Hécate, de Frédéric Jaccaud – Gallimard/Série Noire

Hecate Frederic Jaccaud serie noire“L’auteur se rend coupable de manipuler personnages et récit pour entraîner le lecteur dans l’obscène et l’absurde.” L’avertissement qui introduit ce troisième roman de Frédéric Jaccaud est on ne peut plus clair : la littérature, ici, fouille derrière les apparences pour nous projeter dans les tréfonds des faits divers qui hypnotisent journalistes et lecteurs. Inspiré d’une sordide histoire survenue en 2010 en Slovénie, Hécate s’ouvre sur une foule excitée par la découverte d’un cadavre. Un notable retrouvé nu, dévoré par ses chiens, un godemiché autour de la taille. L’image est frappante, entrechoquant horreur, bestialité, scandale. Sexe et mort : le cocktail idéal pour submerger les manchettes des journaux.

Mais immédiatement, la plume de Frédéric Jaccaud transforme ce “cadavre primal, premier, non pas mangé, mais déchiqueté, tel qu’on pouvait en rencontrer dans les forêts obscures de cette humanité d’avant” en autre chose – quelque chose de plus profond, qui touche d’autres territoires, mystiques, mythologiques, artistiques aussi. Sinueuse, précise, follement élégante, l’écriture du Suisse envoûte. Dans le pas d’un petit flic obnubilé par cette affaire pas comme les autres, elle remonte dans le passé pour imaginer comment l’on peut finir bouffé par ses propres chiens, et cherche l’émotion derrière la photo abjecte du fait divers. Sous ses airs de polar, Hécate convoque William Blake et Paul Morand, évoque Georges Bataille. Au-delà de la morale, au-delà du voyeurisme, le roman s’enfonce dans les méandres de l’âme humaine et s’aventure aux confins de la folie, emprisonnant peu à peu le lecteur dans un bourdonnement sourd et obsédant.

“Il y a quelque chose d’obscène à prendre du plaisir ou à trembler pour le destin de personnages irréels, à se projeter en eux qui tremblent ou prennent du plaisir. Il y a de l’obscène à croire en cette supercherie, à partager le bonheur, à se rouler dans la fange sans honte parce que tout cela n’est pas vrai. Et quel regard porter en définitive sur ce regard-là, sur ce besoin de se repaître d’un simulacre de sentiment, d’humain, de monde ?”


Janvier 2014, 130 pages, 9,90 euros.