Deux livres sur Topor dessinateur

Topor dessinateur de presse – éd. Les Cahiers dessinés

Topor dessinateur de presse Les Cahiers dessines« La pure imagination n’existe pas. Si je devais définir l’imagination, je dirais qu’il s’agit plutôt de souvenirs mélangés. C’est une faculté qui, comme le rêve, permet de déplacer cette hiérarchie des valeurs qui dominent la vie courante. » C’est avec son ton inhabituel, qui pervertit le simple comique pour s’aventurer dans les contrées de l’étrange, du saugrenu, du cruel, que Topor se fait rapidement remarquer dès ses premiers dessins – et notamment avec cette une de la revue Bizarre en 1958, à tout juste vingt ans. On est loin de la caricature politique qui semble être devenue la seule forme de dessin tolérée dans la presse. D’ailleurs, Topor, l’actualité l’« emmerde ». A part De Gaulle, il est incapable de dessiner le moindre homme politique. Même lorsque ses dessins sont réalisés à chaud, il fait un pas de côté, livrant une vision plus décalée, plus atemporelle, plus poétique des événements qu’il couvre.

Roland Topor couverture magazine Bizarre juillet 1958

Ce recul, Topor le conserve même dans ses habitudes de travail : il ne s’intègre jamais vraiment aux rédactions avec lesquelles il collabore, gardant toujours la même ligne, reconnaissable, quel que soit celui qui commande ses dessins. Parce qu’il préserve jalousement sa liberté (et qu’il préfère travailler dans son lit), où qu’il soit publié, il fait toujours du Topor. C’est-à-dire du noir, souvent en relation avec le corps – un corps mutilé, profané, déformé, expulsant de sécrétions répugnantes.

La quantité de dessins réunis dans ce somptueux ouvrage, publiés à travers le monde dans des journaux aussi variés que Elle ou Le Fou parle, permet d’apprécier l’incroyable vitalité de celui qui grandit clandestinement, enfant juif dans une France occupée. De cet épisode terrifiant découle la peur viscérale, agressive et menaçante, qui pèse sur chacun des traits de Topor. Et qui libère, forcément, un rire salutaire.

Octobre 2014, 368 pages, 35 euros. Préface de Jacques Vallet. Texte d’Alexandre Devaux. Interviews de Willem, Picha et Poussin.

 

Strips panique, de Roland Topor – éd. Wombat

Strips panique Roland Topor WombatEcrivain, cinéaste, scénariste, dessinateur, peintre, oui, on savait, mais auteur de bande dessinée, ça, c’est moins connu. Il est vrai qu’en bon collaborateur de Hara-Kiri ou de Charlie Mensuel, Roland Topor a eu plusieurs fois l’occasion d’appréhender un médium dont il n’était pourtant pas un grand amateur. Instinctivement, la répétition des dessins et l’aspect besogneux du travail de dessinateur de BD l’ennuie au plus haut point. Mais c’est peut-être cette réticence à y passer trop de temps rend ses histoires dessinées encore plus intéressantes. Car s’il s’appuie souvent sur des compositions assez archaïques, « pas si éloignées de ce que Töpffer entendait par histoires en estampes » (Christian Rosset, dans la postface), Topor cache, derrière son minimalisme, une grande science de la mise en scène – il suffit d’admirer ses strips typographiques pour en être convaincu.

De toute façon, pour mettre en image ses histoires sombres, rien ne vaut son petit trait noir, un peu gratté, un peu rachitique, discret mais hargneux. Entre ce type qui ne veut pas mourir (et qui se met tous ses concitoyens à dos), ce bébé qui se réveille avec sur la tempe un pistolet tenu par sa mère ou ce fils d’ivrogne qui cherche à se débarrasser de son père brutal, la mort et la violence sont partout, jusqu’à éclabousser la page de rouge sang (Erik). Maître de l’humour noir, pourfendeur de la connerie humaine, roi du gag cathartique (qui atteint son paroxysme avec le sadique La Vérité sur Max Lampin, personnage agoni d’insultes scandaleuses comme des graffitis rageurs dans les toilettes publiques), Topor signe ici des petits bijoux empoisonnés qui n’ont rien perdu de leur subversion.

Septembre 2014, 160 pages, 15 euros. Postface de Christian Rosset.

Portrait photo roland topor

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le roman Mémoires d’un vieux con et le recueil de nouvelles Vaches noires, de Roland Topor : cliquer ici.

Cruelty to Animals, A Handbook, de Vivien Le Jeune Durhin – éd. Les Requins Marteaux

Cruelty to Animals a Handbook Vivien Le Jeune Durhin Les Requins Marteaux« Ce manuel pratique fournit des méthodes indispensables et originales pour tous les amateurs d’actes cruels envers les animaux. Pour obtenir des résultats de cruauté optimale, il convient de suivre soigneusement les procédures illustrées, point par point. » Cruauté envers les animaux tient les terribles promesses de son titre en détaillant, en six langues s’il vous plaît, des techniques vicieuses pour tuer les animaux – chaque chapitre étant consacré à une bestiole. Le détachement des doctes consignes, associé à la froideur des illustrations, donne à l’ensemble des airs de mode d’emploi Ikea déviant, qui nous expliquerait comment torturer nos amies les bêtes.

Evidemment, derrière ce premier degré forcené, Vivien Le Jeune Durhin signe un livre à l’humour noir mordant, qui réussit à nous déstabiliser. Car en réalité, Durhin le tortionnaire devient rapidement le miroir déformant de notre violence envers les animaux. Chaque mise à mort est précisément choisie, soit en rapport avec un jeu de mot (tuer un serpent en lui faisant se mordre la queue), soit – et c’est encore plus troublant – en rapport avec la relation que l’homme entretien avec tel ou tel animal, comme ce chien qu’on envoie chercher un bâton au fond d’un précipice.

De l’absurde au plus cru, ce manuel sadique propose de cracher sur le lama, de jouer à saute-mouton, de couper la tête de la poule, de faire frire la grenouille ou d’assassiner l’huître en l’imbibant de citron. Les clins d’oeil à notre manière de considérer les animaux comme des aliments sur pattes, des bêtes domestiques à notre service ou des peluches vouées à nous distraire (le tigre et le taureau par exemple évoquent le cirque et la corrida), soulignent notre propre cruauté, devenue presque inconsciente. Sans oublier notre regard biaisé, qui considèrera toujours les tortures faites à un chat mignon pires que celles effectuées sur un insecte répugnant.

Face à la violence clinique de ces pages, on ne peut s’empêcher de penser aux hécatombes aseptisées qui envoient mécaniquement à la mort des milliers d’animaux dans ces « fermes-usines ». En professant le massacre des animaux, Vivien Le Jeune Durhin ne fait finalement que pousser à son paroxysme notre comportement : la bestialité et la sauvagerie apparaissent, définitivement, comme l’apanage de l’homme.

Cruelty to Animals a Handbook Vivien Le Jeune Durhin Les Requins Marteaux

Cruelty to Animals a Handbook Vivien Le Jeune Durhin Les Requins Marteaux

Octobre 2014, 150 pages, 19 euros.

911, de Shannon Burke – éd. Sonatine

Par Clémentine Thiebault

911 Shannon Burke SonatineOllie Cross est ambulancier à Harlem. Un quartier comme une zone de combat, l’expression revient encore très souvent au début de ces années 90. Des rues sales, des stations de métro délabrées, des poubelles qui débordent, des rats, des terrains vagues un peu partout, des taudis. La violence, le crime, la pauvreté et le désespoir. Ollie affecté à la station 18 « la plus grosse, la plus débordée, la plus difficile et la plus frondeuse de l’ensemble des services d’urgence de New York ». Sa vie qui devient une suite sans fin de lacérations, de blessures par balles, de crises cardiaques. D’asthmatiques, de schizophrènes, d’ados accouchant dans une cage d’escalier, de types s’immolant par le feu avant de se jeter par la fenêtre, de cadavres à des stades variés de décomposition. « Un bout de dentelle taché de sang, arraché à la chemise de nuit d’une vieille dame battue à mort avec des haltères, la main minuscule et recourbée d’un bébé mort de faim dans son berceau, une diabétique atteinte d’artériopathie oblitérante des membres inférieurs qui se plaignait qu’une drôle d’odeur de dégageait de son pied infecté… »

La mort anesthésiée à force d’être croisée, les changements manifestes et rapides. « Vous finissez par devenir parfaitement insensible, immunisé contre les sentiments. » Tous les sentiments. La mauvaise pente que l’expérience d’Ollie (comme un traumatisme) illustre en syncope. Que le récit égrène en un manuel terrible et hypnotique. « Garde les yeux ouverts. Reste calme. Et regarde toujours derrière toi.» « Vous n’aurez bientôt pour seul paysage que celui des quartiers insalubres, les exclus, les sans-abris, les fous, les toxicomanes, les malades, les mourants et le morts… Vous serez témoins de toutes les saloperies qu’on cache à la majeure partie de la population. » « Vous êtes formés pour affronter des désastres. Des accidents de voiture. Des démembrements. Des mutilations. Des brûlures » « Faut être préparé. C’est pas Disneyland, ici. On est à New York mon vieux ! » …

Les bleus et l’envie de sauver le monde. Les sirènes, les brancards, les brancardiers, les gyrophares, les aiguilles, le sang et les sanglots. Le sordide incessant et l’horreur banale qui confine au grotesque. La médecine punitive et les inguérissables. Le corps et l’esprit qui s’épuisent. « Lorsque plus rien n’a de sens, y compris la vie ou la mort d’autrui, vous n’êtes plus qu’à un pas du mal. Et ce putain de pas est terriblement facile à franchir. » A tombeau ouvert.

TRADUIT DE L’ANGLAIS (ÉTATS-UNIS) PAR DINIZ GALHOs, juin 2014, 208 pages, 16 euros.

Jeremiah Johnson, Le mangeur de foie, de Raymond W. Thorp & Robert Bunker – éd. Anacharsis

Jeremiah Johnson Le mangeur de foie Raymond W Thorp Robert Bunker Anacharsis« Un matin du mois de mai 1847, des Indiens crows tuèrent et scalpèrent la femme enceinte de John Johnston. Par la suite et durant de nombreuses années ce dernier tua et scalpa des Indiens crows avant de manger leur foie – cru. » Certains passent à la postérité grâce à une vidéo YouTube, Jeremiah Johnson (ou John Johnston, c’est le même en fait), lui, devient une légende de son vivant en bouffant des foies d’Indiens préalablement assassinés. Le récit de sa vie, résultat d’entretiens de Raymond W. Thorp auprès de ses compagnons montagnards survivants, adroitement remis en forme par Robert Bunker en 1958, vaut son pesant d’or.

Raconter l’histoire de Jeremiah Johnson, c’est raconter l’histoire d’une nation qui se forge à coups de fusils et de tomawaks. Né en 1824 dans une contrée encore largement inexplorée, le tueur de Crows s’éteint en 1900 sur une terre désormais quadrillée par les forts militaires, les colons et l’avancée du train qui déverse des centaines de « pieds tendres » toujours plus à l’Ouest. Entre-temps, le trappeur, 195 centimètres et 120 kilos de muscles, aura incarné cet Ouest farouche d’avant, traversant plusieurs conflits terribles, de la guerre de Sécession aux guerres indiennes.

Loin de l’émouvante adaptation épurée qu’en fera Sydney Pollack avec le beau Redford dans le rôle du bouffeur de foie, la vraie vie de Johnson se lit avec un mélange d’horreur et de fascination. Les scènes violentes sont d’une bestialité tellement sidérante qu’elles virent au grotesque (lorsque Johnson découpe une jambe à un Indien pour avoir un casse-dalle en réserve, ou lorsqu’il assomme un Indien avec la tête d’un autre Indien fraîchement décapité) – quand elles ne nous évoquent pas la terrifiante beauté du Méridien de sang de Cormac McCarthy.

Figure (barbue) d’une époque où le génocide indien se déroule sans que personne ne s’en émeuve réellement, Johnson tue des centaines de « nègres rouges » comme on écrase des cafards, avec une cruauté qui n’a d’égale que la folie de ses compagnons. « Toute sa vie, son seul souci avait été de ne jamais tuer des Blancs (même des Français). » C’est dire… Croquemitaine favori des mamans de l’époque pour faire obéir les enfants récalcitrants, trappeur génial capable de se retrouver dans une forêt sous la neige et en pleine nuit, tueur fou et rancunier, le Mangeur de foie trimballe sa solitude et sa soif de sang sur le continent pendant des décennies, comme un héros maudit de la mythologie antique, à l’existence jalonnée de massacres inouïs. Une sorte de titan qui, après lui, laissera le monde qu’il aura défriché à coups de couteau entre les mains d’hommes civilisés, faibles, mortels. Un monde dans lequel on préfère vendre un fusil à un Indien plutôt que de prendre son scalp – une aberration, foi de Mangeur de foie.

Crow Killer. Traduit de l’anglais (Etats-Unis), 280 pages, 22 euros. Préface de Xavier Daverat. 

L’Histoire de ma vie, de Henry Darger – éd. Aux forges de Vulcain

L Histoire de ma vie Henry Darger aux forges de vulcainHenry Darger, un type sans histoire qui vécut à Chicago au XXe siècle : petit employé sans envergure, homme discret, un peu secret certes, mais d’une banalité à pleurer. Sauf que lorsqu’il meurt en 1973, ses logeurs trouvent dans sa chambre une œuvre colossale : des centaines de toiles, aquarelles, collages, dessins, ainsi que trois textes monumentaux – deux romans de 8.000 et 10.000 pages, et une autobiographie, L’Histoire de ma vie, de 5084 pages précisément. Heureusement, son logeur n’est pas n’importe qui, mais un photographe du New York Times qui va s’atteler à faire connaître cet artiste ignoré.

Depuis, Henry Darger est devenu le symbole de ce que l’on appelle, avec une certaine condescendance, “art brut” ou “art outsider”, pour caractériser en gros un type qui ne s’est jamais pensé comme un artiste. Aujourd’hui de moins en moins marginalisée, sa production mêlant candeur et violence, qui raconte une guerre terrible entre les enfants et les adultes, brille par sa liberté. Affranchi de tous les codes et de tous les genres, Henry Darger a fomenté une œuvre visionnaire, délirante et en même temps maniaque, fantasque et mûrement pensée, entre la peinture de Bosch, l’imagination de Peter Pan, les comics de Superman et le surréalisme inquiétant du Magicien d’Oz (pour schématiser grossièrement).

Plutôt que de traduire les 5084 pages de son autobiographie, les éditions Aux forges de Vulcain ont donc choisi 150 pages de cette Histoire de ma vie, dans lesquelles Darger évoque surtout sa jeunesse, y ajoutant quelques belles illustrations de l’auteur qui permettront au néophyte d’appréhender son univers graphique. Et ce qui frappe tout de suite, c’est ce style froidement descriptif qui impose sa monotonie au point de devenir hypnotique. Darger enchaîne les courts paragraphes, sans découper son texte ni en penser la construction. Parfois il se reprend, d’autres fois il se répète, fait des sauts dans le temps, passe du coq à l’âne, le tout huilé par des liens de cause à effet inattendus, d’une logique qui nous échappe, et crée des effets loufoques qui font toute la poésie de ses descriptions – “Elle ne grondait jamais personne. C’était cependant une femme très grosse.”

Pêle-mêle, il nous raconte son père, sa scolarité, son internement à l’asile, ses divers emplois dans le service d’entretien d’hôpitaux, les hiérarchies dont il dépend. Derrière le détachement avec lequel il énonce ces faits bruts, dans le fond pas si intéressants, perce toute l’étrangeté d’un gamin fasciné par le feu et les perturbations météo qui, malgré tous ses efforts, n’arrive pas à paraître aussi normal qu’il le voudrait.

Pourtant si prompt à nous abreuver de détails dispensables, Darger nous ment, Darger nous dissimule certaines histoires, Darger ne nous explique pas tout. Il ne nous dit pas pourquoi ses camarades de classe le considèrent comme fou – d’après lui, parce qu’il faisait des “bruits curieux” pour les faire rire, et, dit-il, à cause de la “façon étrange que j’avais de bouger ma main gauche, comme si je pensais que la neige tombait”. Il revient souvent sur la violence épidermique qui semble le traverser, mais ne cherche jamais à l’expliquer et ne livre jamais de précision (“Une institutrice me gifla et mon père dut payer la note du médecin pour ce que je lui fis ensuite”). On le sent animé d’un profond sentiment d’injustice et d’une peur d’autrui qui abreuve son œuvre peuplée d’enfants martyrisés par les adultes sur fond de grandes flammes brûlantes. Et l’on touche du doigt l’univers abyssal, véritable monde parallèle imaginé par Henry Darger et qui, dans ses écrits comme dans ses peintures, semble contaminer notre réalité jusqu’à la faire dérailler.

Henry Darger Histoire de ma vie

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel, juin 2014, 144 pages, 19 euros.

La Faux soyeuse, de Eric Maravélias – éd. Gallimard/Série Noire

Par Clémentine Thiebault

La Faux soyeuse Eric Maravelias Gallimard Serie NoireParis, septembre 1999. Dans un taudis et partout, la canicule encercle la déchéance d’Eckel le taré et tout. Ce qu’il reste de Fanck le ouf. Un corps pitoyable vaincu tantôt par la dope, tantôt par le manque, la maladie, la souffrance et la peine. Et le chaos des souvenirs.

Les années 80, la sortie de l’adolescence et la banlieue qui découvre la poudre en masse. L’union qui fait la force, le fric qui fait désormais l’union. Les magouilles, la violence, le deal et la mort. Les heures fastes. Puis la dope « cette pute », « salope infâme » qu’ils s’injectent et la dépendance. Le vol, les mensonges, le manque qui suinte, la crasse, le désespoir. Les couleurs abîmées, les odeurs faisandées. Les suées, le VIH, la pourriture, les symptômes qui étrillent la nuée des criquets – « l’expression que les jeunes dealers ont collé aux toxicos. Ils déboulent sur un plan en masse, venus d’on ne sait où. Comme ces bestioles sur un champ ». L’avenir en forme de cercueil. La destruction de Franck et d’autres. La trajectoire furieuse d’une génération qui plonge dans le chaos « sans exemple vivants de la déchéance pour inspirer la crainte ».

L’histoire de Franck, celle de l’auteur aussi et d’un monde, entre commotion romanesque et adresse documentaire. Une langue à vif, une écriture qui écorche, qui pointe l’incohérence des fantasmes télégéniques des mal initiés (on ne chauffe pas la blanche malheureux !), décortique les rouages du trafic, les ravages du commerce, le carnage de la consommation. Et l’incarne avec la brutalité ajustée de celui qui a su trouver les mots pour dire qu’il en est revenu.

Mars 2014, 256 pages, 16,50 euros.

La Fille du chaos, de Masahiko Shimada – éd. Wombat

La Fille du chaos Masahiko Shimada WombatA ma droite Mariko, une jolie lycéenne séquestrée, torturée et violée pendant deux ans par son ravisseur, et qui depuis, traumatisée par les hommes, joue du cutter avec une sanglante virtuosité. A ma gauche, Naruhiko, jeune narcoleptique un peu lunaire qui a hérité de sa grand-mère son don pour la voyance, issu d’une longue tradition de chamanes. La première semble échappée d’un roman noir sordide, l’autre d’un univers barré tendance ésotérique, et pourtant ils vont se retrouver face à face dans le même roman, ce qui en dit long sur l’ambiance étrange de cette Fille du chaos.

Naviguant entre le polar et le fantastique, le roman de Masahiko Shimada demande quelques chapitres de patience, le temps que l’on trouve ses repères dans ce monde ambivalent. Aux scènes de violence extrême faite aux femmes, racontées avec un réalisme tel qu’il en devient détaché, répondent des passages oniriques d’une beauté étrange, comme cette extraordinaire séquence de rêve d’un érotisme surréaliste, où la jeune fille fait jouir un sexe volé, séparé de son propriétaire.

Derrière ces changements de tons constants, l’auteur nous fait vite comprendre que c’est un portrait au vitriol de la société nippone qu’il est en train d’esquisser. Dans ce Japon-là, les femmes ne sont pas les bienvenues : les lycéennes vendent leurs culottes sales à des pervers pour financer leurs études, les fugueuses sont récupérées par des filières de prostitutions, les hommes ne pensent qu’à abuser des demoiselles. Dans ce Japon-là, les chamanes se sont perdus en route, la nature a disparu, et les peuples anciens ont été oubliés, absorbés, démembrés. Dans ce Japon-là, le taux de suicide est le plus élevé au monde, et l’on finit par trouver ça normal. C’est finalement ça, la leçon de Masahiko Shimada : face au cynisme omnipotent, il signe un texte farfelu qui, malgré sa noirceur et sa subversion presque terroriste, tend à réenchanter une société qui a perdu son âme.

Traduit du japonais par Miyako Slocombe, mars 2014, 350 pages, 23 euros.

You Don’t Own the Road, de Stephane De Groef – éd. Frémok

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteQuand Stephane De Groef s’ennuie, il voyage. Mais quand il voyage, il le fait sans se déplacer – alors forcément, son road trip aux Etats-Unis s’en ressent. Inspiré par les Twentysix Gasoline Stations d’Ed Ruscha (1963), dans lequel l’artiste américain faisait le voyage de Los Angeles jusqu’à Oklahoma City en 26 photos de stations-service, il prend le parti, lui aussi, de ne montrer de son “expédition” étasunienne que les étapes qui la jalonnent. Motels, pompes à essence, bowlings, cliniques de chirurgie, peep shows ou restaurants font ainsi l’objet d’un portrait sobre, cadré sur les enseignes.

Seulement, vu de Belgique, c’est un pays fantasmé que nous livre Stephane De Groef dans ce sublime petit ouvrage. Au fil de son autoroute imaginaire, se déroule un décor marqué par l’imagerie du rêve américain, mais dans lequel s’est instillé une ironie pernicieuse. Les restaurants nous jettent au visage leurs burgers XXL et leurs calories. Les cliniques prônent l’anorexie et la jeunesse éternelle. Les armes de guerre, ostentatoires, sont en vente libre. Les lieux de culte affichent l’indéfectible racisme d’une religion caricaturale. Les Indiens, exterminés depuis longtemps, ne servent plus qu’à orner les devantures d’une touche d’exotisme. Quant aux motels, ils apparaissent comme des lieux sordides où règnent débauche et prostitution, chacun proposant sa spécialité : du sexe en famille au porno gay avec des flics moustachus (et des pénis eux aussi XXL), en passant par les perversions les plus outrancières, il y en a pour tous les goûts.

En entremêlant bâtiments plausibles et bâtiments grotesques, mais toujours traités avec un réalisme strict, Stephane De Groef s’amuse à nous perdre dans son Amérique à lui. Magnifiquement rendue par l’impression, l’utilisation du crayon de couleur ajoute encore à l’ambiguïté, dégageant un parfum d’enfance et d’innocence que le joli format de la nouvelle collection Florette du Frémok renforce encore. Mais les couleurs trop criardes pour être honnêtes nous rappellent à l’ordre : le mythe américain s’est désagrégé depuis longtemps, et la peinture neuve des façades n’y fera rien ; derrière la beauté des dessins de Stephane De Groef, c’est bien la laideur du monde qui transparaît.

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteYou Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteYou Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok Florette

Avril 2014, 88 pages, 12 euros.

Hécate, de Frédéric Jaccaud – Gallimard/Série Noire

Hecate Frederic Jaccaud serie noire“L’auteur se rend coupable de manipuler personnages et récit pour entraîner le lecteur dans l’obscène et l’absurde.” L’avertissement qui introduit ce troisième roman de Frédéric Jaccaud est on ne peut plus clair : la littérature, ici, fouille derrière les apparences pour nous projeter dans les tréfonds des faits divers qui hypnotisent journalistes et lecteurs. Inspiré d’une sordide histoire survenue en 2010 en Slovénie, Hécate s’ouvre sur une foule excitée par la découverte d’un cadavre. Un notable retrouvé nu, dévoré par ses chiens, un godemiché autour de la taille. L’image est frappante, entrechoquant horreur, bestialité, scandale. Sexe et mort : le cocktail idéal pour submerger les manchettes des journaux.

Mais immédiatement, la plume de Frédéric Jaccaud transforme ce “cadavre primal, premier, non pas mangé, mais déchiqueté, tel qu’on pouvait en rencontrer dans les forêts obscures de cette humanité d’avant” en autre chose – quelque chose de plus profond, qui touche d’autres territoires, mystiques, mythologiques, artistiques aussi. Sinueuse, précise, follement élégante, l’écriture du Suisse envoûte. Dans le pas d’un petit flic obnubilé par cette affaire pas comme les autres, elle remonte dans le passé pour imaginer comment l’on peut finir bouffé par ses propres chiens, et cherche l’émotion derrière la photo abjecte du fait divers. Sous ses airs de polar, Hécate convoque William Blake et Paul Morand, évoque Georges Bataille. Au-delà de la morale, au-delà du voyeurisme, le roman s’enfonce dans les méandres de l’âme humaine et s’aventure aux confins de la folie, emprisonnant peu à peu le lecteur dans un bourdonnement sourd et obsédant.

“Il y a quelque chose d’obscène à prendre du plaisir ou à trembler pour le destin de personnages irréels, à se projeter en eux qui tremblent ou prennent du plaisir. Il y a de l’obscène à croire en cette supercherie, à partager le bonheur, à se rouler dans la fange sans honte parce que tout cela n’est pas vrai. Et quel regard porter en définitive sur ce regard-là, sur ce besoin de se repaître d’un simulacre de sentiment, d’humain, de monde ?”


Janvier 2014, 130 pages, 9,90 euros.

Moscow, de Edyr Augusto – éd. Asphalte

Moscow Edyr Augusto AsphalteMoscow, c’est le surnom de l’île de Mosqueiro, au large de Belém. Une île envahie par les touristes du continent chaque week-end, mais qui retrouve, en semaine, une certaine quiétude. Une île sur laquelle Tinho et sa bande, des gamins livrés à eux-mêmes, font leur loi, volant et violant en toute impunité. Un quotidien qui tient en une phrase : “Plus je sens la peur, plus mon désir est grand.” La grande force de ce récit d’une courte centaine de pages réside d’abord dans le style frontal, percutant, chaotique, haché, qui franchit peu à peu les cercles de l’enfer intérieur de Tinho pour atteindre le coeur de son mal-être.

Récit à la première personne d’une existence finalement bien morne faite de brutalité, Moscow a quelque chose d’Orange mécanique, lorsqu’il raconte le délitement et l’ennui d’une génération qui n’a que l’ultraviolence, l’alcool et le sexe comme échappatoire. Mais l’on pense surtout, après coup, aux Cubains désoeuvrés de Pedro Juan Gutiérrez ou à la manière qu’a Jim Thompson de nous insinuer dans la tête de ses personnages obscurs pour nous faire toucher du doigt la noirceur humaine. Edyr Augusto glisse vers le portrait tortueux d’une jeunesse qui ne croit plus en rien, rendant le texte encore plus féroce, lorsque la violence se double d’un désespoir sans fond. “Le jour se lève et je ne suis pas encore hors de danger. Il faut que je trouve une issue”, lâche Tinho à la fin. Mais c’est là tout le problème : sur une île, il n’y a pas d’issue. Alors les personnages n’ont d’autre choix que de continuer à creuser, avec acharnement, le sillon dans lequel on les enterrera.

Traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, février 2014, 110 pages, 12 euros.

B+F, de Gregory Benton – éd. Cà et là

B+F Gregory Benton Ca et laUne femme (nue), et un chien (jaune). Voilà l’étonnant duo que l’on suit tout au long de cette soixantaine de pages, que l’on traverse comme on explorerait un monde où tout serait possible. Fruit d’une écriture improvisée, B+F a gardé sur le papier la fraîcheur et la spontanéité qui ont régi sa création. Dans un univers merveilleux, quelque part entre Le Monde perdu de Conan Doyle et les forêts magiques de Walt Disney, les deux acolytes à poil progressent entre plantes chatoyantes, créatures farfelues ou monstres terrifiants, sur fond de volcan en éruption.

Sans jamais s’arrêter, sans jamais prononcer un mot non plus, l’album change sans cesse de décor (entre le désert et les chutes d’eau), mais aussi de ton, démarrant comme une fantaisie naïve pour glisser vers une violence plus sauvage. Les couleurs flamboient, d’autant plus dans ce format géant qui donne encore plus l’impression au lecteur de s’embarquer dans une trépidante aventure en technicolor. Etrange, voire sensuel comme un rêve surréaliste ; débridé et prodigieux comme une histoire pour enfants (puisque les personnages, même en miettes, ne meurent pas), délirant comme un trip sous LSD, B+F est un livre hors normes, un songe couché sur le papier.

B+F Gregory Benton Ca et laNovembre 2013, 64 pages, 24 euros.

DDT, de Suehiro Maruo – éd. Le Lézard Noir

DDT Suehiro Maruo Le Lezard NoirViols, incestes, mutilations, meurtres, scatologie et vers de terre : quand on ouvre un manga de Suehiro Maruo, il faut toujours s’attendre au pire. Traversé par des ombres inquiétantes et des lumières blafardes, son trait coupant s’amuse avec les codes de l’expressionnisme, soutenu par un noir et blanc d’une élégance froide (sauf dans le premier récit, magnifique poème surréaliste au noir et blanc rehaussé de rouge sang). L’auteur de La Jeune Fille aux camélias tisse sa toile au plus profond de nos angoisses.

Marqué par l’érotisme grotesque de l’écrivain Edogawa Ranpo et par la littérature fantastique (les vampires, Frankenstein…), Suehiro Maruo fait beaucoup plus que du manga d’horreur. A la beauté de ses compositions s’ajoute une écriture soignée, qui fouille dans les recoins des relations hommes-femmes pour en extraire ce qu’il y a de plus noir – non sans humour, comme quand il ose intituler Les Joies secrètes du prolétariat la sordide descente aux enfers d’une jeune fille prostituée par son père puis massacrée par des jeunes délinquants.

Recueil d’histoires courtes réalisées entre 1981 et 1983, DDT impressionne par ses qualités littéraires et cette manière qu’a l’auteur de toujours nous entraîner plus loin, profitant de nos tendances voyeuristes ou de notre fascination macabre pour ces personnages qui, forcément, finiront mal. Les perversions déglinguées de Maruo puisent leur singularité dans cette désarçonnante utilisation de l’absurde, sans oublier l’influence surréaliste, notamment Georges Bataille et son Histoire de l’œil. C’est ce mélange subtil qui fait qu’en plus de nous terrifier, les histoires du Japonais arrivent toujours à nous tourmenter, bien malgré nous.

DDT Suehiro Maruo Le Lezard NoirTraduit du japonais par Miyako Slocombe, novembre 2013, 176 pages, 21 euros.


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Notre article sur Edogawa Ranpo.

Protomaakies, de Tony Millionaire – éd. Rackham

Protomaakies Tony Millionaire RackhamOncle Gabby et Drinky Crow. Le singe et le corbeau. Vus de loin, ils ressembleraient presque à des animaux échappés d’une fable de La Fontaine. De près, ce sont juste des raclures, lâches sanguinaires, suicidaires. Et alcooliques, à s’enfiler des hectolitres de rhum à longueur de journée – avant de tout vomir et de recommencer, inexorablement.

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamDans un très bel album en format à l’italienne, les Protomaakies rassemblent les débuts de cette monumentale série, de 1994 à 1999 (la suite paraîtra aux éditions Rackham à raison d’un volume par semestre). Si dans Sock Monkey, Tony Millionaire utilisait déjà ses deux personnages de chiffon, l’esthétique est ici très différente : le trait fin et à l’élégance victorienne laisse place à un dessin dynamique, pétillant comme un vieux cartoon, emballant comme dans une vieille BD qui nous embarquerait dans des batailles navales, des bagarres de pirates, des voyages dans l’espace, et même quelques incartades au Paradis. Sauf que l’Oncle Gabby et Drinky Crow salissent tout sur leur passage. Ils collent une rouste à Winnie l’Ourson, massacrent l’Histoire de l’Amérique, font foirer les invasions d’Hannibal et de ses éléphants, maltraitent les contes pour enfants, se servent d’elfes comme appât aller à la pêche, jouent avec leurs morpions, bouffent des sirènes, dégueulent sur l’Ange de la Mort.

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamAvec une imagination qui semble n’avoir jamais de limite, Tony Millionaire change d’esthétique à chaque planche ou presque (il s’avère tout aussi capable de se moquer du chic du New Yorker que de singer Hokusai), la beauté de ses graphismes soulignant encore plus l’ignominie crasse de son duo animal. De cet étrange cocktail, il ressort un humour très immédiat, dans la pure tradition du gag, qui cache, en sourdine, un versant désabusé, résigné, lorsque les Maakies semblent dépeindre la violence et la bête vanité de l’humanité moderne. La propension de l’Oncle Gabby et de Drinky Crow à mettre fin à leurs jours et à vivre comme des kamikazes finit par teinter ces historiettes délirantes d’une couleur sombre. Certains strips, plutôt que de lorgner vers le comique, étonnent par leur poésie. C’est le cas de ces pages muettes, moments de lucidité vertigineux entre deux cuites qui vous cognent un mal de tête pour trois jours. Ou de ces dialogues qui, au lieu de virer au grotesque, paraissent soudain trop justes, résumant parfaitement l’acuité de ces Maakies, redoutables.

“J’ai arrêté de boire il y a six mois mais j’ai l’impression d’avoir encore une horrible gueule de bois.
- Oh ça, ce n’est que la vie !
- La vie ?
- C’est ce mauvais rêve que t’essayais de noyer dans l’alcool.”

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Corinne Julve et le Professeur A., décembre 2013, 264 pages, 30 euros.

 

LIRE D’AUTRES EXTRAITS > des Maakies sur le blog créé pour l’occasion : ici.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Sock Monkey, de Tony Millionaire.

L’Ile invisible, de Francisco Suniaga – éd. Asphalte

L Ile invisible Francisco Suniaga AsphalteAu large du Venezuela, Margarita fait figure de paradis. Le ciel est bleu, la mer est bleue, et même l’odeur de l’air est bleue (paraît-il). De quoi ravir les vacanciers, nombreux sur ce rocher perdu au bout du chapelet des Petites Antilles. Seulement, lorsque Frau Kreutzer débarque de Düsseldorf pour lever le voile sur la mort de son fils Wolfgang, qui avait ouvert un bar de plage sur cette terre pardisiaque, on comprend que derrière le charme de ce morceau de terre débonnaire aux allures de carte postale, se cache une tout autre île, invisible. “L’autre île, que l’on suppose dans la violence de l’aube, dans le soleil blanc et atroce du midi et dans la lumière rouge du crépuscule colérique qui, le soir, refuse de disparaître et embrase le ciel avant de mourir.”

Qui dit mort mystérieuse dit enquête, et L’Ile invisible aurait pu être un roman policier – il en utilise de nombreux ressorts. Mais c’était sans compter sur le pouvoir d’inertie de Margarita, embourbée dans les lenteurs administratives, le clientélisme et la pauvreté d’un Etat qui n’a de socialiste que le nom. Impossible dans ces circonstances, pour l’avocat Benítez, de mener à bien son investigation. Impossible, pour Francisco Suniaga, d’écrire un polar, alors que les personnages peinent à contrôler leur propre vie. Alors le récit, envoûtant, se métamorphose, se dilue, laisse des questions en suspens. Il glisse vers l’enquête littéraire lorsque Benítez tente de comprendre pourquoi il a rêvé en anglais. Change de ton, entre le journal intime, le récit à la première personne, ou une narration plus classique. Ausculte les vicissitudes des habitants désenchantés, floués par le rêve communiste, rappelant les personnages du Cubain Leonardo Padura.

Si elle transpire partout, la violence reste le plus souvent embusquée. Une violence “qui se devine sous la peau des hommes”, et menace d’éclater à tout instant, pure, brutale, mortelle. Celle des combats de coqs qui fascinaient tant Wolfgang, métaphores de la condition humaine, et soupape de sécurité d’une société qui, sinon, risquerait d’exploser. La “furie aveugle des coqs” pour canaliser, un temps au moins, celle des hommes.

La otra isla. Traduit de l’espagnol (Venezuela) par Marta Martínez Valls, septembre 2013, 250 pages, 21 euros.


POURSUIVRE AVEC >
Notre article sur L’homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura.

Marv et Jonny, de Olivier Texier – éd. Les Requins Marteaux

Marv et Jonny Olivier Texier Les Requins Marteaux“Bon sang mais c’est atroce comme cette bande dessinée est bâclée ! On dirait que ce gars-là dessine dans le bus en allant au boulot, sans scénario ni crayonnés et sans faire le moindre croquis préparatoire ou la moindre retouche au blanco ! Et moi, je vais devoir lire cette BD ?? Eh oui, car c’est un épisode de MARV & JONNY !” Si l’on devait présenter l’album rapidement, on parlerait de Jonny le bagarreur qui adore tuer tout le monde à coups de poings-coudes-genoux-pieds (voire à l’arme blanche), et de son fidèle compagnon Marv, le poulet qui a toujours le mot pour rire, sorte d’alter ego d’Idéfix obsédé par Internet et les trottinettes, qui confond la branlette et les coloriages. Le tout en noir et blanc – enfin, sauf quand le sang qui gicle vient imprégner les pages de rouge carmin.

Marv et Jonny Olivier Texier Les Requins MarteauxLà dessus, Olivier Texier brode des histoires immuables, deux pages de violence gratuite et d’humour inepte qui voient nos héros affronter le diable-saucisse, un méchant professeur-araignée, des voisins agaçants ou le pape himself. C’est encore plus drôle que c’est bête. Mais en vrai, derrière son dessin vite torché et ses intrigues à l’emporte-pièce qu’on dirait improvisées sur un coin de table un soir de beuverie, Texier cache un hilarant sens de l’ellipse et un art des dialogues à la hauteur de la stupidité de ses personnages. Comme si Superman, au lieu de sauver le monde, avait décidé de vivre avec un poulet qui parle et de passer ses journées à glander, à bouffer des pâtes et à se recoucher à midi, en attendant le prochain type à qui il pourra casser les dents de devant. Du grand art, on vous dit.

Marv et Jonny Olivier Texier Les Requins MarteauxMarv et Jonny Olivier Texier Les Requins Marteaux

Octobre 2013, 104 pages, 13 euros.

AYBABTU, Comment les jeux vidéos ont conquis la pop culture, de Harold Goldberg – éd. Allia

AYBABTU Comment les jeux vidéos ont conquis la pop culture Harold Goldberg AlliaIl suffisait de voir l’attente frénétique qui entourait la sortie de Grand Theft Auto V il y a quelques semaines : du Parisien à Libération en passant par Paris-Match ou même Le Figaro, toute la presse, qui rechigne pourtant souvent à évoquer ce pan de la culture contemporaine, s’est emparée du phénomène. Il n’aura fallu que trois jours pour que les bénéfices de GTA 5 atteignent le milliard de dollars, et trois semaines pour que les chiffres de vente du précédent opus (25 millions de copies vendues) soient pulvérisés. Le cinéma peut aller se rhabiller : le jeu vidéo est aujourd’hui le colosse de l’industrie du divertissement.

Mais comment en est-on arrivé là ? En mêlant la rigueur du journaliste, l’expérience d’un ancien professionnel du milieu et l’enthousiasme du type capable de passer 36 heures d’affilée sur sa manette en se nourrissant seulement de café froid et de pizza surgelée, Harold Goldberg revient sur ce demi-siècle qui a vu le jeu vidéo s’imposer auprès d’un public de plus en plus large. Plutôt qu’un essai lisse ou exhaustif, AYBABTU se concentre sur des événements précis – l’apparition d’un personnage, la sortie d’un titre novateur, la trajectoire d’un créateur ou d’une entreprise – pour livrer une histoire elliptique, mais Ô combien fascinante, du jeu vidéo. Aussi passionnant pour le néophyte que pour le geek, ce livre nous entraîne “dans le terrier d’Alice au pays des merveilles”, où Mario, Sonic, Crash Bandicoot, Pac-Man et toute une pléiade de créatures excentriques côtoient les guerriers d’Everquest, les mages de Final Fantasy ou les gangsters de GTA, sur fond de petites briques colorées qui tombent et s’empilent, inlassablement.

En plus de montrer pourquoi les jeux vidéos se sont progressivement imposés d’abord auprès des jeunes et des garçons, puis auprès des adultes et des femmes, Goldberg esquisse le portrait de l’économie du divertissement électronique : il narre l’avènement d’Atari, la domination du Japonais Nintendo, l’arrivée de la Wii, les conditions de travail des développeurs, ou encore le monde des testeurs, digne d’Orange mécanique. Avec, trop souvent, ce triste schéma qui se répète : des jeunes gars pleins d’imagination fabriquent un jeu génial sur leur ordinateur, deviennent milliardaires du jour au lendemain, voient leur start-up cotée en bourse et immédiatement après, des types en costards gâchent tout en instaurant des règles de rentabilité et de retour sur investissement.

S’il s’avère fou de jeux vidéos et insiste sur la richesse de titres comme Bioshock, l’auteur est aussi lucide quant à la créativité limitée de certaines productions : la course à la technologie (ou le soin porté à faire frétiller une grosse paire de seins) se fait parfois aux dépens du scénario et de l’originalité. D’ailleurs, Goldberg s’inquiète de constater que l’industrie du jeu brasse tellement d’argent que la trajectoire des petits génies des années 1990 semble difficilement imaginable aujourd’hui – à moins que les jeux réalisés par des amateurs, de plus en plus nombreux ces dernières années, ne compensent le manque d’audace des grosses compagnies.

Encore prisonnier de sa réputation obscène, violente, d’objet néfaste à la santé mentale de nos tendres enfants (comme le rock, la télévision, le cinéma ou la littérature avant lui), le jeu vidéo reste mésestimé. Harold Goldberg, qui rêve de le voir un jour reconnu comme un art à part entière, s’en désole. Qu’il se rassure : avec de tels historiens pour le servir et raconter son épopée, le jeu vidéo ne devrait pas tarder à gagner la reconnaissance qu’il mérite.

All Your Base Are Belong to Us. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Damien Aubel, septembre 2013, 450 pages, 20 euros.

Karme (Carmin), de Eamon Espey – éd. Rackham/Le Signe noir

Karme Carmin Eamon Espey Rackham Le Signe noirUne histoire de chat dans un four à micro-ondes qui finit en diatribe cynique sur la pudibonderie WASP : dès la première histoire, Eamon Espey apparaît comme le chantre d’un humour trash. Il ne recule devant rien pour charger frontalement la religion, la morale, le travail, et toutes ces “valeurs” sur lesquelles repose notre belle civilisation. Et quand il charge, c’est à grands coups d’humour noir, d’images gores et de situations délirantes. C’est d’ailleurs cet aspect halluciné, déroutant, monstrueux, qui prend le dessus : après quelques nouvelles bâties comme des gags, Carmin glisse vers des intrigues plus longues, nourries à la série Z et aux mythes anciens.

Dans un décor apocalyptique qu’on dirait emprunté à Jérôme Bosch, mais qui garde pourtant une familiarité dérangeante, l’auteur américain s’aventure aux frontières du réalisme, du subconscient et du cauchemar. Robuste, frappant, le dessin pourrait s’apparenter à une improbable fusion entre le mysticisme candide de bas-reliefs aztèques et les travaux sous LSD des artistes des années 1960. Extraterrestres, pape sanguinaire, hommes-insectes, scientifiques fous, vaches possédées se côtoient dans ces pages incandescentes, où l’on croise même le Petit Chaperon rouge. Parfois sans queue ni tête, les récits (ou illustrations) de Carmin dégagent une force primitive, et parviennent à cristalliser en quelques images perverses, violentes et subversives la folie de l’humanité. Sans jamais vraiment se prendre au sérieux.

Karme Carmin Eamon Espey Rackham Le Signe noirTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Renaud Cerqueux, juin 2013, 128 pages, 18 euros.

Atomik Aztex, de Sesshu Foster – éd. Passage du Nord-Ouest

Atomik Aztek Sesshu Foster Passage du Nord-OuestAtomik Aztex, c’est trois cents pages d’une logorrhée indomptable. Un cheval monté à cru, lancé au triple galop, auquel le lecteur n’a pas d’autre choix que de s’accrocher. Un fleuve de lave en fusion qui avale tout sur son passage, et charrie dans son torrent brûlant toute la culture du XXe siècle. L’histoire ? Impossible à résumer. L’employé d’un abattoir, qui tue des milliers de porcs par jour, s’avère aussi être un guerrier “aztek”, envoyé à la bataille de Stalingrad pour venir en aide aux Russes et coller une déculottée aux nazis. Qu’il soit fou, qu’il ait des visions, qu’il soit véritablement un guerrier aztek ou rien qu’un pauvre baratineur, qu’importe. Qu’importe car l’écriture de Sesshu Foster, électrique, addictive, bravache, ne nous laisse pas le temps de nous poser des questions, emportés par son ton nimbé de mysticisme, perdus entre une irrésistible drôlerie et un pessimisme écrasant.

Sous couvert de dégoiser sans s’arrêter, d’enchaîner des listes interminables et de rire de tout, Sesshu Foster arrive à synthétiser l’Histoire du XXe siècle. Il livre même, mine de rien, l’une des descriptions les plus sidérantes qu’on ait lues sur la bataille de Stalingrad. Entre la viande morte de l’abattoir, la boucherie de la guerre et les légendes précolombiennes, Atomik Aztex se vit comme un roman prolétaire délirant, un digest de tout ce que la contre-culture a pu engendrer – comme le rappelle d’ailleurs sa langue en décomposition, marquée par ces “k” amérikains désuets qu’affectionnaient tant les militants des années 1960. (Il fallait bien un traducteur de la trempe de Brice Mathieussent pour réussir à rendre en français cette orgie de mots concassés.) De la découverte de l’Amérique à l’aliénation de l’usine, en passant par le fantôme d’Isaac Babel, les sacrifices humains et les mouvements chicanos de la Raza, Atomik Aztex nous trimballe dans une odyssée impétueuse, qui fouille la violence de la civilisation occidentale. Un roman en forme d’expérience presque physique, dont on sort vidé, mais ébahi.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Mathieussent, avril 2013, 280 pages, 19 euros.

Peau de lapin, de Gauthier – éd. Misma

Peau de lapin Gauthier MismaAvec sa couverture toute douce, son joli titre fluo et son petit format carré, Peau de lapin instaure tout de suite un lien intime avec son lecteur. Le tendre trait de crayon à papier forme un dessin accueillant ; la monotonie du découpage est propice à une lecture ronronnante. Il est question d’enfance, de gamins qui se déguisent en lapin, d’après-midis au soleil, de jeux insouciants. Tout du moins, c’est comme ça que tout commence. Car ensuite, le malaise s’installe, et avant qu’on ait pu s’en rendre compte, la légèreté s’est muée en gravité. L’innocence du dessin a fait volte-face : la fragilité du crayon dégage soudain une force étonnante, et souligne l’embourbement d’une vie d’enfant.

Violence domestique, divorce, solitude, ennui, rejet : le bambin planqué sous sa cagoule aux grandes oreilles perd peu à peu le contact avec la réalité, et essaie tant bien que mal de reprendre en main sa destinée. Délicatement, Gauthier réutilise les ressorts de la bande dessinée classique que son personnage aime tant lire : des histoires courtes, des décors connus (l’école, la piscine…), des situations habituelles (la concurrence entre gamins) et des personnages familiers (le prof, l’animal de compagnie). Sauf qu’au lieu de s’achever sur un gag, chaque court récit dégringole un peu plus vers la noirceur, comme un Petit Nicolas qui s’enfoncerait dans l’ombre, paniqué par la dureté du monde qui l’entoure. Sorti en 2009, ce premier livre de Gauthier méritait une réédition : rares sont les albums qui ont su raconter les angoisses de l’enfance avec une telle acuité.

Peau de lapin Gauthier MismaPeau de lapin Gauthier Misma

Réédition. Avril 2013, 106 pages, 16 euros.

RENCONTRE AVEC SOURDRILLE / Entre Bataille et Batman

David Sourdrille les idoles malades requins marteauxAvec son dessin racé, Les Idoles malades est un album subtil et ingénieux, construit comme un mille-feuille. Au premier abord, on s’amuse de voir l’auteur détourner Batman, pasticher Walt Disney ou Winsor McCay, transformer l’univers des fables en une sarabande sadomasochiste débridée. Mais plus on pénètre dans le livre, plus le propos prend de l’ampleur, dévoilant d’autres couches, d’autres lectures, d’autres angles d’attaque. Alors que son habile utilisation de l’autofiction permet d’approcher des pulsions qui nous dirigent, son exploration du monde du rêve fait écho au surréalisme de Georges Bataille, et son humour réjouissant cache un pessimisme latent. Auteur caméléon, provocant, enjôleur et dérangeant, admiré par Robert Crumb himself, le discret Sourdrille signe l’un des ouvrages les plus remarquables de l’année.

Vous vous appuyez sur le pastiche pour raconter vos histoires, multipliant les clins d’œil et les références. Pourquoi utilisez-vous ce cadre plutôt que d’en créer un nouveau ?

On pourrait comparer ça à l’envie de revêtir des costumes. Rien que par plaisir, j’aime emprunter l’univers des autres et me mettre à la place du dessinateur, par goût de l’imitation. Partant de là, je me réapproprie les choses. Le pastiche est souvent mon point de départ de manière assez ludique et gratuite : je travaille minutieusement, l’exécution de mon dessin est assez laborieuse, alors j’ai aussi besoin de m’amuser. J’aime tourner les choses en dérision, corrompre les idoles, les dézinguer et y coller mes propres thèmes. Il ne faut pas oublier que derrière chaque détournement, il y a un hommage : je reprends ce que j’aime. Je me vois comme un enfant qui enfile un déguisement de Zorro.

Comment choisissez-vous les univers que vous allez détourner ?

David Sourdrille les idoles malades requins marteauxC’est vraiment spontané, ça dépend de ce que je lis, du film que je regarde et de l’envie graphique qui va en découler… Lire un livre peut me donner envie de dessiner une forêt, et je pars là-dessus, presque en improvisant, sans trop savoir où ça va me mener. Après, j’ai des images récurrentes (comme la forêt justement, ou la mer) qui reviennent dans mes planches comme des leitmotiv, ainsi que des thèmes qui hantent tous mes récits : la sexualité, la prédation, la domination, la soumission, les rapports de force…

Cet art du pastiche est quelque chose de très ancien dans la bande dessinée. Dès les années 1920, les dirty comics ou les Tijuana Bibles détournaient les classiques ou s’amusaient à dégrader les célébrités par la provocation et par le sexe. Vous vous inscrivez dans cette tradition ?

J’ai des goûts qui remontent à loin, oui. Je ne me reconnais pas du tout dans ces références à la culture contemporaine, éphémère, cette culture pop ou post-moderne dont l’art est très friand depuis les années 1990. Je veux aller plus loin et m’attaquer à une culture qui est ancienne, intégrée même si elle n’est pas consciente, car elle date d’il y a presque un siècle (Walt Disney, Winsor McCay, etc.). Ca me permet en plus de m’inscrire dans une sorte de culture collective : reprendre un univers connu installe une connivence avec le lecteur. J’ai vraiment envie que la personne qui lit mon histoire soit brossée dans le sens du poil, qu’elle puisse pénétrer dans mon univers grâce à son apparence familière… Et soudain, je pars à rebours de ce que le lecteur attendait, en abordant des thèmes un peu moins “populaires”, pourrait-on dire… C’est une façon de le malmener un peu. Lire la suite