Pike, de Benjamin Whitmer – éd. Gallmeister

Pike Benjamin Whitmer GallmeisterQuand sa fille Sarah, qu’il connaissait à peine, meurt d’overdose, Douglas Pike se retrouve avec sa petite-fille de 12 ans sur les bras. L’ancien bandit redouté espérait s’être définitivement rangé, mais les questions qui planent sur la mort de Sarah et le policier qui rôde autour de la fillette abandonnée l’entraînent dans un nouveau déferlement de violence. A la frontière de l’Ohio et du Kentucky, dans la Cincinnati du milieu des années 1980, Pike et son ami Rory s’engouffrent dans un long tunnel peuplé de junkies, de prostituées, de loques sans espoir, de rescapés du Vietnam ou de Noirs brimés. Face à eux, un flic corrompu, psychopathe féroce qu’on jurerait sorti d’un roman de Jim Thompson, s’applique à aller toujours plus loin dans la folie. Ni le bien, ni le mal, ni l’espoir ou la rédemption n’ont pu trouver leur place ici. Ne reste que des hommes qui s’affrontent, implacables.

Même si l’intrigue aurait pu être un peu plus épurée pour gagner en force et en clarté, Benjamin Whitmer saisit à bras le corps le genre noir, signant un premier roman dur, brutal, transi par le froid hivernal des Appalaches désolées. Le tout sur fond de Bruce Springsteen, visiblement le seul disque disponible dans tout le comté. Cette hargne contamine même l’écriture, rongée par des images inquiétantes ou des comparaisons grimaçantes, au point que l’on a parfois presque l’impression que Benjamin Whitmer en fait un peu trop. Les personnages rugueux, qui semblent n’avoir aucun autre horizon que la cigarette qu’ils sont sur le point d’allumer, possèdent au fond d’eux une sauvagerie au bord de l’explosion. Comme s’ils ne pouvaient qu’alimenter cette violence, incapables de faire un pas de côté pour oser, un instant, s’écarter du fleuve sanglant qui les emporte.

Pike. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, septembre 2012, 270 pages, 22,90 euros.

 

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Aux armes défuntes, de Pierre Hanot – éd. Baleine

Aux armes défuntes Pierre Hanot Baleine couverture1948. Frustré d’avoir passé la Deuxième Guerre mondiale dans les geôles nazies, le sous-lieutenant Polmo s’embarque pour l’Indochine, bien décidé à revenir en héros, le torse clignotant de médailles. Avant même d’avoir débarqué en Asie, il se trouve embringué dans une sarabande déréglée, rendue plus effrénée encore par la verve de Pierre Hanot. La traversée épique sur un rafiot qui rend l’âme à Djibouti, la légion étrangère, la crasse, l’entassement, l’ennui, la folie qui guette les soldats, jusqu’à ce sapeur qui bute deux cuistots avant de retourner l’arme contre lui… Gouailleuse sans pour autant sombrer dans l’argot lourdingue “à la Audiard” que l’on subit trop souvent, l’écriture vive et sonore tire son pouvoir évocateur des images, des couleurs, des bruits qu’elle accumule. De la guerre d’Indochine, on aperçoit l’opium à gogo, les prostituées en batterie qui enchaînent soixante-dix passes par jour, les Viêts insaisissables, cachés dans les entrailles de leur terre natale, la barbarie des affrontements… Et puis soudain, ce récit mené à une vitesse folle fait un tête-à-queue.

De 1948, l’action fait un saut inattendu, et rebondit en l’an 2109. Polmo, ressuscité après un siècle et demi de congélation, découvre un monde loqueteux et cloisonné. Devenu “agent de sécurité low cost », il n’a plus qu’à pourrir parmi les rebuts de cette société masculine, où les femmes, devenues trop rares, ne sont plus qu’un lointain rêve, tandis que le sexe est désormais un concept abstrait. “Polmo n’y entrave que dalle à toute cette technologie, mais comme les chiens qui n’ont pas besoin de s’y connaître en mécanique pour aller se promener dans l’auto du maître, il y va à l’instinct”. Idem pour le lecteur. Avec une aisance étonnante, Pierre Hanot nous embarque alors dans une aventure burlesque au XXIIe siècle, nourrie à la science-fiction, à Robinson Crusoé et à George Orwell. Pastiche rocambolesque, farce subversive, Aux armes défuntes est un texte saugrenu et décomplexé, comme peu de romans osent l’être.

Février 2012, 220 pages, 16 euros.

Blood Song, de Eric Drooker – éd. Tanibis

Dans sa préface, Joe Sacco n’y va pas de main morte en évoquant Frans Masereel, un des maîtres de la gravure sur bois qui marqua l’expressionnisme des années 1920, pour parler de l’art d’Eric Drooker. Difficile de lui donner tort, tant Drooker signe ici une œuvre riche et aboutie. La force de Blood Song réside dans la limpidité extraordinaire du récit, qui pourrait passer, au premier abord, pour de la naïveté. Or, si les images sont simples, si les symboles sont explicites au point de dégager une aura quasi mythologique, c’est parce qu’on ne croise pas le moindre mot en 300 pages – le récit est si prenant que pour un peu, on oublierait presque qu’il est muet. Drooker mène sa narration avec une maîtrise époustouflante. La fausse monotonie du découpage surprend quand elle s’enraye, les couleurs chaudes étonnent lorsqu’elles parviennent à s’imposer au milieu des couleurs froides des planches, les dessins semblent sortir de la page quand ils débordent de leur cadre sans prévenir : l’Américain sait gérer ses effets à la perfection pour bousculer le lecteur et l’obliger à ne jamais relâcher son attention. Rien n’est laissé au hasard ; Drooker nous emmène là où il veut. D’abord dans une paisible contrée (le Vietnam ?) ravagée par des soldats qui brûlent, tuent et pillent, obligeant l’héroïne à fuir seule avec son chien, dans une barque perdue dans l’immensité de l’océan. Puis au cœur d’une mégalopole qui rappelle évidemment New York, ville native de l’auteur qui ne cesse de hanter ses œuvres, livre après livre. Politique, poétique, métaphorique, Blood Song résume à lui seul le foisonnement du travail d’Eric Drooker, combattant insatiable contre l’indifférence et la violence. L’absence de mots s’inscrit alors parfaitement dans sa démarche universelle. Une fois encore, on repense à l’ancêtre belge : “Ce qu’il y a de merveilleux avec l’art de Masereel, disait Thomas Mann, c’est qu’en dépit de toute sa nouveauté il est si éminemment démocratique qu’il crée vraiment de “bonnes images”, dans le sens que Tolstoï exige des “bons livres”, à savoir que chacun puisse les comprendre, la servante comme l’artiste, l’étudiant comme le professeur. Les dessins de Masereel (…) appartiennent à une démocratie imaginaire.” Il ne fait aucun doute que Mann aurait trouvé chez Eric Drooker un membre essentiel de cette démocratie-là.

(La citation de Thomas Mann est issue de l’introduction à La Ville de Frans Masereel, parue aux éditions 100 Pages).
Novembre 2010, 300 pages, 24 euros.