The Main, de Trevanian – éd. Gallmeister

Par Clémentine Thiebault

Trevanian-The-Main-Gallmeister« Dans sa définition la plus étroite, la Main, c’est le boulevard Saint-Laurent, l’ancienne ligne de partage entre le Montréal français et celui des Anglais. » Une artère populaire et bruyante, « française d’essence et de langage », faite de petites boutiques et de bas foyers. Mais aussi un quartier, première étape des vagues d’immigrants qui déferlaient sur la ville. Où se mêlent sans crainte ouvriers, vagabonds, putains, truands, gosses et ménagères. Où ne restent que les vieux, les vaincus et les épaves. Depuis 32 ans, la paroisse du lieutenant Claude Lapointe, « ce bon vieux et gentil fasciste de quartier », bonhomme entre deux âges qui en serait arrivé « à préférer la paix au bonheur, le silence à la musique ». Veuf inconsolable que le désert de son foyer visse au pavé de son secteur. Flic à l’ancienne. Une blessure en service, un morceau de légende, la crainte qu’il inspire, le respect qui lui est dû. Les longs silences de la solitude, tout juste les trois vieux amis des partie de pinocle bihebdomadaires dans l’arrière boutique du tapissier. Puis ce meurtre au couteau dans une ruelle de la Maine. Et l’enquête anodine de Lapointe, tenace.

Ce troisième roman de Trevanian (écrit en 1976 et initialement publié en français en 1979 chez Robert Laffont sous le titre évocateur de Le Flic de Montréal) pourrait ressembler, après les deux Jonathan Hemlock (La Sanction et L’Expert) à un virage tranquille vers le roman policier classique tendance paisiblement proximiteuse, intelligemment teintée d’un naturalisme mi-Zola (que relit d’ailleurs inlassablement le héros fatigué) mi-Simenon. Un petit flic de quartier dans une Montréal seventies sans beaucoup d’exotisme, embarqué dans une enquête loin de tout spectaculaire. Dont les protagonistes vont à pieds.

Ce serait pourtant décrire sans compter la contextualisation magistrale qui incarne la ville prise dans ce froid humide et collant qui attend la neige, comme un personnage et chacun de ses passants comme un indispensable. L’écriture éblouissante et l’incroyable talent de l’auteur à s’emparer d’un genre pour le sublimer, nous annoncer un faux polar pour mieux déployer le vrai, au coeur du noir. Le souffle presque épique des ombres, de la nostalgie dure et de la culpabilité, légale ou morale, disséquée sans emphase. Le juste et l’insupportable, le triste et l’irréparable. Inclassable. Brillant.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Robert Bré, octobre 2013, 392 pages, 23,60 euros.

 

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Incident à Twenty-Mile, de Trevanian – éd. Gallmeister

Incident a Twenty Mile Trevanian Gallmeister western couvertureWyoming, 1898. Bienvenue à Twenty-Mile, bled niché au pied d’une mine d’argent sur le point de devenir une ville fantôme, hanté par une quinzaine de rescapés. Une rue principale, un magasin général et un hôtel au rez-de-chaussée duquel se situe le fameux bar, avec son whisky et son piano mécanique. Voilà pour le décor. Mettez-y un “kid” courageux, un joueur de poker invétéré, quelques putes au grand cœur, un Indien taciturne, une jolie vierge, un hors-la-loi sanguinaire, et le compte est bon. Trevanian a placé ses pions pour jouer aux cow-boys, la partie va pouvoir commencer.

Bon, ça ressemble peut-être à la confrontation finale d’un roman de desperados classique, mais ça ne l’est pas.” Sans virer à la parodie, mais sans vraiment se prendre au sérieux non plus, l’énigmatique écrivain américain trouve la bonne distance pour réutiliser d’une manière inédite les codes d’un genre tellement surexploité qu’on en connaît les règles sur les bouts des doigts. Tranquillement, il installe son petit monde, présente ses personnages. L’arrivée d’un jeune type mystérieux, mythomane intrigant, sert de révélateur, dévoilant les liens ambigus et les petits secrets qui régissent la vie de la communauté esseulée au milieu des montagnes. Sa langue colorée, son sens des dialogues et la pointe d’ironie qui se dissimule dans les recoins des répliques suffisent à rendre le texte magnétique bien qu’il ne se passe rien. “Il ne se passe absolument rien à Twenty-Mile. Et là, je te parle des jours où y se passe quelque chose.” Trevanian prend le temps de tisser sa toile. Et sans qu’on s’en rende compte, nous a déjà pris dans ses filets.

Quand débarque soudain un psychopathe évadé du pénitencier, flanqué de deux acolytes aussi bêtes que méchants, il est déjà trop tard. La violence se déchaîne, les relations entre les habitants se déglinguent, et la tension croît jusqu’à devenir insoutenable. Trevanian orchestre la désagrégation de son univers avec une maîtrise inouïe, déchaîne les éléments, pousse à bout ses personnages. En plus d’être un western grisant, Incident à Twenty-Mile se double d’un roman noir furieux, qui dissèque les rapports de force entre les protagonistes, fouille les mécanismes de la soumission et du pouvoir, tout en dressant un portrait intemporel des Etats-Unis, partagés entre le nationalisme et l’ouverture, rongés par l’égoïsme et la peur de l’autre. L’étonnante conclusion du roman ajoute encore une nouvelle dimension à la lecture, l’écrivain aux multiples pseudonymes brouillant les pistes entre fiction et réalité.

A travers l’histoire de cette ville minière au tournant du siècle dernier, Incident à Twenty-Mile capture l’essence d’un monde crépusculaire, où les chercheurs d’or, les pionniers et les aventuriers sont en voie de disparition, supplantés par les banquiers, les hommes d’affaires et les marchands. Un monde où l’Ouest sauvage n’existe plus. Bref, un monde désenchanté, rationnel et cynique : le nôtre. “Je ne sais pas ce qu’est devenu ce pays, mais tu peux me croire, c’est foutument moins drôle que quand j’ai reçu ma première paye et que j’ai sauté dans le train.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, octobre 2011, 350 pages, 23,90 euros.

 

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