Jeremiah Johnson, Le mangeur de foie, de Raymond W. Thorp & Robert Bunker – éd. Anacharsis

Jeremiah Johnson Le mangeur de foie Raymond W Thorp Robert Bunker Anacharsis« Un matin du mois de mai 1847, des Indiens crows tuèrent et scalpèrent la femme enceinte de John Johnston. Par la suite et durant de nombreuses années ce dernier tua et scalpa des Indiens crows avant de manger leur foie – cru. » Certains passent à la postérité grâce à une vidéo YouTube, Jeremiah Johnson (ou John Johnston, c’est le même en fait), lui, devient une légende de son vivant en bouffant des foies d’Indiens préalablement assassinés. Le récit de sa vie, résultat d’entretiens de Raymond W. Thorp auprès de ses compagnons montagnards survivants, adroitement remis en forme par Robert Bunker en 1958, vaut son pesant d’or.

Raconter l’histoire de Jeremiah Johnson, c’est raconter l’histoire d’une nation qui se forge à coups de fusils et de tomawaks. Né en 1824 dans une contrée encore largement inexplorée, le tueur de Crows s’éteint en 1900 sur une terre désormais quadrillée par les forts militaires, les colons et l’avancée du train qui déverse des centaines de « pieds tendres » toujours plus à l’Ouest. Entre-temps, le trappeur, 195 centimètres et 120 kilos de muscles, aura incarné cet Ouest farouche d’avant, traversant plusieurs conflits terribles, de la guerre de Sécession aux guerres indiennes.

Loin de l’émouvante adaptation épurée qu’en fera Sydney Pollack avec le beau Redford dans le rôle du bouffeur de foie, la vraie vie de Johnson se lit avec un mélange d’horreur et de fascination. Les scènes violentes sont d’une bestialité tellement sidérante qu’elles virent au grotesque (lorsque Johnson découpe une jambe à un Indien pour avoir un casse-dalle en réserve, ou lorsqu’il assomme un Indien avec la tête d’un autre Indien fraîchement décapité) – quand elles ne nous évoquent pas la terrifiante beauté du Méridien de sang de Cormac McCarthy.

Figure (barbue) d’une époque où le génocide indien se déroule sans que personne ne s’en émeuve réellement, Johnson tue des centaines de « nègres rouges » comme on écrase des cafards, avec une cruauté qui n’a d’égale que la folie de ses compagnons. « Toute sa vie, son seul souci avait été de ne jamais tuer des Blancs (même des Français). » C’est dire… Croquemitaine favori des mamans de l’époque pour faire obéir les enfants récalcitrants, trappeur génial capable de se retrouver dans une forêt sous la neige et en pleine nuit, tueur fou et rancunier, le Mangeur de foie trimballe sa solitude et sa soif de sang sur le continent pendant des décennies, comme un héros maudit de la mythologie antique, à l’existence jalonnée de massacres inouïs. Une sorte de titan qui, après lui, laissera le monde qu’il aura défriché à coups de couteau entre les mains d’hommes civilisés, faibles, mortels. Un monde dans lequel on préfère vendre un fusil à un Indien plutôt que de prendre son scalp – une aberration, foi de Mangeur de foie.

Crow Killer. Traduit de l’anglais (Etats-Unis), 280 pages, 22 euros. Préface de Xavier Daverat. 

La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, de Charles Neider – éd. Passage du Nord-Ouest

La Véritable Histoire de la mort d Hendry Jones Charles Neider Passage du Nord-OuestDédiée à des romans inédits ayant été adaptés au cinéma, la collection Short Cuts nous avait déjà révélé, entre autres, le flamboyant Warlock de Oakley Hall ou le subversif (et tellement cool) Luke la main froide de Donn Pearce. Cette fois, on découvre le texte de 1956 qui a inspiré la seule réalisation de Marlon Brando, La Vengeance aux deux visages (1961).

Partant du légendaire récit de la mort de Billy the Kid par celui qui l’abattit, le shérif Pat Garrett, Charles Neider (1915-2001) ne livre pas un western haut en couleur. Au contraire, il se concentre sur la fin de la vie d’Hendry “le Kid” Jones, dans un style retenu, proche du documentaire, pétri de détails réalistes comme on en lit peu dans les westerns. Discret, l’écrivain se cache derrière le narrateur, ultime compagnon de route du bandit, pour raconter les derniers mois d’un des plus fameux hors-la-loi de l’Ouest américain, ce gamin fluet roi de la gâchette qui“tire avant même de s’en rendre compte, il tire sans même viser, et la balle sait où aller comme d’habitude, elle est de son côté comme elles le sont toutes”.

Exit le lyrisme, mis à mal par l’écriture sobre et précise de Neider. Exit le suspense aussi, puisqu’on nous le dit dès le titre : l’issue fatale est courue d’avance. Pourtant, malgré son apparent détachement, le roman dégage une incroyable tension, comme lors de la détention du Kid qui aboutit à sa spectaculaire évasion. Neider prend le temps de creuser les situations, de changer de point de vue, de glisser des anecdotes, de mettre en scène des dialogues étonnants, de ralentir le temps jusqu’à ce que l’on trépigne d’impatience.

Toute la richesse de ce texte réside dans sa manière de regarder autour du Kid et de ne pas se focaliser seulement sur ce héros légendaire. Derrière La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, Neider laisse à voir le racisme envers les Mexicains, évoque le massacre des Indiens, la cruauté d’une époque sanglante, et consacre de nombreuses pages aux descriptions de cette envoûtante Californie sauvage. La mort d’un Kid épuisé d’une vie passée à fuir et à ne tourner le dos à personne, accablé par son inéluctable destin de desperado, prend alors un tout autre sens. Comme la scène finale, qui voit les villageois nier la mort du Kid, pirouette rappelant combien l’Amérique préfèrera toujours le mythe à l’Histoire.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marguerite Capelle et Morgane Saysana, mai 2014, 224 pages, 20 euros. Postface d’Aurélien Ferenczi.

Le Tireur, de Glendon Swarthout – éd. Gallmeister

Le Tireur Glendon Swarthout GallmeisterCa commence comme un western classique. Après avoir chevauché pendant des jours et des nuits, un desperado au bord de l’épuisement atteint El Paso. Juste avant d’arriver en ville, un brigand tente de le dépouiller. Mauvaise idée : le desperado en question se trouve être une légende de l’Ouest et le voleur se vide de son sang, perforé par une balle tirée à la vitesse de l’éclair. Ca commence comme un western classique donc, mais ça déraille aussi sec. Car une fois arrivé à El Paso, J.B. Books, la légendaire gâchette de l’Ouest, rencontre son médecin dans une scène aussi triviale que dramatique. Le bandit a un cancer de la prostate, et il ne lui reste que quelques semaines à vivre.

Le Tireur, c’est l’histoire du romanesque qui se prend de plein fouet la dure réalité. C’est un cow-boy au nom de livre qui pensait mourir sous les balles de ses adversaires et qui se retrouve à agoniser, rachitique et même plus capable de pisser, dans une chambre sans charme. Le XXe siècle vient de s’ouvrir, la reine Victoria vient de s’éteindre. “La fin d’une ère, un coucher de soleil.” Le Far West, c’était avant. Tous les caïds du six-coups se sont entretués les uns après les autres. Ne reste que l’anachronique J.B. Books, l’unique survivant, le dinosaure. “On a tué le dernier crotale sur El Paso Street il y a deux ans”. Désormais, les routes se pavent. L’eau courante, l’électricité, la banque et même l’opéra ont supplanté le sable, les baraques en bois et les coyotes. “Où est votre place dans cette marche du progrès ? Nulle part. Votre place est au musée”, lui lance le shérif de ce bled qui se prend pour une grande ville.

Du fond de son lit, Books voit défiler cette fameuse marche du progrès, cette civilisation bien-pensante. Journaliste, photographe, prêtre, croque-mort, ils sont tous là, à venir lui rendre visite, sournois et perfides, pour essayer de tirer parti de la mort annoncée du dernier des géants. Dans ce nouveau monde bien cadré, où un assassin sans foi ni loi est en train d’expirer, c’est désormais l’hypocrisie qui a pris le dessus. Les hors-la-loi ont disparu, mais quand tout se monnaie à ce point, on finirait presque par les regretter. Reste que Books ne semble pas décidé à lâcher prise : “Je garderai ma fierté. Et mes revolvers chargés jusqu’à la dernière minute.” Un chef-d’œuvre crépusculaire, à l’écriture sèche et poignante.

The Shootist. Nouvelle traduction de Laura Derajinski, novembre 2012, 200 pages, 9,50 euros.

 

LIRE UN EXTRAIT > du Tireur : cliquer ici.

Les Frères Sisters, de Patrick deWitt – éd. Actes Sud

Les Freres Sisters Patrick deWitt Actes SudImpitoyables, féroces, fines gâchettes, Charlie et Eli Sisters sont les tueurs les plus fameux du Far West. Employés par le Commodore, le redoutable duo a pour mission de retrouver et d’exécuter un chercheur d’or qui aurait volé leur patron. De l’Oregon jusqu’à la Californie, ils vont traquer leur cible. Sur leur chemin, ils croisent des grizzlis, des sorcières, des chevaux courageux, un paquet de bandits de tout poil, des prospecteurs paranoïaques, des filles de joies romantiques, une poignée d’Indiens parce qu’il faut toujours des Indiens dans une histoire comme ça, et toute une faune de types plus ou moins rongés par la folie. “J’ai l’impression que la solitude des grands espaces n’est guère propice à la santé”, constate justement Eli.

Cuisinés par l’irrésistible sens de la narration de Patrick deWitt, tous ces ingrédients forment un récit excitant au possible, rendu plus attrayant encore par la pointe d’extravagance qu’introduit l’Américain dans ce décor familier. De l’émerveillement d’un hors-la-loi devant une brosse à dents (visiblement le summum de la technologie en 1851) à l’acharnement d’Eli à se mettre au régime pour séduire une demoiselle, Les Frères Sisters ne cesse de glisser sur les codes du western avec un humour décalé.

Mais la vraie réussite de cet ouvrage, c’est la manière avec laquelle Patrick deWitt réussit à tracer un sillon inattendu entre roman d’aventure et roman intimiste. Entre Charlie, la tête brûlée qui se complaît dans l’alcool et le crime, et Eli, qui doute de sa vocation de desperado patibulaire et aspire à renouer avec une vie plus rangée, s’insinue souvent la colère, la jalousie, l’incompréhension. “Nous sommes du même sang, mais nous n’en faisons pas le même usage.” Mais il affleure surtout une insubmersible affection, que deWitt couche sur le papier avec délicatesse, et sans jamais sacrifier le rythme enjoué de l’intrigue. En faisant d’Eli le narrateur, il donne à son roman une dimension émouvante, qui éclaire sous un jour nouveau cette Amérique de la ruée vers l’or. Un western des plus captivants, doublé d’une exploration subtile de la fraternité et de la noirceur de ces tueurs à gages de l’Ouest sauvage.

The sisters brothers. Traduit de l’anglais (CANADA) par Emmanuelle et Philippe Aronson, septembre 2012, 360 pages, 22,80 euros.

Red Grass River, de James Carlos Blake – éd. Rivages

Red Grass River James Carlos Blake Rivages couverture“Pour vivre là, faut être abandonné de Dieu ou carrément damné. Dans les Everglades, y a tout pour vous couper, vous brûler, vous gratter, vous piquer, vous empoisonner ou vous avaler d’un coup. Y a des sables mouvants, des alligators, des panthères, des serpents, des moustiques et tous les insectes de l’enfer pour vous rendre fou. En été, l’air est tellement humide et brûlant qu’on a l’impression de respirer du coton bouilli.” A l’aube du XXe siècle, la Floride farouche et marécageuse accouche du clan Ashley. Une bande de frangins rudes et sauvages, dirigés par un père brutal. De simples chasseurs et pêcheurs, qui distillent de l’alcool au fond des marais et vont se frotter aux filles pendant les bals du week-end. Puis John, le leader de la fratrie, se retrouve avec un meurtre sur le dos. Le voilà hors-la-loi. Germe alors l’idée des attaques de banque, au moment où, en ces temps de Prohibition, l’alcool clandestin devient une mine d’or.

Traques, braquages, évasions, histoires d’amour et de famille : Red Grass River arrive à concilier tous les ingrédients de ces grandes fresques romanesques dont on aimerait ne plus jamais ressortir. Le décor à couper le souffle, capable de protéger ou de tuer ceux qui s’aventurent dans ses entrailles humides, fait souffler sur le récit une aura irréelle, presque animiste. En entrecoupant l’épopée sanglante du “Roi des Everglades” par une sorte de chœur antique bougonné par un vieux qui se souvient de cette époque folle, James Carlos Blake louvoie ingénieusement entre légende, fiction, tradition orale et réalité, sur les traces de ces personnages folkloriques ayant effectivement sillonné la Floride dans les années 1910-1920. De l’œil de verre de John Ashley à son face-à-face avec le shérif Baker, digne du vengeur Comte de Monte-Cristo, le moindre détail prend une dimension épique, le moindre geste est déformé, amplifié, mythifié.

The Notorious John Ashley Gang EvergladesMais au-delà de sa puissance littéraire, Red Grass River dit surtout l’affrontement de deux mondes. Ou plus exactement, la substitution d’un monde par un autre. Chaînon manquant entre le desperado Jesse James et l’ennemi public numéro 1 John Dilinger, John Ashley se trouve à la croisée des chemins. Comme le roman d’ailleurs, qui balance symboliquement entre la majesté du western et la dureté du roman noir. En un claquement de doigts, les routes se pavent pour accueillir des nuées d’automobiles bruyantes, les marais sont asséchés, et Miami, ce bled invivable, se peuple de milliers d’anonymes et devient l’eldorado des agents immobiliers. Le progrès entraîne dans son sillage toute une armée de cols blancs qui s’attelle à réguler, ordonner, organiser. “Ils essayent tellement de s’amuser qu’ils n’y arrivent pas du tout, ça se voit sur leur figure”, lâche un John Ashley moqueur.

James Carlos Blake saisit ce moment de basculement étrange, où se forgent les Etats-Unis modernes. Au fil des mois, le gang fait tache dans cette nouvelle société bien rangée – en façade en tout cas, car la corruption généralisée ronge la justice, et la police, impitoyable, garde des habitudes dignes du Far West. Quant à la Prohibition, elle révèle surtout l’hypocrisie de la mentalité bien-pensante en passe de prendre le dessus. Si la fascination pour ces bandits libres et rebelles reste forte, l’admiration laisse place à l’inquiétude, et la population devient progressivement plus encline à soutenir les forces de l’ordre. “Les jours des Ashley étaient passés. Leur vie de frontière disparaissait peu à peu. (…) Les gens vivaient les uns sur les autres, beaucoup ne se connaissaient pas et tous dépendaient de la loi du tribunal. Dans cet univers, les Ashley devenaient une gêne – et les Baker, une nécessité.” Sur cette période interlope, James Carlos Blake signe un roman dur et impétueux, dévoré par la beauté empoisonnée des Everglades.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuel Pailler, mai 2012, 420 pages, 23,50 euros.

Ovnis à Lahti, de Marko Turunen – éd. Frémok

ovnis a lahti marko turunen fremok couvertureOvnis à Lahti est une sorte de magazine d’illuminés de science-fiction, recensant les apparitions extraterrestres sur le territoire finlandais, avec même, à la fin, un petit questionnaire à remplir pour témoigner de vos potentielles rencontres avec des peuplades intergalactiques. Les bandes dessinées noir et blanc qu’il regroupe semblent du même acabit. Super-héros en costume, cow-boys à la gâchette facile, peluches poilues et trucs bizarres aux formes farfelues : l’univers de Marko Turunen baigne dans une imagerie enfantine marquée par la culture populaire (Hansel et Gretel, les comics, les westerns…). Pourtant, cette insouciance n’est qu’une façade, et le choc entre l’extraordinaire et l’ordinaire est rude. En transposant ces petits personnages ludiques dans des situations très terre-à-terre, le Finlandais génère un décalage troublant qui provoque d’abord le rire : le super-héros se retrouve submergé de spams pour agrandir son pénis, le cow-boy roule en Audi et se passionne pour sa collection de figurines Pokémon, une sorte de momie malchanceuse envoie un mail de récrimination au transporteur UPS qui ne lui a pas livré un colis, etc.

Mais grâce à cette confrontation paradoxale, en même temps familière et déroutante, Marko Turunen arrive surtout à susciter des émotions qu’une approche plus “réaliste” aurait sans doute rendues plus forcées. Le petit super-héros à la tronche d’extraterrestre nommé Intrus, c’est lui. R-raparegar, la super-héroïne malade, c’est sa femme, rongée par une tumeur au cerveau. Dissimulé derrière les déguisements, les poils et les masques loufoques, Turunen conçoit une autofiction camouflée, et ose aller au plus profond de ses sentiments. Enchevêtrant enfance et âge adulte, fantasme, rêve et réalité, son univers mue d’histoire en histoire, dégageant toujours une grande fragilité. Déformées par cette imagerie légère, perturbées par l’humour détaché et la narration clinique, la violence et la mort percent avec beaucoup de pudeur, malgré la douleur contenue dans l’aggravation des symptômes de sa femme, qui, peu à peu, perd pied. Jusqu’au dénouement, brutal, mais retranscrit avec une retenue telle, qu’au lieu d’être déchirant, il en devient d’une beauté poignante.

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Traduit du finnois par Kirsi Kinnunen en collaboration avec le Professeur A, janvier 2012, 254 pages, 26 euros.

 

SUR LA BANDE DESSINEE FINLANDAISE > Lire l’interview de Ville Ranta.

POURSUIVRE AVEC > Le blog OVNIS-club, de Marko Turunen et du Frémok.

Incident à Twenty-Mile, de Trevanian – éd. Gallmeister

Incident a Twenty Mile Trevanian Gallmeister western couvertureWyoming, 1898. Bienvenue à Twenty-Mile, bled niché au pied d’une mine d’argent sur le point de devenir une ville fantôme, hanté par une quinzaine de rescapés. Une rue principale, un magasin général et un hôtel au rez-de-chaussée duquel se situe le fameux bar, avec son whisky et son piano mécanique. Voilà pour le décor. Mettez-y un “kid” courageux, un joueur de poker invétéré, quelques putes au grand cœur, un Indien taciturne, une jolie vierge, un hors-la-loi sanguinaire, et le compte est bon. Trevanian a placé ses pions pour jouer aux cow-boys, la partie va pouvoir commencer.

Bon, ça ressemble peut-être à la confrontation finale d’un roman de desperados classique, mais ça ne l’est pas.” Sans virer à la parodie, mais sans vraiment se prendre au sérieux non plus, l’énigmatique écrivain américain trouve la bonne distance pour réutiliser d’une manière inédite les codes d’un genre tellement surexploité qu’on en connaît les règles sur les bouts des doigts. Tranquillement, il installe son petit monde, présente ses personnages. L’arrivée d’un jeune type mystérieux, mythomane intrigant, sert de révélateur, dévoilant les liens ambigus et les petits secrets qui régissent la vie de la communauté esseulée au milieu des montagnes. Sa langue colorée, son sens des dialogues et la pointe d’ironie qui se dissimule dans les recoins des répliques suffisent à rendre le texte magnétique bien qu’il ne se passe rien. “Il ne se passe absolument rien à Twenty-Mile. Et là, je te parle des jours où y se passe quelque chose.” Trevanian prend le temps de tisser sa toile. Et sans qu’on s’en rende compte, nous a déjà pris dans ses filets.

Quand débarque soudain un psychopathe évadé du pénitencier, flanqué de deux acolytes aussi bêtes que méchants, il est déjà trop tard. La violence se déchaîne, les relations entre les habitants se déglinguent, et la tension croît jusqu’à devenir insoutenable. Trevanian orchestre la désagrégation de son univers avec une maîtrise inouïe, déchaîne les éléments, pousse à bout ses personnages. En plus d’être un western grisant, Incident à Twenty-Mile se double d’un roman noir furieux, qui dissèque les rapports de force entre les protagonistes, fouille les mécanismes de la soumission et du pouvoir, tout en dressant un portrait intemporel des Etats-Unis, partagés entre le nationalisme et l’ouverture, rongés par l’égoïsme et la peur de l’autre. L’étonnante conclusion du roman ajoute encore une nouvelle dimension à la lecture, l’écrivain aux multiples pseudonymes brouillant les pistes entre fiction et réalité.

A travers l’histoire de cette ville minière au tournant du siècle dernier, Incident à Twenty-Mile capture l’essence d’un monde crépusculaire, où les chercheurs d’or, les pionniers et les aventuriers sont en voie de disparition, supplantés par les banquiers, les hommes d’affaires et les marchands. Un monde où l’Ouest sauvage n’existe plus. Bref, un monde désenchanté, rationnel et cynique : le nôtre. “Je ne sais pas ce qu’est devenu ce pays, mais tu peux me croire, c’est foutument moins drôle que quand j’ai reçu ma première paye et que j’ai sauté dans le train.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, octobre 2011, 350 pages, 23,90 euros.

 

TELECHARGER UN EXTRAIT > de Incident à Twenty-Mile : cliquez ici.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le roman The Main, de Trevanian.