L’Usure du monde, Critique de la déraison touristique, de Rodolphe Christin – éd. L’Echappée

L Usure du monde Critique de la deraison touristique Rodolphe Christin L'EchappeeAu milieu de vos vacances, quand vous tombez nez-à-nez avec votre voisin de palier sur une plage de Bretagne, quand vous vous retrouvez devant le Zara de Barcelone ou le H&M de Londres, ou face à un énième monument mollement admiré au prix de deux heures de queue et de 25 euros, ne vous êtes-vous jamais demandé ce que vous fichiez là ? Et si vous vous étiez fait avoir ? Dans sa Critique de la déraison touristique, Rodolphe Christin analyse ce qui est désormais devenu l’un des aspects les plus révélateurs de l’emprise du capitalisme sur nos vies : le tourisme. Voilà le moyen de continuer de faire consommer les travailleurs toute l’année, et, en plus, de contrôler leurs déplacements. Car là où les premiers congés payés inquiétaient patrons et politiques (mais que vont faire ces dangereuses masses une fois libérées du travail pendant une semaine ? Vont-elles se mettre à lire, à penser, à prendre du recul ?), rapidement, les vacances ont été suffisamment encadrées pour non seulement servir de soupape à la pression de la société (en nous aidant à l’accepter sagement) mais en plus, devenir une industrie à part entière, extrêmement lucrative.

Dans ce petit pamphlet clair et concis, le sociologue montre à quel point le développement de cette industrie apparaît comme le stade ultime de l’économie de marché. Abordant autant des angles habituels (l’écologie, l’économie) que des aspects plus inattendus (le tourisme sexuel, l’obsession moderne pour la mobilité, la littérature, ou le sentiment de revanche sociale), L’Usure du monde, écho déformé de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, montre à quel point le tourisme est une illusion de liberté, qu’il faut remettre en cause sous peine d’alimenter encore et encore un système destructeur. Une machine bien huilée, avec ses passages obligés et ses spots à ne pas manquer, à ne pas confondre avec le voyage et sa soif d’altérité, sa curiosité, son errance, son dépaysement formateurs : « Le tourisme est la réponse que la culture du capitalisme libéral apporte afin de canaliser le fonds subversif à l’origine de la recherche d’une transformation de sa condition. » Vu comme ça oui, quand on toise le Zara de Barcelone, on a quand même l’impression de s’être fait avoir.

Septembre 2014, 110 pages, 10 euros.

Jimjilbang, de Jérôme Dubois – éd. Cornélius

Jimjilbang Jerome Dubois Cornelius

En voyage, il y a ceux qui ont rendez-vous en terre inconnue, qui se plongent dans la culture locale, qui essaient d’apprendre la langue du cru et s’excitent à l’idée de goûter des plats étrangers. Et puis il y a les autres. Le personnage mis en scène dans Jimjilbang est de ceux-là. Quand il débarque en Corée du Sud, lui se braque tout de suite. A la curiosité, il préfère la méfiance. A l’enthousiasme, un cynisme désabusé, qui rend son séjour rapidement exécrable. Rien ne l’intéresse, rien ne retient son attention, rien n’est jamais comme il faut. « Usant. Prévisible. Banal. » Avec sa tête de cachet d’aspirine, il râle parce que personne ne parle français, parce que les restaurants sont des bouis-bouis répugnants, parce que la ville est laide.

Loin de l’Asie colorée et de ses grandes villes à la frénésie contagieuse, la Corée de Jérôme Dubois paraît ouatée. Silencieuse. Les lignes géométriques du dessin lui confèrent la froideur de l’acier, que le découpage mécanique rend encore plus glaçante. Le noir et blanc, capable de virer à l’expressionnisme lorsqu’une ruelle se transforme en une gueule infecte, déploie ses ombres inquiétantes. La réticence du touriste rongé par la solitude se mue petit à petit en un malaise palpable, voire en une paranoïa oppressante. « Vous me faites peur. Vous êtes des sadiques. » Pas besoin de beaucoup de mots : Jérôme Dubois sait, à travers ses compositions blafardes, diffuser une atmosphère étrange, qui pourrait basculer à tout moment vers le drame.

Jimjilbang Jerome Dubois Cornelius

Avril 2014, 114 pages, 22,50 euros.

You Don’t Own the Road, de Stephane De Groef – éd. Frémok

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteQuand Stephane De Groef s’ennuie, il voyage. Mais quand il voyage, il le fait sans se déplacer – alors forcément, son road trip aux Etats-Unis s’en ressent. Inspiré par les Twentysix Gasoline Stations d’Ed Ruscha (1963), dans lequel l’artiste américain faisait le voyage de Los Angeles jusqu’à Oklahoma City en 26 photos de stations-service, il prend le parti, lui aussi, de ne montrer de son “expédition” étasunienne que les étapes qui la jalonnent. Motels, pompes à essence, bowlings, cliniques de chirurgie, peep shows ou restaurants font ainsi l’objet d’un portrait sobre, cadré sur les enseignes.

Seulement, vu de Belgique, c’est un pays fantasmé que nous livre Stephane De Groef dans ce sublime petit ouvrage. Au fil de son autoroute imaginaire, se déroule un décor marqué par l’imagerie du rêve américain, mais dans lequel s’est instillé une ironie pernicieuse. Les restaurants nous jettent au visage leurs burgers XXL et leurs calories. Les cliniques prônent l’anorexie et la jeunesse éternelle. Les armes de guerre, ostentatoires, sont en vente libre. Les lieux de culte affichent l’indéfectible racisme d’une religion caricaturale. Les Indiens, exterminés depuis longtemps, ne servent plus qu’à orner les devantures d’une touche d’exotisme. Quant aux motels, ils apparaissent comme des lieux sordides où règnent débauche et prostitution, chacun proposant sa spécialité : du sexe en famille au porno gay avec des flics moustachus (et des pénis eux aussi XXL), en passant par les perversions les plus outrancières, il y en a pour tous les goûts.

En entremêlant bâtiments plausibles et bâtiments grotesques, mais toujours traités avec un réalisme strict, Stephane De Groef s’amuse à nous perdre dans son Amérique à lui. Magnifiquement rendue par l’impression, l’utilisation du crayon de couleur ajoute encore à l’ambiguïté, dégageant un parfum d’enfance et d’innocence que le joli format de la nouvelle collection Florette du Frémok renforce encore. Mais les couleurs trop criardes pour être honnêtes nous rappellent à l’ordre : le mythe américain s’est désagrégé depuis longtemps, et la peinture neuve des façades n’y fera rien ; derrière la beauté des dessins de Stephane De Groef, c’est bien la laideur du monde qui transparaît.

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteYou Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteYou Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok Florette

Avril 2014, 88 pages, 12 euros.

Les Incrustacés, de Rita Mercedes – éd. L’Association

Les Incrustacés Rita Mercedes L'AssociationLes Incrustacés est un voyage qui commence par des vacances à la mer comme tant d’autres : parasols, famille, plage et tout le toutim. Mais une étrangeté flotte dans l’air. Les gens ont un comportement d’une logique bancale, comme si la vie était devenue une pièce de théâtre costumée dirigée par un metteur en scène fantaisiste. Deux amis (le sont-ils vraiment ?), las de la compagnie des touristes et de l’agitation ambiante, décident alors de prendre le large – au sens propre. Embarqués sur une mer menaçante, les voilà partis vers l’inconnu, pour seuls bagages à bord des caisses de vêtements de femmes. “Une croisière, c’est l’imprévu ! Et justement, le naufrage est le signe d’une croisière réussie ! Son apothéose !”

Les Incrustacés Rita Mercedes L'Association extraitQuelque part entre L’Odyssée d’Homère, les territoires merveilleux de Jonathan Swift ou la douce folie de Franz Kafka, Les Incrustacés se mue en un périple où l’on croise des sirènes, de peuplades étonnantes, de monstres marins, d’une grosse femme nommée Médor et de rêves qui semblent parfois prendre le pas sur la réalité. Le dessin à la plume de Rita Mercedes, d’une finesse incroyable, souligne encore plus la dualité de ce livre poétique et sensuel, mais aussi très angoissant.

Proche du texte illustré, l’esthétique ocre de l’auteur, rappelant parfois des cartes postales légendées, devient vite magnétique. Lumineux et très sec, son trait se fait peu à peu sombre et visqueux. Le style un brin désuet, rappelant notamment le travail de Cardon ou de Francis Masse à la fin des années 1970, donne à l’album un parfum atemporel. Si l’on ajoute à cela le raffinement de l’écriture et des leitmotivs obsédants, comme ces jeux sonores qui rythment la lecture, on se retrouve face à un livre qui semble se déployer avec une fascinante lenteur. L’une des bandes dessinées les plus intrigantes de l’année.

Les Incrustaces Rita Mercedes L'Association extraitAoût 2013, 168 pages, 29 euros.

Le Bus, de Paul Kirchner – éd. Tanibis

Le Bus Paul Kirchner Tanibis couverture heavy metal hurlant A partir de 1979, paraît chaque mois dans le magazine Heavy Metal un petit strip discret de Paul Kirchner. Et chaque mois, Kirchner met en scène un bus : le General Motors New Look Bus, engin puissant aux courbes aérodynamiques, monstre d’aluminium qui, alors, vadrouillait fièrement dans les avenues de New York. En six ou huit cases, obéissant à un cahier des charges qui, vu le profil de son héros monté sur pneus, l’oblige à toujours tourner autour des mêmes actions (attendre le bus, faire l’appoint, voyager dans le bus, descendre du bus), l’Américain met constamment en scène le même personnage, un Monsieur Tout-le-monde dégarni en imper qui tente, suppose-t-on, d’aller au bureau. Mais rien ne se passe jamais comme prévu, évidemment.

Comme dans un dessin animé où les personnages ne meurent jamais et reproduisent indéfiniment les mêmes gestes, le bus et son voyageur répètent les mêmes situations, métaphore de l’inlassable routine du quotidien qui attend chaque honnête travailleur du lundi matin au vendredi soir. Et à chaque fois, Kirchner trouve un nouveau moyen de contourner l’évidence, d’aller toujours plus loin dans son univers sans fond. Le véhicule prend vie sous nos yeux, devient un organisme vivant, animal ou humain selon les cas, pin-up prête à tout ou délinquant récidiviste selon l’humeur. Comique de répétition, mises en abyme, absurde, jeux visuels ou gags potaches : Paul Kirchner ne cesse de renouveler son langage humoristique pour faire de chaque strip une surprise, errant dans des limbes fantastiques à l’étrangeté renforcée par le silence qui domine ces pages. Imperturbable, le type en imperméable, lui, s’entête dans son voyage pour nulle part, sans que les déraillements du monde qui l’entoure ne semblent l’inquiéter plus que ça… Un petit trésor d’abnégation et de non-sens.

le bus paul kirchner extrait tanibis dessinTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel, février 2012, 96 pages, 15 euros. Postface de l’auteur.

Les Jardins statuaires, de Jacques Abeille – éd. Attila

Ouvrage maudit depuis trente ans, texte damné, Les Jardins statuaires de Jacques Abeille, édité pour la première fois en 1982, pourrait bien trouver son public. Enfin. Œuvre étrange, ambivalente, ce roman touche à la science-fiction sans débaucher le moindre effet, étourdit comme un récit d’aventure aux décors marqués par le surréalisme, charme par la grâce de sa plume retenue, à mi-chemin entre Julien Gracq et les carnets de voyages surannés des écrivains explorateurs d’antan. Sur les pas d’un voyageur dont on ne sait rien, arrivé d’on ne sait où dans un monde étrange peuplé de jardiniers qui, chacun dans leur domaine, chérissent des statues mystérieuses, Jacques Abeille accouche d’un livre-monde entêtant qui nous possède peu à peu sans que l’on s’en rende compte. L’écriture distanciée, froide comme la pierre, cache derrière sa nudité de façade une solennité pénétrante. Chaque dialogue, pesé, mesuré, semble aussi précieux que s’il était le dernier ; chaque description stimule un peu plus nos yeux hypnotisés. Au point que tout le roman semble baigner dans l’atmosphère irréelle d’un rêve ouaté. Capable de tenir cent cinquante pages juste sur la description de la contrée qu’il visite et les mœurs de ses habitants, Abeille fait montre d’un sens du rythme incroyable. Patiemment, il sculpte un roman métaphorique, à la fois philosophique et très minimaliste. Ample et dépouillé, dégageant la force sereine d’une tragédie grecque, relevé ici et là par des pointes d’humour et d’érotisme, Les Jardins statuaires marque son lecteur pour longtemps. Si bien qu’à peine le livre refermé, certaines scènes appellent déjà à la relecture.

Réédition, août 2010, 475 pages, 24 euros.