RENCONTRE AVEC DAVID GRANN / Une vérité qui dérange

Qu’il raconte l’histoire de l’imposteur Frédéric Bourdin (Le Caméléon), refasse l’enquête sur la condamnation à mort de Todd Willingham (Trial by Fire), ou s’embarque sur les traces des explorateurs de l’Eldorado (La Cité perdue de Z), David Grann sidère par l’immense qualité littéraire de ses reportages, palpitants comme des polars mais tenus par une grande rigueur journalistique. Sous la plume de ce reporter du New Yorker, le fait divers devient un prétexte pour fouiller les maux de notre société, suivre les traces de personnages extraordinaires, avec toujours, en toile de fond, une réflexion sur la vérité et sa propension maligne à se dissimuler derrière des couches et des couches de mensonges. Héritier de Truman Capote, de Hunter Thompson ou même de Fritz Lang, l’Américain possède cette sagacité, cette intelligence et cette ingéniosité narrative qui rendent ses textes si percutants.

Comment choisissez-vous les faits divers sur lesquels vous travaillez ?

Choisir la bonne histoire ­est probablement l’étape la plus difficile. Si la matière première n’a pas de pertinence, j’aurais beau faire tous les efforts du monde, il ne me restera pas beaucoup de marge de manoeuvre. Ce qui va me captiver dans un fait divers, c’est un détail curieux, une énigme. Par exemple, pour La Cité perdue de Z, je me demandais ce qui avait bien pu inciter tant de gens à sacrifier leurs vies pour retrouver une civilisation légendaire, enfouie au cœur la forêt amazonienne. L’Eldorado a-t-il vraiment pu exister au cœur de cette jungle hostile ? Et si oui, quel en serait l’impact sur notre perception de l’Amérique précolombienne ? Cela m’intriguait. J’ai aussi écrit Le Caméleon, sur l’imposteur français Frédéric Bourdin qui a fait croire à une mère du Texas qu’il était son fils disparu. Comment était-ce possible qu’une mère puisse penser qu’un Français qui parlait anglais avec un accent marqué et qui avait des yeux d’une autre couleur que ceux de son fils était son enfant ? Voilà le genre de questions qui m’interpelle.

Qu’est-ce qui fait la différence entre un fait divers banal et un fait divers intéressant ?

Un bon fait divers comporte plusieurs éléments essentiels : un personnage atypique, une histoire qui a une certaine emprise sur le lecteur et prend des virages inattendus, un sujet qui s’ouvre sur un monde insoupçonné. Et puis, enfin, il faut y trouver une dimension intellectuelle, un sens plus profond. Si je suis attiré par des personnages comme l’explorateur victorien Percy Fawcett et Bourdin le mystificateur, c’est parce qu’ils sont aussi complexes et riches que n’importe quel personnage de fiction. Non seulement ils font des choses intéressantes, mais ils vivent aussi des vies intérieures captivantes.

Ce qui vous intéresse dans les faits divers, c’est leur capacité à refléter certains comportements de notre société.

Il existe une quantité infinie de faits divers, mais mon souhait est de toujours dégoter ceux qui sont susceptibles de jeter la lumière sur quelque chose de plus grand, à propos de nous-mêmes ou de notre société. Ainsi, mon enquête sur l’exécution de Todd Willingham tente de comprendre si un homme innocent a été exécuté et soulève donc, par ricochet, la question de la peine de mort aux Etats-Unis. Lire la suite