Dame un beso & Maximal Spleen, éd. Misma

Dame un beso, de El Don Guillermo

Dame un beso El Don Guillermo Misma“Ca sent l’herbe séchée, la terre chauffée au soleil, l’air salé… Non c’est pas ça, c’est l’odeur des souvenirs.” Dame un beso, l’histoire de deux homosexuels qui retournent dans l’Espagne où ils passaient leurs vacances, chaque été, étant gamins. Deux amants qui à l’époque n’étaient qu’amis, et s’amusaient avec la belle Cristina, la petite Espagnole qui vendait des glaces sur la plage, dont ils étaient tous les deux amoureux. Et là, des années plus tard, voilà qu’après une nuit sur la plage, ils se réveillent aux côtés de la fameuse Cristina. La petite Espagnole a grandi mais est toujours aussi jolie, et son retour inattendu au milieu du couple de vacanciers va faire glisser leur trio vers un jeu amoureux.

Avec une grande sensibilité, El Don Guillermo raconte cet été pas comme les autres avec une infinie délicatesse. Au fil de chapitres courts (qu’on avait pu lire dans la revue Lapin notamment), il tresse une histoire pleine de silences et de moments intimes, sans jamais se départir d’un humour qui dégonfle toutes les situations, et capte à merveille l’ambiguïté de ce trio qui se cherche à tâtons – enfin quatuor, il ne faudrait pas non plus oublier le chien moche. Baigné par la lumière douce d’une Espagne hantée par la nostalgie de l’enfance, Dame un beso raconte l’amour, l’amitié, l’âge adulte avec une poésie et une légèreté que peu d’auteurs savent atteindre.

Dame un beso El Don Guillermo MismaDame un beso El Don Guillermo MismaDame un beso El Don Guillermo Misma

Mai 2014, 200 Pages, 20 euros.

 

Maximal Spleen, de Simon Hanselmann

Maximal Spleen Simon Hanselmann MismaDans un style complètement différent, Megg la sorcière (verte et avec un grand chapeau pointu comme il se doit) et Mogg le chat qui parle (un chat noir évidemment, pour être bien sûr de porter malheur) nous entraînent dans leurs aventures trash. De leurs journées, ils ne font que picoler, fumer des joints, se faire des bangs (voire s’adonner à des jeux sexuels zoophiles), et martyriser leur pote Owl, le hibou géant un peu bêta.

Si l’on croit d’abord pénétrer dans un univers simplement drôle et provocant, parodie d’une série de livres anglais pour enfants des années 1970, on s’aperçoit vite que l’humour jusqu’au-boutiste de Simon Hanselmann cache une profonde noirceur. Le rire devient jaune, révélateur du mal-être d’une jeunesse en décrépitude, assommée par l’ennui et l’inaction. Dans le monde de l’Australien, malgré son dessin attachant, les sorcières sont bien loin des contes de fée, et les forêts magiques ont été rasées pour laisser place à des banlieues sinistres. Dépressifs, célibataires, accros à toutes les substances possibles et imaginables, les personnages semblent avoir été achevés par le monde moderne. D’un autre côté, avec un titre comme Maximum Spleen, on était prévenus.

Traduit de l’anglais (Australie) par Renaud, avril 2014, 180 pages, 25 euros.

Sous-Sols, de DoubleBob – éd. Frémok

Sous-Sols DoubleBob FremokDans une pyramide lisse comme du verre, repose une silhouette humaine, en position fœtale. Pourtant, le refuge protecteur s’avère rapidement plus poreux qu’il n’en a l’air. Ses sous-sols dissimulent tout un ensemble de ramifications, de tunnels, de crevasses et d’échelles pénétrant dans les entrailles de la terre. Ces passages invisibles permettent à des visiteurs mi-hommes mi-bêtes – divinités souterraines ? créatures du royaume des morts ? – de s’immiscer dans la pyramide. Comme des fées autour du berceau d’un nouveau-né, ils encerclent la silhouette. “Il dit qu’il s’est perdu et qu’il ne reviendra pas.”

Feutré, juste cadencé par quelques phrases évanescentes, l’ouvrage s’engouffre dans le ventre de la terre pour sonder le moment de basculement, le lieu de passage entre le monde d’en dessous avec le monde d’au-dessus – glissement matérialisé par le “SOUS-SOLS” de la couverture, qui devient un “SO S SO S” lorsqu’on referme l’album. Ici, tout fonctionne dans un mouvement de balancier. A la géométrie froide et raisonnée du triangle, symbole de l’abri, répondent les formes chaudes et organiques de l’œuf, image obsessionnelle qui défie la symétrie des lignes droites.

Le territoire qu’explore l’auteur se cache entre le solide et le liquide, l’homme et l’animal, la naissance et la disparition. Entre la parole et le dessin, aussi. Lorsque les mots ne suffisent plus, DoubleBob trouve dans une poignée d’images le pouvoir d’évocation de milliers de phrases. Alors il atteint les confins du langage. Dans un silence assourdissant, son trait gris s’enfonce dans nos recoins les plus intimes, nos angoisses les plus primales, qui demandent de descendre encore d’autres échelles, d’autres escaliers, pour fouiller la douleur de la perte. Son dessin arrive à suggérer un amour infini par un simple mouvement de bras ; à insinuer la peur de la mort en nous faisant croiser le regard d’une hyène hilare. Transpercé par des bouffées de désir et de chagrin, ce petit livre plonge dans l’indicible. Dans ces limbes où “à chaque instant, toute chose s’endort et se réveille”.

Sous-Sols DoubleBob FremokSous-Sols DoubleBob FremokSous-Sols DoubleBob Fremok

Septembre 2012, 36 pages, 9 euros.