Anouk Ricard + Winshluss – éd. Les Requins Marteaux

Planplan culcul Anouk Ricard Requins Marteaux BD culUne jeune chatte un peu chaude reçoit les réparateurs télé à moitié à poil et tente de les entraîner sur les chemins du vice. Malheureusement, ils semblent un peu longs à la détente. Puis c’est au tour du pompier, de l’infirmière, des policiers, des extraterrestres. Bref, avec une nonchalance narquoise, Anouk Ricard ose le pire, sans jamais sombrer dans la vulgarité. Car elle a beau faire dans le porno (assez soft tout de même), son dessin, lui reste le même. Alors même s’ils ont envie de s’enfiler, ses petits personnages animaliers aux couleurs crues et aux contours enfantins restent… mignons. Et toujours aussi drôles.

Si l’on en doutait encore, on sait désormais que le dessin d’Anouk Ricard lui permet de toucher à tout. Après s’être frottée à la violence absurde des faits divers il y a quelques mois, elle signe dans la collection “BD Cul” un Planplan culcul qui, au-delà de son titre génial, arrive à enfoncer toutes les portes ouvertes du film porno sans jamais se départir de sa grâce naïve – il fallait le faire.

Novembre 2013, 144 pages, 12 euros.


In God we Trust Winshluss Requins Marteaux

Autre parution chez Les Requins Marteaux, très attendue, celle de Winshluss, qui revient enfin, cinq ans après le carton de Pinocchio. Dans un ouvrage beau comme une Bible du Club du livre (couverture rigide en simili-cuir bleu nuit avec dorures intégrées), Winshluss nous donne sa version de l’Ancien Testament. Et forcément, il y a beaucoup plus de bière, de vomi et de baston que dans la version officielle…

Au-delà de l’humour iconoclaste et de la provocation punk toujours présente chez lui, Winshluss impressionne une fois encore par son sens du récit éclaté, et la faculté de métamorphose de son dessin. Qu’il lorgne vers la fantasy, vers le cartoon, vers les comics (pour un indispensable duel Dieu VS Superman), ou se cantonne à une esthétique épurée et pastel, son trait ne cesse de changer d’apparence pour mieux coller avec le récit. Ce qui donne à cette Histoire du christianisme des airs d’Histoire de la bande dessinée, tant Winshluss revisite tous les styles sans jamais perdre la spontanéité et l’excitation adolescente qui l’animent.

Novembre 2013, 100 pages, 25 euros.

Monsieur Pabo intégral, de Andrieu & Druilhe – éd. Les Requins Marteaux

Monsieur Pabo integral Andrieu Druilhe Les Requins MarteauxAu milieu des années 1990, Fred Andrieu et Pierre Druilhe font de la revue Ferraille le laboratoire d’une bande dessinée décomplexée, fortement marquée par ses glorieux aînés et, en même temps, furieusement punk. Ainsi la tribu de Monsieur Pabo se présente comme une variation crade et subversive de la douce famille de Donald Duck. L’oncle Pabo, colérique comme son aïeul plumé, est un crétin qui ne pense qu’à casser la figure des types qu’il croise – sauf quand lui prend l’envie de les enfiler. Il vit avec ses neveux aux noms débiles, Ricou et Bigou, deux scouts cathos coiffés d’une toque à queue de castor. Un ersatz de Géo Trouvetou l’inventeur farfelu, une éléphante à six seins lointainement inspirée de la mythologie indienne et un chien répondant au doux nom d’Elvis complètent cette fine équipe, à laquelle se joint aussi, parfois, une carotte géante qui a inventé la machine à voyager dans le temps. Bref, que du beau monde.

Dans un syncrétisme toqué de tout ce qu’a pu imaginer la culture populaire, le scénariste Fred Andrieu s’amuse comme un enfant qui fracasserait ses jouets préférés, tandis que le trait noir et rigide de Druilhe joue avec les codes de la bande dessinée, multipliant les clins d’œil aux héros tutélaires (Tintin, Lucky Luke, Pif, le monde de Disney…). Toutes plus insensées les unes que les autres, les aventures s’enchaînent : M. Pabo devient le roi d’une île lointaine (qui n’était pas si lointaine que ça puisqu’on peut y aller à pied en quelques minutes), M. Pabo lutte contre une société secrète, M. Pabo combat François Mitterrand, M. Pabo devient le maître de la belote… Ca part dans tous les sens, c’est très drôle et souvent grinçant. Comme Moolinex ou, un peu plus tard, Winshluss, Druilhe et Andrieu posent les jalons d’une BD sauvage et provocante. Mais derrière leur mauvais goût assumé et leur iconoclasme, on devine aussi une vraie déclaration d’amour à cette bande dessinée qu’ils maltraitent. Ou, si “déclaration d’amour” peut paraître excessif, tout au moins : une furieuse envie de forniquer aux toilettes avec Walt Disney.

Octobre 2012, 192 pages, 19 euros.

 

☛ LIRE UN EXTRAIT > de Monsieur Pabo intégral : cliquer ici.

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Flip et Flopi, de Moolinex : cliquer ici.

Flip & Flopi, 1996-1998, de Moolinex – éd. Les Requins Marteaux

flip et flopi moolinex requins marteaux couverture winshlussQuand Moolinex empoigne son crayon, il doit ressentir ce qu’éprouve un pyromane qui pénètre dans une station-service briquet à la main. Voire l’exaltation d’Attila sur le point de mettre un village à feu et à sang. Flip & Flopi, paru dans la revue Ferraille entre 1996 et 1998, s’apparente à une destruction en règle de tous les codes du bon goût et de la bienséance. Une charge outrancière contre la morale. Une attaque à main armée contre l’innocence (prétendue) de l’enfance. Adolescents méchants, violents, pervers, obsédés et alcooliques, Flip et Flopi singent le fameux duo de jeunes héros dont est si friande la bande dessinée. Ces crétins volent la voiture de leurs parents pour partir en vacances, forcent deux petits scouts à regarder des films pornos, les martyrisent avec un plaisir malsain, supplicient de gentils petits animaux et picolent comme des trous.

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Avec une virulence nuancée par une dérision de tous les instants, Moolinex s’inscrit, pour schématiser, dans une mouvance punk de la bande dessinée, qui influencera par exemple Winshluss. Comme ceux qui décident de devenir des rockstars sans savoir jouer de la guitare, il jette sur la page son énergie et sa hargne sans s’encombrer de détails académiques. Il fonce tête baissée dans la provocation crasse, avec une exubérance défoulante. Son dessin crade, amateur, ne perd jamais son impétuosité ni son insouciance – Moolinex pousse même le vice jusqu’à utiliser la couleur uniquement pour rosir le bout du pénis de ses personnages. Plus le recueil avance, et plus l’on trouve les prémices de l’art Pop du dessinateur au nom d’électroménager, qui a depuis évolué vers d’autres formes, délaissant – pour le moment du moins – la bande dessinée. Bercé par les aventures des Castors juniors Riri, Fifi, Loulou et par la lecture du magazine Pif Gadget (dont Placid et Muzo), ce maître du recyclage ordurier affine son art du collage en vomissant sans distinction ses influences graphiques, musicales, publicitaires, télévisuelles, cinématographiques. A la sortie de ce tourbillon iconoclaste, il conserve toujours son sens du dérisoire et cet humour immédiat, saboté par une incorrigible tendance au vandalisme. Révoltant. Inégalable.

 

Juin 2011, 160 pages, 20 euros. Préface de Winshluss.

> Profitons de cette parution pour rappeler que Les Requins Marteaux connaissent actuellement quelques problèmes financiers sérieux. Alors faites donc une bonne action, pour une fois, et achetez leurs livres. Ca vous fera du bien à vous aussi.