Duluth, de Gore Vidal – éd. Galaade

Duluth Gore Vidal GalaadePremière scène. Deux femmes discutent dans une voiture, Edna l’agent immobilier et une nouvelle venue dans la ville de Duluth. Soudain :

“Edna, il me semble qu’on est en train de lyncher un nègre.
- Oh, vous allez adorer Duluth ! J’en suis sûre. Nous avons de très bonnes relations interraciales, ici, comme vous pouvez le voir. Et pléthore de restaurants de nouvelle cuisine.”

En deux pages, Gore Vidal a déjà donné le ton – acide, grotesque, provocateur, ironique et foncièrement drôle – de ce texte de 1983 traduit à l’origine chez L’Âge d’homme. Duluth, c’est la ville américaine parfaite. Toutes les femmes sont belles (même si elles ne peuvent plus froncer les sourcils à cause de la chirurgie esthétique), les hommes sont des séducteurs (même s’ils ont le sexe turgide et non tumescent), les extraterrestres sont timides (ils ne sortent pas de leur soucoupe volante), les flics font bien leur boulot (même s’ils s’avèrent être des pervers nymphomanes) et les écrivains sont brillants (bien qu’ils ne lisent même pas les livres que leurs nègres ont écrits).

En bon pourfendeur de la société américaine, Vidal fait feu de tout bois, cisaillant le puritanisme ambiant à grands coups d’éclat de rire. Double parodique de la Dallas de J.R., Duluth voit sa tranquille existence rythmée par les tromperies, les mystères et les rebondissements bidons. On se croirait un peu dans la série Twin Peaks de David Lynch, avec sa musique dégoulinante et répétitive jusqu’à l’écoeurement. Le tout enrobé dans un habile jeu entre fiction et réalité, qui voit par exemple les personnages du livre avoir une vie après leur mort à Duluth, comme des comédiens qui seraient ensuite engagés pour jouer un nouveau rôle dans un autre livre ou une autre émission.

Gore Vidal pioche dans la SF, dans le polar, dans les romances à la Harlequin pour signer une charge implacable contre la bêtise humaine. Si sa vision d’une société américaine conservatrice, xénophobe et abrutie est d’une noirceur terrible, il choisit à l’inverse de l’exprimer par un rire subversif libérateur, qui laisse apparaître des dents féroces et une langue comique.

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Mikriammos, juin 2014, 350 pages, 22 euros. Préface d’Italo Calvino.

Marzi, tome 6, de Marzena Sowa et Sylvain Savoia – éd. Dupuis

« Comment vit-on dans un pays récemment libre ? Qu’est-ce qu’on peut faire qu’on ne pouvait pas avant ? Est-ce que la liberté ne serait pas un espace très, très grand où l’on court à la recherche de quelque chose sans savoir précisément ce que c’est ? On s’attend à le découvrir, on s’attend à un défi, un obstacle, à se cogner contre un mur, mais il n’y a plus de mur. (…) On court joyeux, on court émus et on s’essouffle… et on finit par en avoir marre d’être essoufflé. »

Voici déjà le sixième volume des aventures de la petite Marzi (qui devient de plus en plus grande d’ailleurs), et aucun signe d’essoufflement en vue, bien au contraire. Avec ce dernier épisode, la série inspirée de la jeunesse polonaise de Marzena Sowa opère néanmoins un tournant crucial : le Mur est tombé, l’URSS n’est plus, et Lech Walesa devient le président de cette nouvelle Pologne, affranchie du joug russe. Conséquence : le récit de la vie d’une enfant derrière le Rideau de fer s’estompe au profit d’une situation inédite et encore plus passionnante. A travers les yeux bleus de la petite rouquine, on vit de l’intérieur les changements brutaux des années 1990. La Pologne passe en quelques semaines d’un régime soviétique dur à une démocratie de marché, les restrictions et les pénuries laissent place aux étals débordant de produits variés, appétissants, colorés, sucrés. A l’école, on n’est plus obligé d’apprendre le russe, alors Marzi découvre le français. A la télévision, elle tremble devant Twin Peaks ou Massacre à la tronçonneuse. Bref, en pleine adolescence, c’est une vie pleine de promesses qui s’ouvre à elle.

Mais comme le suggère le titre de l’épisode, Tout va mieux…, avec ses points de suspension incertains, la Pologne ne passe pas de l’Enfer au Paradis du jour au lendemain. Evidemment. Le ton doux-amer qui caractérise la série fait des merveilles pour expliquer, tout en nuances, l’ambivalence de cette Pologne toute neuve. Le dessin simple, amusant et coloré de Sylvain Savoia apporte sa pétulance à un propos qui navigue entre allégresse et inquiétude. L’Eglise imprime sa marque sur la vie sociale, alors que la politique, paradoxalement, ne semble plus intéresser le peuple qui peut enfin voter librement. Le capitalisme impose le règne de l’argent, tandis que la drogue et le sida contaminent cette fin de siècle post-communiste, et que les homosexuels deviennent les boucs émissaires de la nouvelle société polonaise. Par le biais d’histoires courtes, graves ou drôles, Sowa et Savoia arrivent à dire beaucoup, et à bâtir, sur deux niveaux, une intrigue d’une grande perspicacité tout en restant facile à lire, même pour les plus jeunes. Indispensable.

Janvier 2011, 48 pages, 11,95 euros.