hall ou le subversif (et tellement cool) Luke la main froide de Donn Pearce. Cette fois, on découvre le texte de 1956 qui a inspiré la seule réalisation de Marlon Brando, La Vengeance aux deux visages (1961).

Partant du légendaire récit de la mort de Billy the Kid par celui qui l’abattit, le shérif Pat Garrett, Charles Neider (1915-2001) ne livre pas un western haut en couleur. Au contraire, il se concentre sur la fin de la vie d’Hendry “le Kid” Jones, dans un style retenu, proche du documentaire, pétri de détails réalistes comme on en lit peu dans les westerns. Discret, l’écrivain se cache derrière le narrateur, ultime compagnon de route du bandit, pour raconter les derniers mois d’un des plus fameux hors-la-loi de l’Ouest américain, ce gamin fluet roi de la gâchette qui“tire avant même de s’en rendre compte, il tire sans même viser, et la balle sait où aller comme d’habitude, elle est de son côté comme elles le sont toutes”.

Exit le lyrisme, mis à mal par l’écriture sobre et précise de Neider. Exit le suspense aussi, puisqu’on nous le dit dès le titre : l’issue fatale est courue d’avance. Pourtant, malgré son apparent détachement, le roman dégage une incroyable tension, comme lors de la détention du Kid qui aboutit à sa spectaculaire évasion. Neider prend le temps de creuser les situations, de changer de point de vue, de glisser des anecdotes, de mettre en scène des dialogues étonnants, de ralentir le temps jusqu’à ce que l’on trépigne d’impatience.

Toute la richesse de ce texte réside dans sa manière de regarder autour du Kid et de ne pas se focaliser seulement sur ce héros légendaire. Derrière La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, Neider laisse à voir le racisme envers les Mexicains, évoque le massacre des Indiens, la cruauté d’une époque sanglante, et consacre de nombreuses pages aux descriptions de cette envoûtante Californie sauvage. La mort d’un Kid épuisé d’une vie passée à fuir et à ne tourner le dos à personne, accablé par son inéluctable destin de desperado, prend alors un tout autre sens. Comme la scène finale, qui voit les villageois nier la mort du Kid, pirouette rappelant combien l’Amérique préfèrera toujours le mythe à l’Histoire.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marguerite Capelle et Morgane Saysana, mai 2014, 224 pages, 20 euros. Postface d’Aurélien Ferenczi.

Des-agréments d’un voyage d’agrément, de Gustave Doré – éd. 2024

Des-agrements d'un voyage d agrement Gustave Dore 2024Gustavé Doré n’a que dix-neuf ans lorsqu’il signe, en 1851, cet album que rééditent aujourd’hui les éditions 2024. Une vingtaine d’années plus tôt, le Suisse Töpffer a tout juste posé les jalons de ce que l’on considère habituellement comme la bande dessinée moderne. Le medium n’en est encore qu’à ses balbutiements, et Gustave Doré en profite pour l’aborder avec une totale liberté. Pour raconter les vacances de César et Vespasie, un petit couple de commerçants replets dans les Alpes, le caricaturiste-peintre-sculpteur-illustrateur s’affranchit d’un découpage linéaire et fait preuve d’une grande imagination dans la mise en scène. La planche articulée autour d’une empreinte de pas surprend encore aujourd’hui, tout comme cette ascension du Mont-Blanc observée seulement à travers l’objectif d’une longue-vue, au point que les planches frisent l’abstraction – et que leur potentiel comique en est décuplé.

Car oui, cet album n’est pas seulement intéressant pour constater le talent précurseur de Doré. Habilement construit, Des-agréments d’un voyage d’agrément impressionne par son jeu de mises en abyme. Satire de la petite bourgeoisie, le récit est pétri de détails amusants et de situations décalées, raillant la radinerie suisse, la météo montagneuse ou le terrifiant combat de notre César contre un ours et un aigle – en fait, une buse et une marmotte. Au passage, Doré forge un archétype qui fera date dans la bande dessinée : l’anti-héros empoté au nom ironique, un peu bêta mais sympathique, sorte d’Achille Talon à la silhouette reconnaissable entre mille. Et comme les éditions 2024 font toujours bien les choses, une postface revient sur l’étonnante et brève carrière d’auteur de BD de Doré.

Réédition. Novembre 2013, 56 pages, 19 euros.

Tohu-Bohu, de Shin’ya Komatsu – éd. Imho

Tohu-Bohu Shinya Komatsu Imho mangaOuvrir Tohu-Bohu, c’est mettre le pied dans un univers fantasmagorique, où l’émerveillement devient la norme. Shin’ya Komatsu écrit des historiettes comme on fouillerait un coffre à jouets dans lequel marionnettes, animaux fabuleux et voitures colorées s’animeraient soudainement. Ici, des pluies d’ampoules obscurcissent un ciel où les nuages sont des carrés de sucre, des cimetières de dinosaures refont surface après une tempête de sable, les enfants sont des pantins mécaniques, et des œufs saugrenus apparaissent, pondus par des oiseaux de bois. Dans un monde qui mêle la candeur de l’enfance à la fantaisie du rêve, le trait rond et touffu du démiurge japonais rend possible l’impossible. Au point que certains récits se conçoivent comme de simples balades : la traversée de l’extravagant décor suffit à nous enchanter.

Bric-à-brac futuriste, Tohu-Bohu invoque autant Jules Verne que Alice au pays des merveilles ou Little Nemo. Shin’ya Komatsu pioche dans l’imaginaire du XIXe siècle et la culture populaire occidentale comme Osamu Tezuka ou Hayao Miyazaki avant lui, tout en s’inspirant beaucoup de l’art moderne. Le surréalisme de Magritte, les paysages infinis de Dalí ou les images prégnantes de Giorgio De Chirico s’immiscent dans ces pages, comme l’ombre désincarnée de cette fillette au cerceau échappée même de la toile Mélancolie et mystère d’une rue (1914). Ces emprunts attisent d’ailleurs une certaine gravité, qui affleure derrière la naïveté de Rem, le gamin curieux et savant qui apparaît régulièrement au fil des pages. Une rivière qui absorbe les âmes, un serpent noir ventru ou l’évocation de la fin du monde imminente font planer sur ce manga onirique une menace irrationnelle. Comme si la magie de Shin’ya Komatsu, fragile, reposait sur un équilibre extrêmement précaire. Ensorcelant.

Tohu-Bohu Shin'ya Komatsu Imho manga extraitTraduit du japonais par Aurélien Estager, septembre 2012, 192 pages, 14 euros.

Les Frères Sisters, de Patrick deWitt – éd. Actes Sud

Les Freres Sisters Patrick deWitt Actes SudImpitoyables, féroces, fines gâchettes, Charlie et Eli Sisters sont les tueurs les plus fameux du Far West. Employés par le Commodore, le redoutable duo a pour mission de retrouver et d’exécuter un chercheur d’or qui aurait volé leur patron. De l’Oregon jusqu’à la Californie, ils vont traquer leur cible. Sur leur chemin, ils croisent des grizzlis, des sorcières, des chevaux courageux, un paquet de bandits de tout poil, des prospecteurs paranoïaques, des filles de joies romantiques, une poignée d’Indiens parce qu’il faut toujours des Indiens dans une histoire comme ça, et toute une faune de types plus ou moins rongés par la folie. “J’ai l’impression que la solitude des grands espaces n’est guère propice à la santé”, constate justement Eli.

Cuisinés par l’irrésistible sens de la narration de Patrick deWitt, tous ces ingrédients forment un récit excitant au possible, rendu plus attrayant encore par la pointe d’extravagance qu’introduit l’Américain dans ce décor familier. De l’émerveillement d’un hors-la-loi devant une brosse à dents (visiblement le summum de la technologie en 1851) à l’acharnement d’Eli à se mettre au régime pour séduire une demoiselle, Les Frères Sisters ne cesse de glisser sur les codes du western avec un humour décalé.

Mais la vraie réussite de cet ouvrage, c’est la manière avec laquelle Patrick deWitt réussit à tracer un sillon inattendu entre roman d’aventure et roman intimiste. Entre Charlie, la tête brûlée qui se complaît dans l’alcool et le crime, et Eli, qui doute de sa vocation de desperado patibulaire et aspire à renouer avec une vie plus rangée, s’insinue souvent la colère, la jalousie, l’incompréhension. “Nous sommes du même sang, mais nous n’en faisons pas le même usage.” Mais il affleure surtout une insubmersible affection, que deWitt couche sur le papier avec délicatesse, et sans jamais sacrifier le rythme enjoué de l’intrigue. En faisant d’Eli le narrateur, il donne à son roman une dimension émouvante, qui éclaire sous un jour nouveau cette Amérique de la ruée vers l’or. Un western des plus captivants, doublé d’une exploration subtile de la fraternité et de la noirceur de ces tueurs à gages de l’Ouest sauvage.

The sisters brothers. Traduit de l’anglais (CANADA) par Emmanuelle et Philippe Aronson, septembre 2012, 360 pages, 22,80 euros.

Le Retour des Tigres de Malaisie, de Paco Ignacio Taibo II – éd. Métailié

Le Retour des Tigres de Malaisie Paco Ignacio Taibo II Métailié Salgari Sandokan couvertureC’est en 1883 qu’apparaît pour la première fois, sous la plume de l’écrivain italien Emilio Salgari, Sandokan, prince-pirate toujours prêt à lutter contre l’oppresseur et à défendre les faibles. Accompagné du renégat portugais Yañez, le héros malais fait aujourd’hui son grand retour grâce à Paco Ignacio Taibo II, dont les convictions politiques et sociales se sont nourries du “code éthique des Trois Mousquetaires, de la vitalité de Robin des Bois, et de l’anti-impérialisme de Sandokan”. Les Tigres de Malaisie reviennent donc, malgré leurs soixante ans, sortis de leur retraite par l’exécution de plusieurs de leurs anciens comparses. Une diabolique organisation semble avoir décidé de tourmenter les deux compagnons et de semer la mort et la désolation au cœur de la luxuriante Bornéo.

Avec un enthousiasme communicatif et un savoir-faire inégalable, Paco Ignacio Taibo II réinvente l’univers foisonnant de Salgari, sacrifiant au passage un peu de sa fougue pour raviver le parfum désuet de ces aventures feuilletonesques, où les panthères viennent en aide aux gentils, où les méchants portent des masques d’argent. Sciences, superstitions, politique, religion et capitalisme fusionnent, dans ce XIXe siècle vieillissant, en un maelström qui rend possible tous les fantasmes du lecteur. Oui, on peut croiser Rudyard Kipling ou le professeur Moriarty, ennemi juré de Sherlock Holmes, dans un bordel de Ceylan. Sans parler des sociétés secrètes chinoises, des cow-boys de passage, et de réunions machiavéliques qui ont lieu, par snobisme, sur le siège des toilettes d’un club privé.

Taibo oblige, le tout baigne dans un anti-impérialisme moqueur, teinté de clins d’œil à la Commune de Paris, au Capital de Marx et Engels, ou à l’instrumentalisation de l’islam. L’intrusion violente de l’Empire britannique dans cette partie de l’Asie devient le symbole d’un capitalisme avide. Une “civilisation de merde” (dixit Yañez) qui aime “remplacer les chaînes de l’esclavage par les chaînes du salaire de misère prolétaire”, et combat les pirates alors qu’elle doit son implantation dans la région à des corsaires anglais. Mieux formulé, sur l’Angleterre victorienne, ça donne : “Rien de tel qu’un mélange de peur et de cupidité pour pousser à l’action une bête nourrie par une reine imbécile, la vapeur, le charbon et les manufactures textiles.”

Effets de manche, subterfuges, tics de langage, approximations géographiques… Paco Taibo II décuple le rythme d’une intrigue faussement compliquée, saupoudrant le tout d’une once d’ironie bienveillante – comme lorsque Sandokan, après avoir taillé en pièces ses adversaires, lance : “Nous devrions prendre la bonne habitude de laisser en vie l’un de nos assaillants, pour pouvoir l’interroger”. Car plus qu’une reprise de Salgari, Le Retour des Tigres de Malaisie respire Eugène Sue, Karl May, Jules Verne, Victor Hugo, Paul Féval, et se présente comme une déclaration d’amour à tout un genre, celui de la littérature populaire, et à ces personnages immortels qui nous hantent depuis l’enfance. Comme le rappelle le facétieux Yañez : “Je me dis parfois (…) qu’ils ne réussiront jamais à nous tuer et que, si par hasard, ils y parvenaient, personne ne les croira. Parce que, alors, d’autres rêveront qu’ils sont nous.”

Traduit de l’espagnol (Mexique) par René Solis, mai 2012, 310 pages, 20 euros.

POURSUIVRE AVEC > L’interview de Paco Ignacio Taibo II : cliquez ici.

Les Traîtres, de Giancarlo De Cataldo – éd. Métailié

Les Traitres Giancarlo De Cataldo Metailie couvertureLes Traîtres est un ouragan. Un périple étourdissant au cœur de trente années cruciales qui, entre 1840 et 1870, accouchèrent de l’unification italienne. Autour de Lorenzo, le révolutionnaire devenu traître, espionnant le républicain Giuseppe Mazzini pour le compte de l’ennemi Austro-Hongrois, c’est toute une galaxie de personnages hétéroclites qui s’agitent, parmi lesquels nombre de figures historiques, subtilement glissées dans cette foule exaltée. Aventuriers sardes, terroristes français, mafieux napolitains, bandits siciliens, journalistes américains, putains sans frontières, lords anglais, républicains génois, soldats piémontais, peintres ou scientifiques. Des salons londoniens enfumés aux abominables geôles napolitaines, Les Traîtres virevolte, porté par un souffle romanesque intarissable. Enchaînant les chapitres courts, multipliant les points de vue, Giancarlo De Cataldo façonne une fresque où le grandiose le dispute au pathétique. Là où l’inoubliable Romanzo Criminale (2006), malgré une pointe de baroque, se contenait dans une noirceur froide, ce tourbillon doit beaucoup à la frénésie extravagante du feuilleton, brassant tous les genres, du roman d’aventures au récit d’espionnage.

Les deux scènes d’ouverture – l’initiation d’un mafieux et la folie d’un prêtre brûlant une sorcière dans un village calabrais – le sous-entendaient déjà avec ironie : bâtie sur de telles fondations, cette nouvelle Italie risquait d’aller loin. Le rôle primordial des mafias balbutiantes, la lâcheté des élites, leur haine du peuple, la corruption ou le mépris de la femme en disent déjà beaucoup sur l’avenir de la péninsule. “Les puissants changeaient ? Le monde ne changeait pas : il y avait ceux qui étaient au-dessus et ceux qui étaient au-dessous. C’était toujours et seulement une question d’argent.” De même les déchirements futurs sont déjà annoncés par le martyr de la Sicile révoltée, violemment mise au pas par la capitale et l’impossible amalgame de peuples qui ne parlent même pas la même langue (mais des dialectes bigarrés, musicalement traduits par Serge Quadruppani). “Ils combattaient comme des frères mais n’étaient pas frères, et ne le deviendraient jamais.”

L’ancien magistrat devenu écrivain harponne la grande Histoire en passant par ses coulisses galeuses. De l’idyllique unification, du malicieux Cavour, du fier Garibaldi et du roi de tous les Italiens, ne reste ici qu’un abîme de tromperies vénales, d’alliances bafouées, et de complots avortés. Giancarlo De Cataldo fusille les mythes fondateurs de sa nation, usant paradoxalement d’une fiction immodérée pour démasquer “des misères travesties en grandeurs, [des] escroqueries déguisées en héroïsme.” Car ce ne sont pas les héros qui font l’Histoire, mais bien les traîtres. Les lâches. Tantôt maîtres chanteurs, tantôt espions, tantôt assassins. “Ensuite un peintre viendra, et il transformera le sang et la merde en mythe. Et d’autres naïfs croiront non pas à la réalité, mais à sa représentation.”

Traduit de l’italien par Serge Quadruppani, février 2012, 514 pages, 23,50 euros.

RENCONTRE AVEC BENOIT PRETESEILLE / Fantômas contre les moutons

Fantomas Fantamas benoit preteseille cornelius art et le sangAvec L’Art et le sang (2010), Benoît Preteseille a signé un album frappant. Réflexion provocante sur l’art, hommage sanguinolent aux feuilletons du début du siècle dernier teinté d’humour noir et de subversion, L’Art et le sang ressuscite un Fantômas (rebaptisé “Fantamas” pour ne pas finir en prison) bien décidé à devenir la star de l’art conceptuel. Maudit Victor (2011), biographie émiettée d’un artiste incapable de peindre autre chose que des chevaux, poursuit cette exploration de l’art, jouant cette fois avec les codes du fantastique. Rencontre avec un auteur à l’énergie contagieuse, également éditeur et musicien.

Bien que vous évoquiez des sujets très actuels, L’Art et le sang et Maudit Victor, se déroulent à la Belle Epoque. Pourquoi ce moment vous attire-t-il autant ?

benoit preteseille maudit victor couverture corneliusSans doute à cause des costumes ou du mobilier, qui dégagent toujours une certaine beauté. Mais ce décor n’est qu’une toile de fond, très peu documentée : j’y pioche juste les éléments qui m’intéressent. Mes histoires sont bourrées d’anachronismes de tous les côtés, ça ne me dérange pas de faire intervenir un ordinateur par exemple, si besoin est. La vie culturelle et artistique de cette époque charnière, coincée entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, était parfaite pour aborder mon sujet. A ce moment-là se déroulent de violentes luttes pour la cause artistique, le créateur s’émancipe, les affrontements sont âpres, le moindre choix est un engagement risqué. L’art est alors un combat, quelque chose de grave. Tandis qu’aujourd’hui, tout le monde peut faire ce qu’il veut, dans le fond, rien n’est jamais grave.

Le fait que vous situiez vos intrigues à cette période suggère naturellement un parallèle avec la nôtre. Comment le concevez-vous ?

Je suis fasciné par la richesse et le foisonnement de la Belle Epoque, mais je ne regrette pas de ne pas avoir vécu ces moments-là : notre monde est tout aussi fascinant, et il y a plein de choses à y faire. Ce qui a changé, c’est que l’art “officiel” ne se résume plus à ces œuvres pompières, léchées, qu’on exhibait dans des salons. Désormais, ce qui est devenu dominant, c’est une certaine forme d’art contemporain, spectaculaire et assez creux.

Dans ce paysage, comment se situe la bande dessinée ?

Ca reste un espace en friche, où règne une liberté de création complètement folle. J’aime profondément la bande dessinée : je trouve que c’est un art complet, majeur, qui donne la possibilité de créer un univers sur une simple feuille. Il n’y a aucun filtre, aucune limite, si ce n’est qu’il faut que ce que l’on crée soit un minimum reproductible. Hier comme aujourd’hui, l’ambition est restée la même : faire autre chose que ce que propose le courant dominant. Il y a encore des luttes artistiques à mener de nos jours. De la même manière, je fais aussi de la musique, et j’ai fait le choix délibéré de chanter en français alors que je ne fais pas de “chanson française”, là où d’autres se sentent obligés de chanter en anglais. Voilà le genre de comportement moutonnier que je trouve indispensable de combattre. Lire la suite

Le Chapeau de M. Briggs, de Kate Colquhoun – éd. Christian Bourgois

Le Chapeau de M Briggs Kate Colquhoun christian bourgois couverture9 juillet 1864. Londres est la plus grande ville de monde. Une mégalopole où les avenues rutilantes de l’ouest côtoient les quartiers pauvres du East End, où s’entassent immigrés et ouvriers. Symbole de cette capitale industrielle du XIXe siècle noircie par la fumée des usines, le train est devenu en quelques années le moyen de transport le plus populaire. Or c’est justement dans un train que survient l’impensable, lorsque M. Briggs, financier de la City, est sauvagement assassiné dans le confortable wagon de première classe qui le ramenait chez lui. Une scène de crime inédite dans un environnement familier ; un mystère en lieu clos digne des feuilletons à succès qui se développent à l’époque : tous les ingrédients sont réunis pour monopoliser la une des journaux. Rapidement, un suspect est identifié – Franz Müller, un jeune tailleur qui vient d’embarquer pour New York. Après une course-poursuite pour le rattraper de l’autre côté de l’Atlantique, le procès du siècle peut enfin commencer. La statue de cire de Müller est fin prête chez Madame Tussaud.

Si le suspense inhérent à cette enquête menée entre une Londres monstrueuse et une New York en pleine Guerre de Sécession aurait tendance à nous le faire oublier, c’est bien un récit documentaire que signe ici Kate Colquhoun. Avec une précision remarquable (les notes en fin d’ouvrage rappellent que le moindre dialogue est tiré de sources précises), elle dépeint, parfois même avec trop de zèle, cet instant où l’Angleterre de Dickens – et l’Europe dans son sillage – bascule dans l’ère moderne. Mais si les trains vont de plus en plus vite et que le développement industriel paraît sans limites, la société, elle, peine à digérer les changements imposés par le progrès.

Entre Scotland Yard qui tient à asseoir sa popularité (quitte à écarter les témoins qui ne l’arrangent pas), une justice qui veut prouver son efficacité (en érigeant Müller en exemple pour calmer les ardeurs de la populace), et un débat sur la peine de mort qui progresse timidement, l’affaire Briggs dévoile les failles d’un monde victorien trop orgueilleux pour reconnaître ses faiblesses. A l’image de cette presse si puissante, qu’elle ose bafouer la présomption d’innocence sans sourciller. Quant à l’identité du suspect, un immigré de basse condition, allemand de surcroît en ces temps où l’ambition prussienne menace la suprématie britannique, elle réveille les préjugés d’une société encore bien archaïque, malgré la modernité qu’elle affiche fièrement.

Grâce à son regard perspicace et discrètement caustique, l’historienne anglaise parvient à faire du mystère du chapeau de M. Briggs un outil d’analyse captivant d’une Angleterre en pleine mutation. Désormais, les assassins ne seront pas forcément affublés de cicatrices hideuses et d’une grosse barbe noire : ils pourront avoir la tête de Monsieur Tout-le-monde. Pire, il paraît que bientôt, les bourgeois seront capables de s’entretuer comme de vulgaires immigrés. Même en première classe, on risque de ne plus pouvoir voyager tranquillement, il va falloir s’y faire…

Traduit de l’anglais par Christine Laferrière, février 2012, 460 pages, 25 euros.

Incident à Twenty-Mile, de Trevanian – éd. Gallmeister

Incident a Twenty Mile Trevanian Gallmeister western couvertureWyoming, 1898. Bienvenue à Twenty-Mile, bled niché au pied d’une mine d’argent sur le point de devenir une ville fantôme, hanté par une quinzaine de rescapés. Une rue principale, un magasin général et un hôtel au rez-de-chaussée duquel se situe le fameux bar, avec son whisky et son piano mécanique. Voilà pour le décor. Mettez-y un “kid” courageux, un joueur de poker invétéré, quelques putes au grand cœur, un Indien taciturne, une jolie vierge, un hors-la-loi sanguinaire, et le compte est bon. Trevanian a placé ses pions pour jouer aux cow-boys, la partie va pouvoir commencer.

Bon, ça ressemble peut-être à la confrontation finale d’un roman de desperados classique, mais ça ne l’est pas.” Sans virer à la parodie, mais sans vraiment se prendre au sérieux non plus, l’énigmatique écrivain américain trouve la bonne distance pour réutiliser d’une manière inédite les codes d’un genre tellement surexploité qu’on en connaît les règles sur les bouts des doigts. Tranquillement, il installe son petit monde, présente ses personnages. L’arrivée d’un jeune type mystérieux, mythomane intrigant, sert de révélateur, dévoilant les liens ambigus et les petits secrets qui régissent la vie de la communauté esseulée au milieu des montagnes. Sa langue colorée, son sens des dialogues et la pointe d’ironie qui se dissimule dans les recoins des répliques suffisent à rendre le texte magnétique bien qu’il ne se passe rien. “Il ne se passe absolument rien à Twenty-Mile. Et là, je te parle des jours où y se passe quelque chose.” Trevanian prend le temps de tisser sa toile. Et sans qu’on s’en rende compte, nous a déjà pris dans ses filets.

Quand débarque soudain un psychopathe évadé du pénitencier, flanqué de deux acolytes aussi bêtes que méchants, il est déjà trop tard. La violence se déchaîne, les relations entre les habitants se déglinguent, et la tension croît jusqu’à devenir insoutenable. Trevanian orchestre la désagrégation de son univers avec une maîtrise inouïe, déchaîne les éléments, pousse à bout ses personnages. En plus d’être un western grisant, Incident à Twenty-Mile se double d’un roman noir furieux, qui dissèque les rapports de force entre les protagonistes, fouille les mécanismes de la soumission et du pouvoir, tout en dressant un portrait intemporel des Etats-Unis, partagés entre le nationalisme et l’ouverture, rongés par l’égoïsme et la peur de l’autre. L’étonnante conclusion du roman ajoute encore une nouvelle dimension à la lecture, l’écrivain aux multiples pseudonymes brouillant les pistes entre fiction et réalité.

A travers l’histoire de cette ville minière au tournant du siècle dernier, Incident à Twenty-Mile capture l’essence d’un monde crépusculaire, où les chercheurs d’or, les pionniers et les aventuriers sont en voie de disparition, supplantés par les banquiers, les hommes d’affaires et les marchands. Un monde où l’Ouest sauvage n’existe plus. Bref, un monde désenchanté, rationnel et cynique : le nôtre. “Je ne sais pas ce qu’est devenu ce pays, mais tu peux me croire, c’est foutument moins drôle que quand j’ai reçu ma première paye et que j’ai sauté dans le train.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, octobre 2011, 350 pages, 23,90 euros.

 

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POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le roman The Main, de Trevanian.

Manifeste du Parti communiste, de Karl Marx & Friedrich Engels – éd. Aden

manifeste du parti communiste karl marx friedrich engels frans masereel adenA force d’avoir été perverti par une flopée de dictateurs, à force d’avoir été pilonné par le manichéisme de la Guerre froide, à force d’avoir été accaparé par un parti qui ne pèse plus aucun poids politique, le Manifeste du parti communiste devrait depuis longtemps avoir été recyclé pour fabriquer des meubles en carton. Et pourtant, voilà que les éditions Aden osent le republier. Soigneusement annotée, cette réédition permet de saisir l’importance fondamentale de ce texte dans la seconde moitié XIXe siècle, comme le rappelle la préface à l’édition anglaise de 1888 : “l’histoire du Manifeste reflète notablement celle du mouvement ouvrier contemporain ; à l’heure actuelle, il est incontestablement l’œuvre la plus répandue, la plus internationale de toute la littérature socialiste, le programme commun de millions d’ouvriers, de la Sibérie à la Californie.” Les sept (!) préfaces réunies, écrites à l’occasion des nombreuses traductions et réimpressions, témoignent d’ailleurs de l’attention constante que portent Marx et Engels, soucieux d’affiner leur analyse, à l’évolution du combat ouvrier. Sans trop de surprise pourtant, le Manifeste garde aujourd’hui encore – on serait tentés de dire : aujourd’hui, encore plus – une acuité criante. Même si la terminologie ouvriers-bourgeois est devenue en partie désuète, les mécanismes de la société capitaliste, ses abus et ses errements, y sont détaillés avec une logique implacable.

La bonne idée de l’éditeur, c’est d’avoir illustré cette version avec des gravures du génial Frans Masereel (1889-1972). Ses planches expressionnistes, allégories limpides ou bribes de la vie industrielle, mettent en scène des usines colossales, un peuple ouvrier qui se réunit, s’organise, ploie au labeur sous le joug de contremaîtres infernaux ou manifeste dans la rue. Avec sa technique brute, primitive même, Masereel tire le portrait d’une modernité aux disparités sociales aussi contrastées que son noir et blanc. “Son génie est, comme celui de Balzac, de Walt Whitman, tourné tout entier vers l’universel, disait de lui Stefan Zweig. Parce qu’il sent le monde entier, il agit sur toutes les classes et tous les peuples.” *

Masereel, qui se sert habituellement du roman graphique, uniquement composé d’illustrations, pour être compris de tous, trouve un écho non seulement idéologique mais aussi formel dans le Manifeste, dont la limpidité doit permettre de convaincre même ceux que l’éducation a délaissés. “Cette œuvre de l’esprit compte si peu sur des acquis préalables qu’on n’a même pas besoin de savoir lire ou écrire pour la saisir” *, constatait Thomas Mann à propos de l’artiste belge. Pour un peu, on pourrait dire la même chose du texte de Marx et Engels, dont la pertinence, plus de 150 ans après sa rédaction, nous met face à l’enlisement désolant de notre société. Loin d’une époque où les droits des travailleurs progressaient au lieu de se réduire.

* La citation de Stefan Zweig est tirée de la préface de La Ville, celle de Thomas Mann de celle de Mon livre d’heures, deux ouvrages de Frans Masereel magnifiquement édités par les éditions Cent Pages.

 

Traduit par Laura Lafargue, illustré par Frans Masereel, octobre 2011, 138 pages, 12 euros.

RENCONTRE AVEC VILLE RANTA / Epopée finlandaise

L’Exilé du Kalevala dont il est question, c’est Elias Lönnrot (1802-1886), poète fondateur de la culture finlandaise. Sous le crayon impétueux de Ville Ranta, il devient un personnage tourmenté, solitaire, autodestructeur, obsédé par la quête d’une liberté qu’il ne parvient jamais à atteindre. Dans cet album enlevé, drôle et sensuel, Ville Ranta, que l’on avait découvert en 2006 avec Célébritiz, sur un scénario de Lewis Trondheim, impressionne par sa maîtrise graphique. Son noir et blanc nerveux, anarchique, faussement approximatif, dégage une urgence et une passion qui avaient fait de L’Exilé du Kalevala l’un des albums les plus remarqués de l’année 2010. Rencontre avec un Finlandais talentueux, qui confirme décidément l’immense qualité de la production nationale depuis quelques années.

Avant tout, pourriez-vous nous présenter Elias Lönnrot ?

En Finlande, Lönnrot est une des figures majeures de notre Histoire, en tant qu’écrivain, mais aussi en tant qu’homme de sciences puisqu’il était médecin. Il a collecté et rédigé l’épopée nationale du pays, le Kalevala, recueil de poèmes chantés qui constitue aujourd’hui le socle de notre culture. Dans mon livre toutefois, je délaisse totalement cette dimension historique : je m’attache à raconter un destin personnel, celui d’un homme d’une haute valeur morale qui a de grands projets pour la Finlande. Lönnrot voulait changer la culture finlandaise, faire évoluer la société en diffusant les idées des Lumières. Il ne voulait plus que la Finlande soit un pays isolé et paysan, rêvait de civilisation et de gens raisonnables. Mais il ne parvenait même pas à contrôler sa propre vie. Cette tragédie personnelle paradoxale sert de base à mon récit.

Quelle est la part de réalité et de fiction dans votre biographie romancée de Lönnrot ?

Tous les personnages sont réels, toutes les situations sur lesquelles je m’appuie et les faits que je décris sont avérés – ou presque. Mais finalement, c’est de moi que j’ai voulu parler dans L’Exilé du Kalevala. A travers Elias Lönnrot, j’ai réfléchi aux problèmes rencontrés dans ma propre vie. Ce qui fait que cet album est un étrange mélange de réalité et de fiction, mais aussi de fiction et d’autofiction.

Dans ce cas, pourquoi avoir choisi de passer par la vie d’Elias Lönnrot plutôt que de vous raconter directement par le biais d’une autobiographie ?

A l’origine, c’est effectivement ce que je comptais faire. Mais je n’ai pas réussi car les questions que j’abordais étaient trop personnelles pour que je parvienne à les évoquer : je voulais parler de dépression, de haine envers sa propre vie, de cette envie de tout plaquer… C’était trop difficile. Alors j’ai eu l’idée de passer par une histoire romancée, par la vie d’un autre, qui m’aiderait à l’exprimer et rendrait le traitement de ces thèmes beaucoup plus digeste. Lire la suite