Le Cycliste de Tchernobyl, de Javier Sebastián – éd. Métailié

Le Cycliste de Tchernobyl Javier Sebastián MétailiéLe Cycliste de Tchernobyl est un manifeste à la gloire de la fiction. Inspiré de faits réels, mettant en scène des personnages réels, le roman de Javier Sebastián montre à quel point l’imagination peut être un merveilleux outil pour raconter la réalité. Pour embrasser un sujet aussi dense que l’accident nucléaire de 1986 et ses conséquences sans tomber dans l’essai documentaire ni s’embarquer dans un texte-fleuve de 600 pages, l’auteur espagnol signe un numéro d’équilibriste, construisant une intrigue qui accole des morceaux de passé et de présent, et où les anecdotes sur Tchernobyl s’entrelacent avec la fiction.

Pour ce faire, il choisit de romancer la vie de Vassili Nesterenko, physicien ukrainien (1934-2008), dissident persécuté par le régime soviétique simplement parce qu’il s’acharna à dénoncer l’ampleur de la catastrophe de Tchernobyl et à tenter d’en contrecarrer les effets sur les populations civiles délaissées. Dans les années 2000, Vassili est devenu Vassia, un vieil homme abandonné dans un self des Champs-Elysées, qui se met peu à peu à dévoiler son histoire à celui qui le recueille. “J’ai peur, je ne me rappelle plus grand-chose. Sauf qu’ils veulent me tuer.” Puis les souvenirs remontent. L’incendie, le risque d’explosion qui a failli rayer l’Europe de la carte. Le sort de ces jeunes Soviétiques envoyés là où des robots fondaient pour museler la centrale, exposés à des doses inhumaines de radiations. La minimisation de l’étendue de la catastrophe par les Soviétiques, mais aussi par les Occidentaux.

Et l’après. De nos jours. La poignée d’habitants restés malgré tout à Pripiat, qui ingèrent des aliments radioactifs plutôt que de mourir de faim, et vendent des animaux atrophiés sur eBay pour financer leur survie. Ceux qui reviennent, aussi – “De plus en plus de gens rentraient chez eux. Ils n’avaient plus peur de l’atome. Mais, en fait, ils revenaient parce qu’on n’avait pas voulu d’eux ailleurs.” L’étrange faune de pilleurs, de touristes occidentaux, de chiens efflanqués et de fantômes qui circulent dans la zone interdite. Sans oublier le travail de quelques spécialistes qui œuvrent aux côtés des populations malgré les risques et le harcèlement des autorités.

Tous ces sujets, Javier Sebastián arrive non seulement à les évoquer sans mâcher ses mots, mais surtout à les incarner. Il les articule au gré d’un roman ingénieux qui sait, en quelques lignes, esquisser un paysage inoubliable, modeler un visage marquant. Et malgré la noirceur qu’il doit affronter, Le Cycliste de Tchernobyl conserve jusqu’au bout une poésie du désenchantement qui lui confère un éclat éthéré. Si bien qu’il donne l’impression de triompher de la désolation et du cynisme par la seule force de la fiction.

(Notons que pour ceux que le sujet intéresse, l’édifiant essai de Wladimir Tchertkoff Le Crime de Tchernobyl, Actes Sud, 2006, est une lecture indispensable – de celles que l’on n’oublie pas.)


El ciclista de Chernóbil. Traduit de l’espagnol par François Gaudry, septembre 2013, 206 pages, 18 euros.

RENCONTRE AVEC LUCIANA CASTELLINA / Passer le témoin

Luciana Castellina la decouverte du monde journal actes sud interviewFemme d’action, militante infatigable, journaliste et écrivain, la sémillante Luciana Castellina est l’une des voix les plus importantes de la gauche italienne. Entrée au Parti communiste italien (PCI) en 1947, elle a été députée pendant plus de vingt ans en Italie et au Parlement européen, et a présidé plusieurs commissions culturelles. En 1969, elle participe à la fondation de la revue Il Manifesto qui condamne l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS, ce qui lui vaut d’être exclue du PCI. A bientôt 84 ans, elle continue de militer et d’écrire. La Découverte du monde, récit construit comme un dialogue avec son propre journal intime tenu alors qu’elle était adolescente entre 1943 et 1947 (soit de la chute de Mussolini à l’entrée de la jeune Luciana Castellina au Parti communiste), raconte avec nostalgie, humour et perspicacité sa foi en l’engagement. Et résonne comme un appel atemporel à la rébellion et à la solidarité.

Comment est née l’idée d’écrire ce texte en regard du journal intime de votre adolescence ?

Je me dispute tout le temps avec mon petit-fils. Un jour, il m’a demandé : “Mamie, est-ce que c’est vrai que tu es communiste ?”, comme si je faisais partie d’une bande d’assassins. Je lui ai répondu que oui, j’étais encore communiste, et que son grand-père l’était aussi. Et lui de répondre : “Non, le grand-père ce n’est pas possible, il est trop comme il faut.” Alors il a gardé en tête cette idée que sa grand-mère était bizarre et communiste – mais après tout, on sait que les femmes sont bizarres… J’ai donc eu envie de lui expliquer pourquoi j’étais devenue communiste, de lui montrer que ce n’était pas qu’une excentricité féminine, et que l’Italie a compté jusqu’à deux millions de communistes. Quand je suis retombée sur le journal que j’ai tenu entre 1943 et 1947 (et que je n’avais jamais relu je crois), j’y ai retrouvé plein de choses dont je ne me souvenais même pas. Et je me suis dit qu’il pourrait m’aider à expliquer mon engagement à mon petit-fils.

Quel a été votre premier sentiment quand vous l’avez relu ?

J’ai été étonnée de voir à quel point ma confusion mentale était totale. On ne savait rien, on ne comprenait rien. Comme beaucoup de familles bourgeoises de l’époque, la mienne avait dans sa bibliothèque des livres interdits, aimait faire de bons mots pour se moquer du fascisme, mais finalement, n’était pas vraiment antifasciste. Mon journal commence en 1943, le jour même où Mussolini se fait arrêter. Vu qu’à mon âge je n’ai rien connu d’autre, lorsque le fascisme tombe, les événements me paraissent étranges, et me donne envie de commencer à écrire. C’est drôle d’ailleurs, ce mot “tomber”, mais pour nous ça c’est vraiment passé comme ça : le fascisme est tombé comme une poire, du jour au lendemain.Luciana Castellina la decouverte du monde journal actes sud interview

Cette chute du fascisme vous aide à comprendre, peu à peu, les ressorts du monde qui vous entoure.

Que le fascisme tombe semble être une bonne nouvelle : ça signifie que la guerre va se terminer. Mais si elle se termine, ça signifie que ce sont les Anglais qui gagnent, et que l’Italie perd. Or il nous était difficile de reconnaître, à l’époque, que cela pouvait être une bonne chose que notre patrie (que j’écrivais encore avec un P majuscule) perde la guerre. Même les membres de ma famille, qui était pourtant en partie juive, n’avaient rien compris et ne s’étaient même pas rendus compte de ce qui était en train de se passer. Lire la suite

Orgasme à Moscou, de Edgar Hilsenrath – éd. Attila

Orgasme a Moscou Edgar Hilsenrath Attila WagenbrethAprès le succès du Nazi et le barbier, le cinéaste Otto Preminger commande un scénario à Edgar Hilsenrath – drôle d’idée. En une semaine, l’auteur de Nuit signe cet Orgasme à Moscou délirant qui, à défaut de voir le jour sur grand écran, devient un roman extravagant. Avec un sens aigu de la provocation, Hilsenrath fait fi (une fois de plus) de toutes les limites de la bienséance et du bon goût. Mêlant espionnage, polar et sexe (déviant) dans un décor de Guerre froide en carton-pâte, Orgasme à Moscou tient toutes les promesses de son titre débridé. Lorsque la fille du richissime parrain de la mafia new-yorkaise revient de Russie en cloque, engrossée par un dissident juif russe orgasmique, le papa mafieux décide de faire sortir son futur gendre d’URSS pour que le mariage puisse avoir lieu avant l’accouchement. Il recrute alors S.K. Lopp, le plus habile des passeurs qui, problème, s’avère aussi être un “dépeceur sexuel inverti”.

Orgasme à Moscou illustration Henning Wagenbreth Edgar Hilsenrath AttilaEt c’est parti pour 300 pages d’aventures rocambolesques, à coups de pérégrinations de l’autre côté du mur, d’excursions dans New York, d’histoires de castration, de partouzes littéraires, de cinéma de propagande communiste, de suspense pour savoir qui c’est qu’a la plus longue et de détournements d’avion par des terroristes palestiniens. S’il n’atteint pas la perfection littéraire des précédents ouvrages traduits chez Attila, ce récit de 1979 fait preuve d’une liberté de ton insolente et d’une utilisation subversive du rire, dans les dialogues comme dans les situations, qui atteint des sommets. Hilsenrath nous embarque dans une parodie insensée à l’atmosphère sulfureuse. Mais ce n’est là que la façade, le moyen qu’a trouvé l’Allemand pour tailler en pièces son époque.

Orgasme à Moscou illustration Henning Wagenbreth Edgar Hilsenrath AttilaSous sa plume satirique, la Guerre froide devient un barnum hypocrite entre des puissants qui s’ennuient, et l’humanité un ramassis de pervers dépravés. Au passage, Edgar Hilsenrath en profite pour livrer des portraits frappants de New York dans les années 1970 : “Ne restaient sous la pluie que les vieilles voitures garées, et les chiens et les chats qui avaient fait fuir les rats et erraient le long des caniveaux, reniflant les tas d’ordures, les bouts de journaux, les bouteilles de bière jetées là tout au long de la journée par les zonards avachis sur les marches.” Comme un prélude grotesque à son épidermique Fuck America, qui paraîtra quelques mois plus tard.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, avril 2013, 320 pages, 23 euros. Illustrations et couverture de Henning Wagenbreth.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Nuit, le précédent ouvrage de Hilsenrath traduit chez Attila.

ET AUSSI > Notre article sur la bande dessinée de Henning Wagenbreth, qui signe les illustrations d’Orgasme à Moscou.

Les Cobayes, de Ludvik Vaculik – éd. Attila

Les Cobayes Ludvik Vaculik Attila Jeremy Boulard Le FurLorsque Vachek, modeste employé de banque un brin colérique, décide d’offrir un cobaye à son fils, il ne se doute pas à quel point l’arrivée de ce rongeur dans la famille va bouleverser sa quiétude. Car en fait de cadeau à son fils, c’est surtout lui, Vachek, qui va se passionner pour cette bestiole impassible, rapidement rejointe par un, puis deux petits acolytes. Vachek passe son temps à les observer, à jouer avec eux, à faire des expériences, comme si rien d’autre ne comptait plus vraiment. Au point de se mettre à écrire un livre, sorte de journal sur ces cobayes, dans lequel il nous parle aussi de son travail dans cette banque bizarre, où les employés volent quotidiennement de l’argent.

Prix Nocturne 2011, Les Cobayes n’est pas une critique frontale de la dictature. Ecrit deux ans après la désillusion du Printemps de Prague de 1968, le roman porte en lui le goût de l’amertume et de la déception. Auteur du célèbre “Manifeste des deux mille mots”, Ludvik Vaculik enthousiasma le Prague de 1968 en demandant l’avènement d’un “socialisme à visage humain”. Mais en 1970, le vent a tourné, et la révolution inachevée paraît bien loin. Etroitement surveillé par Moscou, exclu du parti communiste, Vaculik peine à renouer avec l’écriture. Il y parvient finalement avec ce texte déroutant, dans lequel l’étrange contamine sournoisement le réel. Rédigé dans la clandestinité et diffusé en samizdats, loin des circuits officiels, Les Cobayes rend compte d’un monde gris, dénué de sens : la ville apparaît en perpétuel chantier, l’économie ressemble à un jeu sans queue ni tête. Et Vachek et ses cochons d’Inde d’inverser peu à peu leurs rôles – “Je ne peux m’empêcher parfois d’imaginer que je suis petit et qu’il y a un grand cobaye”, confesse le père de famille.

Dans une veine insaisissable, marquée par Franz Kafka, Vaculik tresse un roman déréglé, dont l’écriture elle-même finit par se brouiller. Vachek sombre-t-il dans la folie ou est-ce ce monde terne et sans issue qui se détraque ? Subtil, l’écrivain tchèque opte pour une mise en scène très sobre, instillant l’inquiétude (et même l’angoisse) dans des scènes curieuses où Vachek semble glisser vers le sadisme, s’amusant avec ses animaux de compagnie tel un dictateur avec ses victimes, comme pour se venger de ceux qui le tiennent en cage, lui et les siens. “Le plus difficile, mes enfants, c’est de changer délibérément de vie. On a beau estimer que l’on conduit sa locomotive soi-même, c’est toujours quelqu’un d’autre qui se charge de l’aiguillage, quelqu’un qui en sait moins que soi.”

Réédition. Traduit du tchèque par Alex Bojar et Pierre Schumann-Aurycourt, janvier 2013, 260 pages, 20 euros. Illustrations de Jérémy Boulard Le Fur.

Les Cobayes Ludvik Vaculik Attila Jeremy Boulard Le Fur POURSUIVRE AVEC > un autre candidat du Prix Nocturne 2011 : Le Voyage imaginaire, de Léo Cassil.

Le Voyage imaginaire, de Léo Cassil – éd. Attila

Le Voyage imaginaire Leo Cassil Attila couverture Julien Couty“Les cinq parties du monde appartenaient aux grandes personnes. Elles disposaient de l’histoire, galopaient à cheval, chassaient, commandaient des navires, fumaient, construisaient pour de vrai, faisaient la guerre, aimaient, sauvaient, enlevaient, jouaient aux échecs. Et les enfants, on les mettait au coin.” Afin de combattre cette crasse injustice, le jeune Lolia et son petit frère Osska imaginent le pays de leurs rêves : la Schwambranie. Ils inventent une géographie, une faune, des dynasties belliqueuses et un panthéon de personnages farfelus à cette île en forme de molaire perdue au milieu de l’océan. Dans ce Neverland manichéen où les méchants ont des noms de médicaments (empruntés aux ordonnances de papa), et où Don Quichotte, Sherlock Holmes et Robinson Crusoe sont toujours là pour donner un coup de main en cas de besoin, Lolia et Osska s’évadent. Mais nous sommes en Russie, en 1917, et la révolution éclate brutalement. Les guerres chimériques sont rattrapées par les vrais combats : “La réputation de la guerre est fortement entamée par la présence du sang”, constate tristement Lolia. Le tsar est renversé, l’idyllique Schwambranie bouleversée.

Chef-d’œuvre d’imbrication, Le Voyage imaginaire, originellement paru en France en 1937, est une poupée russe qui mêle autobiographie, roman initiatique, récit historique, conte et éloge de la révolution. A l’image des mots-valises qui parsèment le langage fantaisiste de Léo Cassil, le réel et l’imaginaire s’emboîtent, s’enchevêtrent, s’influencent. Alors que la mutation brutale imposée par les révolutions de 1917 font de la Schwambranie un endroit rétrograde, le monde réel, sens dessus dessous, gonflé par un vent de liberté, paraît bien plus romanesque. Les repères deviennent flous, le temps semble se dissoudre. Vu à travers les yeux d’un enfant, Russie et Schwambranie se font écho, comme si tout cela n’était qu’un jeu.

Le Voyage imaginaire Leo Cassil Julien Couty AttilaIndéniablement partisan, Léo Cassil a trouvé dans la révolution un espoir infini. S’il élude certains aspects autoritaires du nouveau régime, il ne nie pas la faim, le froid, la pauvreté, la misère sanitaire, ou l’antisémitisme lancinant. Lorsqu’il enjolive le nouvel ordre, l’écrivain russe n’oublie jamais de verser dans une ironie qui n’épargne personne, pas même les nouveaux venus, comme ce commissaire à l’éducation passablement idiot qui n’a visiblement jamais entendu parler de Gogol. Alors, même si “les contes ne finissent bien que dans les livres”, Léo Cassil tente de croire jusqu’au bout à son utopie, espérant que l’insouciance triomphera… Document fascinant sur une époque de basculement (et rendu plus intéressant encore par l’appareil critique de l’éditeur et la matérialisation des coupes de la censure opérées en 1955), Le Voyage imaginaire est avant tout une œuvre pleine d’esprit. Une ode à la liberté, à ranger aux côtés de Peter Pan, Don Quichotte, Alice au pays des merveilles et Les Voyages de Gulliver.

Réédition, traduit du russe par Véra Ravikovitch et Henriette Nizan, mars 2012, 260 pages, 18 euros. Illustrations de Julien Couty. Postfaces de Vladimir Tchernine et Benoît Virot.

RENCONTRE AVEC IGORT / Briser le silence

igort cahiers russes ukrainiens futuropolis russie dessin extraitLes saisissants Cahiers ukrainiens (juin 2010) exploraient la mémoire de l’ancien grenier à blé de l’URSS, replongeant dans l’horreur de l’Holodomor, cette famine volontairement causée par Staline en 1932 pour calmer les ardeurs indépendantistes de Kiev qui fit, en deux ans, entre six et dix millions de victimes. Avec Les Cahiers russes, l’Italien Igort livre la seconde partie de son périple à la rencontre des habitants de l’ex-Union soviétique. Sur les traces d’Anna Politkovskaïa, journaliste indépendante assassinée en octobre 2006, il sonde la Russie de Vladimir Poutine, accumule les témoignages pour tenter de comprendre cette “démocrature” impénétrable, notamment à travers le prisme de la guerre en Tchétchénie. Rencontre avec l’un des auteurs majeurs de la bande dessinée italienne, qui a complètement remis son art en question à la suite de son voyage à l’Est.

Qu’est-ce qui vous a poussé à aller vous installer pendant des mois en Ukraine et en Russie ?

igort cahiers russes ukrainiens futuropolis russie dessin extraitA l’origine, c’était un autre voyage, pour un autre livre. J’avais l’intention d’aller en Ukraine et Russie pour faire un livre sur Tchekhov. Je voulais aller en Crimée, je comptais juste passer par Kiev pour des raisons logistiques. Mais sur place, j’ai ressenti un malaise. Un mélange de dignité et de profonde misère, que j’ai vécu comme une espèce de choc. Je n’arrivais pas à comprendre ce qui se passait. Au bout d’un moment, j’ai appelé mes éditeurs pour leur annoncer que je voulais faire un autre livre. Je me suis carrément installé sur place, et au total, je suis resté presque deux ans entre l’Ukraine, la Russie et la Sibérie.

Que cherchiez-vous ?

Progressivement, ce que je cherchais est devenu plus clair. J’ai commencé à sortir dans la rue, à délaisser mon atelier pour amener la bande dessinée en plein air, comme disaient les impressionnistes à une époque. Pour me frotter à la force de la vie. Je suis de ceux qui pensent que l’Histoire avec un grand H n’existe pas, mais qu’elle est engendrée par toutes les petites histoires personnelles. Staline a dit que la mort d’un homme est une tragédie, alors que celle d’un million d’hommes est une statistique. Moi, je voulais me pencher sur les histoires des gens “normaux”. Je m’appelle Igor, mon père était compositeur, et dans ma famille la culture russe était notre pain quotidien. On parlait des biographies des écrivains, de nos lectures, j’écoutais de la musique russe… Pour moi, c’était vraiment important de raconter la Russie d’aujourd’hui.

Comment avez-vous procédé pour recueillir tous ces témoignages ?

igort cahiers russes ukrainiens futuropolis russie dessin extraitEn Ukraine, avec mon interprète, on a carrément arrêté les gens dans la rue, et on tentait le coup. Bien sûr, ce n’était pas évident : la peur de parler est encore palpable, et il y a surtout une habitude du silence… En Russie par contre, on n’a évidemment pas procédé de la même manière, ç’aurait été beaucoup trop dangereux. On a créé une espèce de réseau avec des personnes qui nous aidaient à trouver les bons interlocuteurs. Sur des sujets comme la Tchétchénie, quand on posait une question, parfois, les gens se levaient et partaient, sans un mot. D’ailleurs nous n’avons pas pu aller là-bas, Médecins sans frontières (MSF) nous a dit que c’était hors de question, trop périlleux. Alors j’ai trouvé des façons différentes de poser mes questions, on a fonctionné avec des gens cachés, qui restaient anonymes, et avec les documents de MSF. La masse de documentation était énorme, et très touchante. Les Cahiers sont les livres les plus difficiles que j’ai jamais réalisés, non pas pour des questions techniques, mais parce que les témoignages étaient d’une atrocité telle… Lire la suite

Incidents, de Gérald Auclin, d’après Daniil Harms – éd. The Hoochie Coochie

Pourquoi faire facile quand on peut faire compliqué ? Pourquoi prendre son crayon pour réaliser une bande dessinée quand, à la place, on peut passer cinq ans à découper des petits bouts de papier Canson bariolés à coups de cutter, et à les coller en essayant de ne pas s’en mettre plein les doigts ? A voir le résultat de ce travail acharné, un livre magnifique, on ne se pose plus la question. Adapté de Daniil Harms (1905-1942), Incidents s’appuie sur des nouvelles succinctes, des aphorismes décapants ou des bribes du journal de ce poète et écrivain russe, harcelé par le pouvoir soviétique jusqu’à sa mort sinistre, enfermé dans un asile psychiatrique. Gérald Auclin redonne vie à l’absurdité du monde de Harms, qui se plaît à imaginer des saynètes absconses, désopilantes, extravagantes.

Running gag poussé jusqu’à l’excès, destins étranges, récits sans queue ni tête, blagues irrévérencieuses ou répliques cinglantes : le natif de Saint-Pétersbourg maltraite ses personnages et laisse deviner, petit à petit, les raisons qui poussaient l’Etat soviétique à surveiller de près cet esprit libre. Si certains de ses textes demeurent impénétrables, d’autres révèlent facilement leur dimension parabolique. Cette figure de l’avant-garde russe des années 1920-1930 stigmatise la bêtise, l’aliénation des hommes ou l’inertie d’une société comme asphyxiée, sur laquelle plane une indéfinissable menace – menace que l’aspect “marionnette” des collages rend encore plus explicite : les gens disparaissent inexplicablement, sans laisser de traces, et la mort survient toujours d’une manière insensée.

Obligé de faire des livres jeunesse afin de gagner sa vie alors qu’il détestait les enfants (“Exterminer les enfants est cruel. Mais il faut bien faire quelque chose contre eux.”), Daniil Harms aurait sans doute apprécié l’ironie de la chose, puisque Incidents utilise finalement une apparence très enfantine pour transmettre sa parole. La fraîcheur des assemblages de Gérald Auclin s’accorde avec sa poésie saugrenue, tandis que l’esthétique candide, aux couleurs pétantes, souligne le ton sarcastique du Russe. Un album grisant, fruit d’une rencontre colorée entre une technique graphique insolite et une voix singulière.

Mai 2011, 48 pages, 20 euros.

Marzi, tome 6, de Marzena Sowa et Sylvain Savoia – éd. Dupuis

« Comment vit-on dans un pays récemment libre ? Qu’est-ce qu’on peut faire qu’on ne pouvait pas avant ? Est-ce que la liberté ne serait pas un espace très, très grand où l’on court à la recherche de quelque chose sans savoir précisément ce que c’est ? On s’attend à le découvrir, on s’attend à un défi, un obstacle, à se cogner contre un mur, mais il n’y a plus de mur. (…) On court joyeux, on court émus et on s’essouffle… et on finit par en avoir marre d’être essoufflé. »

Voici déjà le sixième volume des aventures de la petite Marzi (qui devient de plus en plus grande d’ailleurs), et aucun signe d’essoufflement en vue, bien au contraire. Avec ce dernier épisode, la série inspirée de la jeunesse polonaise de Marzena Sowa opère néanmoins un tournant crucial : le Mur est tombé, l’URSS n’est plus, et Lech Walesa devient le président de cette nouvelle Pologne, affranchie du joug russe. Conséquence : le récit de la vie d’une enfant derrière le Rideau de fer s’estompe au profit d’une situation inédite et encore plus passionnante. A travers les yeux bleus de la petite rouquine, on vit de l’intérieur les changements brutaux des années 1990. La Pologne passe en quelques semaines d’un régime soviétique dur à une démocratie de marché, les restrictions et les pénuries laissent place aux étals débordant de produits variés, appétissants, colorés, sucrés. A l’école, on n’est plus obligé d’apprendre le russe, alors Marzi découvre le français. A la télévision, elle tremble devant Twin Peaks ou Massacre à la tronçonneuse. Bref, en pleine adolescence, c’est une vie pleine de promesses qui s’ouvre à elle.

Mais comme le suggère le titre de l’épisode, Tout va mieux…, avec ses points de suspension incertains, la Pologne ne passe pas de l’Enfer au Paradis du jour au lendemain. Evidemment. Le ton doux-amer qui caractérise la série fait des merveilles pour expliquer, tout en nuances, l’ambivalence de cette Pologne toute neuve. Le dessin simple, amusant et coloré de Sylvain Savoia apporte sa pétulance à un propos qui navigue entre allégresse et inquiétude. L’Eglise imprime sa marque sur la vie sociale, alors que la politique, paradoxalement, ne semble plus intéresser le peuple qui peut enfin voter librement. Le capitalisme impose le règne de l’argent, tandis que la drogue et le sida contaminent cette fin de siècle post-communiste, et que les homosexuels deviennent les boucs émissaires de la nouvelle société polonaise. Par le biais d’histoires courtes, graves ou drôles, Sowa et Savoia arrivent à dire beaucoup, et à bâtir, sur deux niveaux, une intrigue d’une grande perspicacité tout en restant facile à lire, même pour les plus jeunes. Indispensable.

Janvier 2011, 48 pages, 11,95 euros.

L’homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura – éd. Métailié

Et si un coup de piolet asséné un soir d’août 1940 résumait le XXe siècle ? Si l’assassinat de Léon Trotski par Ramón Mercader cristallisait tous les espoirs gâchés d’une utopie, le basculement définitif des aspirations révolutionnaires dans un maelström sordide de meurtres de masse et de jeux de pouvoir ? Délaissant exceptionnellement le détective havanais Mario Conde, Leonardo Padura signe un ouvrage dense, qu’il considèrera sans doute comme le plus important de sa carrière, entre espionnage et roman historique, peuplé de personnages réels (André Breton, Frida Kahlo, George Orwell…). Construit comme un récit à trois voix autour de Trotski, de l’assassin en devenir Ramón Mercader et d’un écrivain cubain raté qui décide de raconter cette histoire plusieurs dizaines d’années plus tard, L’homme qui aimait les chiens fouille les entrailles du siècle dernier.

De la guerre d’Espagne à la chute de l’Union soviétique, en passant par la Seconde Guerre mondiale ou la Révolution russe, Padura se sert des trajectoires de ses personnages pour échafauder une riche réflexion sur l’utopie communiste et l’engagement idéologique. Le résultat souffre de quelques longueurs : les 150 premières pages, presque dénuées de dialogues, submergées par la documentation, manquent de vivacité, tandis que la fin du livre, trop explicite, paraît redondante. Le style s’en ressent, moins souple, moins fringant qu’à l’accoutumée, comme si l’écrivain cubain avait du mal à se détacher d’une intrigue qui le touche dans sa chair. Rien de rédhibitoire pourtant : une fois atteint son rythme de croisière, L’homme qui aimait les chiens impressionne par son amplitude, la tension ne cessant de croître jusqu’au paroxysme, lorsque la mort du dissident russe devient imminente.

Violente charge antistalinienne, ce texte raconte le brutal dégrisement de ceux qui voyaient dans le communisme l’incarnation d’un avenir alternatif. Leonardo Padura, issu de cette “génération des naïfs, des romantiques qui avaient tout accepté et tout justifié, les yeux tournés vers l’avenir”, y a cru – ou a voulu y croire – jusqu’au bout. Jusqu’à ce que l’URSS entraîne dans sa chute l’économie cubaine qu’elle maintenait sous perfusion. En quelques semaines, l’électricité devient un luxe, la nourriture se fait rare, l’essence disparaît. L’Histoire officielle s’effrite, et la vérité sur la terreur communiste éclate. L’écriture de ce roman, initiée dès les années 1990, apparaît dès lors pour Leonardo Padura comme un exercice cathartique, résultat d’une longue quête identitaire – Trotski rejoint d’ailleurs les nombreuses figures de l’exil qui hantent depuis toujours l’œuvre du Cubain. Une plongée dans les arcanes de la sinistre machine stalinienne qui, au lieu d’améliorer l’existence de ses adeptes, a fini par faire de la peur une “forme de vie”.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas, janvier 2011, 672 pages, 24 euros.

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Hérétiques, de Leonardo Padura.