L’Usure du monde, Critique de la déraison touristique, de Rodolphe Christin – éd. L’Echappée

L Usure du monde Critique de la deraison touristique Rodolphe Christin L'EchappeeAu milieu de vos vacances, quand vous tombez nez-à-nez avec votre voisin de palier sur une plage de Bretagne, quand vous vous retrouvez devant le Zara de Barcelone ou le H&M de Londres, ou face à un énième monument mollement admiré au prix de deux heures de queue et de 25 euros, ne vous êtes-vous jamais demandé ce que vous fichiez là ? Et si vous vous étiez fait avoir ? Dans sa Critique de la déraison touristique, Rodolphe Christin analyse ce qui est désormais devenu l’un des aspects les plus révélateurs de l’emprise du capitalisme sur nos vies : le tourisme. Voilà le moyen de continuer de faire consommer les travailleurs toute l’année, et, en plus, de contrôler leurs déplacements. Car là où les premiers congés payés inquiétaient patrons et politiques (mais que vont faire ces dangereuses masses une fois libérées du travail pendant une semaine ? Vont-elles se mettre à lire, à penser, à prendre du recul ?), rapidement, les vacances ont été suffisamment encadrées pour non seulement servir de soupape à la pression de la société (en nous aidant à l’accepter sagement) mais en plus, devenir une industrie à part entière, extrêmement lucrative.

Dans ce petit pamphlet clair et concis, le sociologue montre à quel point le développement de cette industrie apparaît comme le stade ultime de l’économie de marché. Abordant autant des angles habituels (l’écologie, l’économie) que des aspects plus inattendus (le tourisme sexuel, l’obsession moderne pour la mobilité, la littérature, ou le sentiment de revanche sociale), L’Usure du monde, écho déformé de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, montre à quel point le tourisme est une illusion de liberté, qu’il faut remettre en cause sous peine d’alimenter encore et encore un système destructeur. Une machine bien huilée, avec ses passages obligés et ses spots à ne pas manquer, à ne pas confondre avec le voyage et sa soif d’altérité, sa curiosité, son errance, son dépaysement formateurs : « Le tourisme est la réponse que la culture du capitalisme libéral apporte afin de canaliser le fonds subversif à l’origine de la recherche d’une transformation de sa condition. » Vu comme ça oui, quand on toise le Zara de Barcelone, on a quand même l’impression de s’être fait avoir.

Septembre 2014, 110 pages, 10 euros.

Le Grand Bousillage, de Volker Braun – éd. Métailié

Le Grand Bousillage Volker Braun Métailié“Il avait passé toute sa vie au travail, ça avait été son besoin vital premier et maintenant qu’on le lui enlevait, ça devenait vraie rage et possession.” Flick, à peine soixante ans, perd son boulot. Mais incapable de tenir une journée de retraite forcée, tel un héroïnomane sans sa dose, celui qui “circulait toujours fringué de son invariable tenue, mousqueton au ceinturon, casque rouge” court au pôle emploi retrouver une occupation qui comblera son corps en manque d’activité. Le super-héros de la réparation et ennemi intime de la panne accumule les petits boulots rocambolesques, dans tous les domaines, et dans le monde entier, comme Hercule enchaînait ses travaux. Le problème, c’est que de la mine d’ex-RDA au marché de l’emploi du XXIe siècle, il y a un fossé que le bon Flick ne peut combler.

Roman picaresque dans lequel Don Quichotte et Sancho Panza se sont mués en un travailleur accro et son petit-fils, un jeune dadais en sweat à capuche, Le Grand Bousillage se présente comme un tour d’horizon du travail moderne, de la cueillette des fruits jusqu’aux performances des musées d’art contemporain. Les arabesques littéraires du style touffu, capable de nous raconter une grève d’ouvriers avec la verve de Shéhérazade narrant un épisode des Mille et une nuits, font de ce roman une fable grimaçante. Volker Braun mélange les tons, les niveaux de langue, joue avec l’intertextualité, l’oralité, les citations, les tournures désuètes. Attaquant par le rire l’aliénation, il pointe autant la nocivité de cette aliénation au travail, que sans le travail – lorsque l’on se retrouve sans emploi et exclu, en quelque sorte, de la société. Paradoxe que résume la sentence placée en exergue du livre : “Ô Travail, il vaudrait mieux que tu n’aies jamais commencé. Mais, une fois commencé, il faudrait que tu ne finisses jamais.”

Traduit de l’allemand par Jean-Paul Barbe, mai 2015, 224 pages, 22 euros.

Viande à brûler, de César Fauxbras – éd. Allia

Viande à bruler Cesar Fauxbras Allia“Pendant la guerre, nombre de soldats tenaient un journal. Je suis un soldat de la guerre économique, un simple soldat, puisque je souffre, et voici mon journal de misère.” Roman dans lequel tout est “rigoureusement vrai”, Viande à brûler, originellement paru en 1935, est une vraie décharge électrique. Un de ces textes à la croisée de la fiction et du journalisme qui a su saisir une époque avec tellement de brio qu’à le lire quatre-vingts ans après, on frissonne encore face à sa pertinence.

Construit comme le journal de bord d’un nouvel inscrit au chômage, Viande à brûler apparaît comme une exploration d’un Paris de la débrouille ravagé par la crise de 1929 (“Nous fûmes sans ressources du jour au lendemain“) où seule la solidarité permet la survie. Le principal ennemi, c’est l’amour-propre qu’il faut absolument mettre de côté pour assumer sa pauvreté et ne pas se laisser infecter par l’humiliation quotidienne – les discours anti-chômeurs, les astuces pour gratter quelques francs, les entretiens d’embauches qui tournent court. Sans parler des menaces de radiation prononcées par des fonctionnaires cyniques. De la maîtresse qui engueule les parents des écoliers mal nourris comme si c’était de leur faute. Des hommes affaiblis au point de passer l’arme à gauche pour une grippe alors qu’ils avaient survécu à Verdun. Et de l’ombre du suicide qui plane au-dessus de celui qui songe à baisser les bras.

Fauxbras dit tout cela, et beaucoup plus même, sondant la frustration et la détresse de ces hommes et femmes exsangues que la violence du choc économique frappe de plein fouet, là où la guerre avait déjà laissé des familles brisées. Portrait de la violence psychologique de la déchéance des travailleurs, roman social à l’écriture franche et vigoureuse, Viande à brûler impressionne par sa clairvoyance et sa subversion, appelant à un sursaut qui n’aura pas lieu. “Pour se mettre en rogne et passer aux actes, il faut être réduit à la vraie famine. Tant que nous toucherons dix balles, juste assez pour avoir quelque chose à perdre, nous nous tiendrons peinards, et ceux qui comptent sur nous pour faire la révolution se mettent le doigt dans l’œil.”

Réédition. Mars 2014, 176 pages, 9,20 euros.

 

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Offices & Humans, de Roope Eronen – éd. Misma

Offices Humans Roope Eronen MismaA la pause de dix heures, vous avez cru être allé à la machine à café de votre propre chef ? Vous pensez que vous jouez à des jeux vidéo sur votre ordinateur à l’insu de votre patron parce que vous en aviez envie ? Que vous avez réellement eu tout seul l’idée de ce nouveau projet en lisant un magazine ? Grossière erreur. Vous ne le savez pas encore, mais vous n’êtes qu’une marionnette entre les mains – ou plutôt les pattes griffues – de… dragons !

Dans Offices & Humans, sorte de négatif du célèbre jeu de rôle Donjons et Dragons, ce sont les cracheurs de feu qui décident de notre destinée – des cracheurs de feu plutôt sympas au demeurant, comme des gamins un peu geeks qui s’amuseraient un dimanche après-midi. Ici, pas question de libre-arbitre : la moindre de nos décisions est conditionnée aux lancers de dés des joueurs. Il suffit que sorte un 2 ou un 6 pour influencer le choix de la boisson que l’on va avaler au distributeur ou nos envies de changer de boulot.

Insolite point de départ qui permet à Roope Eronen, armé de son dessin enfantin, de se moquer de notre anthropocentrisme vaniteux (et de parodier par la même occasion le déterminisme divin). En choisissant en plus comme décor l’univers familier du bureau, le Finlandais brocarde le monde du travail, qui apparaît encore plus stérile et dérisoire qu’avant, quand on ne savait pas que des dragons tiraient les ficelles de nos existences. Autant dire que maintenant qu’on le sait, on va encore moins se fouler au boulot lundi matin…

Offices Humans Roope Eronen MismaOffices Humans Roope Eronen Misma

Traduit du finnois par Kirsi Kinnunen, février 2014, 172 pages, 17 euros.

La révolution fut une belle aventure, Paul Mattick – éd. L’Echappée

La révolution fut une belle aventure Paul Mattick L Echappee“Pour moi, la révolution fut surtout une grande aventure. Nous étions tous fous d’enthousiasme pour la révolution, d’autant plus que nous n’étions pas patriotes pour un sou.” Fruit de plusieurs entretiens avec le théoricien marxiste Paul Mattick (1904-1981), cet ouvrage s’étale du sortir de la Première Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1930. Il montre un Mattick agitateur social, occupant les rues de Berlin puis les boulevards de Chicago, après son départ pour les Etats-Unis en 1926.

Plus qu’un livre historique, La révolution fut une belle aventure est le témoignage ardent et pugnace d’une époque où tout semble possible. Celle de ces bandes de gamins qui fuient la violence des professeurs à l’école (“La peur nous empêchait de penser et d’apprendre”), et volent de la nourriture pour survivre dans une Allemagne de Weimar où l’on se balade avec des sacs à dos remplis de billets. Celle des “expropriateurs”, Robins des bois communistes qui pillent pour redistribuer les richesses aux ouvriers qui ne parviennent plus à trouver de travail, au risque de finir fusillés par des forces de l’ordre sans scrupules. Aux Etats-Unis ensuite, à l’heure de la crise de 1929, Hattick participe aux manifestations de chômeurs, se rapproche des Industrial Workers of the World (IWW) et monte des revues, là encore, au risque de se faire abattre comme un chien – “Ce sont vraiment des habitudes propres à la société américaine. (…) Il suffit de te tirer dans le dos et c’est réglé. Ni vu ni connu. Pas besoin de te faire un procès ou de t’expulser.”

Militant et essayiste, côtoyant autant les ouvriers que les intellectuels, intéressé par la théorie comme par la pratique (le dernier chapitre, sous forme d’interview, revient en profondeur sur cette dualité), Paul Mattick est resté antibolchévique : il a toujours soutenu les mouvements ouvriers sans leur imposer les orientations d’un parti, héritage de Rosa Luxembourg et de l’auto-émancipation. Du coup, les souvenirs de cet autodidacte, s’ils sont parfois elliptiques (mais la précision des annotations rendent la lecture aisée) sont toujours pleins de ferveur, et décrivent la frénésie de l’entre-deux-guerres sans s’enfermer dans le prisme d’une idéologie. Ce qui leur donne, souvent, une vigueur intemporelle : “Je suis persuadé que sans crise, il n’y a pas de révolution. (…) La classe dominante peut contrôler consciemment la politique, mais nullement l’économie. Et la crise viendra de l’économie.”

Traduit de l’allemand par Laure Batier et Marc Geoffroy, octobre 2013, 196 pages, 17 euros. Préface de Gary Roth. Notes de Charles Reeve.

La Scierie, récit anonyme – éd. Héros-Limite

La Scierie recit anonyme Heros-Limite Pierre GripariLa scierie, en ce moment tout le monde en parle, mais peu de gens savent vraiment ce qui s’y passe. François, lui, le sait comme personne. En cette année 1950, il rate son Bac et n’a donc d’autre choix que de s’engager dans la vie active pour gagner de l’argent. Ses tendres mains d’étudiant échouent alors dans la scierie, où elles découvrent l’âpre labeur des journées interminables, le froid qui cisaille les jointures, les ampoules qui brûlent les paumes, la sciure qui englue les doigts. Du matin au soir, il faut porter des billes de plusieurs dizaines de kilos, clouer des planches le plus rapidement possible et surtout, affronter la lame au corps à corps – sans protection ni normes de sécurité bien sûr. “On s’y habitue, on en fait peu à peu une amie, on s’en approche chaque jour davantage, on tâte de la main pour voir si elle chauffe, sans l’arrêter. (… ) Je suis adroit, je scie à toute vitesse, ma lame hurle, chauffe, crache, je pousse toujours, et toujours plus fort. Mais je suis tellement abruti que je ne pense plus à ce que je fais.” Jusqu’à l’accident, inévitable.

Au-delà de la description des conditions de travail des ouvriers du bois, l’intérêt de ce roman anonyme (originellement paru en 1975 aux éditions L’Âge d’homme sous la houlette de l’écrivain Pierre Gripari) réside d’abord dans la langue utilisée. Acérée et bouillante, elle va à l’essentiel et irrigue tout le texte d’une tension foudroyante. Les scènes à la scierie – surnommée “le bagne” – prennent des allures de tableaux dantesques :

“Tout ça me fait penser à un champ de bataille du douzième siècle. Ca devait faire le même bruit, ça devait être la même activité. Cette ambiance de bagarre est réelle. On a l’impression que l’équipe veut exterminer le bois, le hacher, le bouffer. Ici, on ne pose pas, on jette, on lance. Le moindre objet qui embarrasse est projeté n’importe où, au loin, à toute volée. Ici, on ne se dérange pas pour pisser, on pisse où on est : les griffeurs sur leur chariot, le scieur à sa place, etc. Pas de temps à perdre. Jamais on ne s’arrête, car il faut fournir.”

L’écriture se fait même franchement hargneuse, en même temps que le jeune François doit s’imposer, lui le petit bourgeois de 19 ans, face à des ouvriers goguenards qui le prennent de haut. Loin d’idéaliser la classe ouvrière, de dresser un portrait héroïque du travail manuel ou de fantasmer sur une fraternité prolétaire, le narrateur comprend vite qu’il lui faut battre les autres pour se faire accepter. Humilier celui d’en face pour ne pas se faire piétiner. La leçon que ce dur-à-cuire tire de son calvaire de sciure et de la(r)mes, ce n’est ni le communisme, ni la solidarité, ni la valeur travail, mais la méchanceté : “Jamais je n’aurais été capable d’une telle méchanceté il y a un an, mais le miracle s’est fait tout seul; je suis d’une dureté qui m’étonne : pas le moindre remords, pas la moindre réflexion. Cette dureté ne fera que s’accentuer par la suite. Maintenant, il me semble que je tuerais sans une hésitation un type qui m’a fait assez chier pour mériter ça.”

Un livre au souffle chtonien, gorgé de souffrance, et signé par un écrivain extraordinaire dont on aurait aimé crier le nom sur les toits. Peine perdue.

Réédition. Avril 2013, 146 pages, 16 euros. Préface de Pierre Gripari.

Karme (Carmin), de Eamon Espey – éd. Rackham/Le Signe noir

Karme Carmin Eamon Espey Rackham Le Signe noirUne histoire de chat dans un four à micro-ondes qui finit en diatribe cynique sur la pudibonderie WASP : dès la première histoire, Eamon Espey apparaît comme le chantre d’un humour trash. Il ne recule devant rien pour charger frontalement la religion, la morale, le travail, et toutes ces “valeurs” sur lesquelles repose notre belle civilisation. Et quand il charge, c’est à grands coups d’humour noir, d’images gores et de situations délirantes. C’est d’ailleurs cet aspect halluciné, déroutant, monstrueux, qui prend le dessus : après quelques nouvelles bâties comme des gags, Carmin glisse vers des intrigues plus longues, nourries à la série Z et aux mythes anciens.

Dans un décor apocalyptique qu’on dirait emprunté à Jérôme Bosch, mais qui garde pourtant une familiarité dérangeante, l’auteur américain s’aventure aux frontières du réalisme, du subconscient et du cauchemar. Robuste, frappant, le dessin pourrait s’apparenter à une improbable fusion entre le mysticisme candide de bas-reliefs aztèques et les travaux sous LSD des artistes des années 1960. Extraterrestres, pape sanguinaire, hommes-insectes, scientifiques fous, vaches possédées se côtoient dans ces pages incandescentes, où l’on croise même le Petit Chaperon rouge. Parfois sans queue ni tête, les récits (ou illustrations) de Carmin dégagent une force primitive, et parviennent à cristalliser en quelques images perverses, violentes et subversives la folie de l’humanité. Sans jamais vraiment se prendre au sérieux.

Karme Carmin Eamon Espey Rackham Le Signe noirTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Renaud Cerqueux, juin 2013, 128 pages, 18 euros.

Le Mauvais Sort, de Beppe Fenoglio – éd. Cambourakis

Le Mauvais Sort Beppe Fenoglio CambourakisQuand à l’école nous abordions des mots tels que atavisme ou ancestral, mon coeur et mon esprit s’envolaient immédiatement et invariablement vers les cimetières des Langhe.” Ainsi parlait Beppe Fenoglio (1922-1963), écrivain italien trop méconnu dont les éditions Cambourakis ont eu la bonne idée de ressortir en poche ce Mauvais Sort. Les Langhe, ce sont ces collines du Sud du Piémont, dans l’arrière-pays turinois. Une terre âpre, aride, accidentée, avec laquelle les travailleurs luttent au corps à corps pour pouvoir en tirer péniblement le moindre fruit. Les paysans sont déformés par l’effort, leurs femmes s’épuisent à la tâche, jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus quitter leur lit. Les enfants, eux, ne sont que des investissements, des filles que l’on marie après d’interminables marchandages, des garçons qui, trop tôt, s’attellent à leur besogne du lever au coucher du soleil. Impossible de s’échapper à ce cercle vicieux, à moins de prendre la fuite vers l’inconnu. Dans ce coin d’Italie à l’écart du temps, on est pauvres de père en fils, et chaque génération rejoue les drames de la précédente, comme une malédiction.

Sobre, économe, concise, l’écriture de Beppe Fenoglio est à l’image des gens qu’elle raconte. Sans afféterie, elle dit le poids de la servitude, la douleur de la faim, l’horreur des relations mari-femme ou parents-enfants, ravagées par la rudesse du quotidien de “ceux qui crèvent dans les Langhe parce qu’il y sont nés”. Les rapports humains sont réduits à des rapports de force. Même l’amour, dans cette contrée immobile, ne peut que grappiller quelques instants. Puis il faut déjà retourner au labeur, pour gagner de quoi manger des miettes (“En dix minutes on avait su tout se dire et combiner notre vie, et cette causette a compté pour des mois, pour toutes les fois où nous ne pouvions parler qu’avec les yeux.”). Autant de vies vaines, seulement guidées par la résignation. Autant de héros méconnus, de Sisyphes misérables juste tenus par leur fierté. Autant d’enfants qui savent que le vent ne tournera jamais pour eux, comme le jeune Agostino, narrateur de ce roman de fer : “Mon père à peine enterré j’allais ni plus ni moins reprendre ma chienne de vie ; même la mort de mon père ne réussissait pas à changer mon sort.”

La Malora. Edition de poche. Traduit de l’italien par Monique Baccelli, 114 pages, 9 euros.

L’Immeuble, de Mario Capasso – éd. La Dernière Goutte

L Immeuble Mario Capasso La Derniere Goutte couverturePoser un pied dans L’Immeuble, c’est tomber dans un piège étourdissant. Un dédale insensé où les escaliers sont facétieux, où les couloirs jouent des tours aux marcheurs, où les portes ne servent parfois qu’à entrer, et où les toilettes se dissimulent sous les tapis, dans les armoires à pharmacie ou parfois même à l’intérieur d’autres toilettes. Sorte de super structure insaisissable, l’immeuble en question fonctionne comme un corps vivant, se transformant sans cesse, se dévoilant par bribes, sans jamais que le tableau ne soit complet ni cohérent. La lecture devient une exploration à la logique délirante, un cheminement spongieux. Chaque page révèle une nouvelle anfractuosité, une nouvelle surprise, au point que le foisonnement de ce roman organique demande parfois que l’on s’arrête un peu, histoire de reprendre notre souffle.

Impossible de savoir comment est régi ce building-monde, qui a ses propres légendes et ses historiens : même s’il y travaille visiblement depuis un moment, le narrateur reste imprécis. Les employés semblent ne pas faire grand-chose dans leurs bureaux, les réunions sont prétextes à des débats farfelus. Ici, on est capable de mener une campagne politique pour décider du sens d’utilisation des escaliers, et ça peut même dégénérer en guerre sanglante – mais finalement assez ludique aussi. Quant à la hiérarchie, elle apparaît comme une entité floue, crainte et ignorée à la fois : “Les ordres du SUPER sont exécutés religieusement, même si nul ne sait au juste en quoi ils consistent.” A part s’envoyer en l’air et parler de foot, les hommes et les femmes ne font qu’errer, entre absurdité et fantasme.

Tout en jeux de mots, en expressions détournées, en adjectifs inattendus et en comparaisons absconses, l’écriture sonore de l’écrivain argentin Mario Capasso, formidablement rendue en français par la traductrice Isabelle Gugnon, ondule en harmonie avec les circonvolutions de l’édifice. Cette géométrie de l’impossible rappelle bien sûr Franz Kafka ou Jacques Sternberg, mais possède aussi quelque chose de Pérec, de Gébé ou de Tex Avery. Ode à la liberté et à la transgression, le fourmillement des habitants de l’immeuble devient une allégorie politique, un monument à l’imagination, à l’insouciance et l’irrévérence. “Vous autres, les plus jeunes surtout, vous devez l’imiter et ne pas renoncer à la lutte, vous devez vous risquer dans les escaliers, ne jamais perdre l’espoir d’arriver quelque part.”

El Edificio. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, novembre 2012, 280 pages, 20 euros.

L Immeuble Mario Capasso La Derniere Goutte Baladi TELECHARGER UN EXTRAIT > de L’Immeuble : cliquer ici.

RENCONTRE AVEC ERIC MILES WILLIAMSON / Col bleu, colère noire

Eric Miles Williamson Bienvenue a Oakland Gris Noir beton interview photoPeut-être parce qu’il y parle de ce qu’il a connu jusqu’au pire, Eric Miles Williamson fait partie de ces auteurs qui ressemblent étonnamment à leurs livres. Massif et vacillant, brutal et poignant, spectaculaire mais sans esbroufe, provocateur, buveur lucide à la colère grondante et généreuse. Oakland dans tous ses romans, “aisselle puante de l’Amérique”, ville haïe dont la violence colle à la peau de ses habitants comme la gunite à celle des ouvriers. Alors, Gris-Oakland, Noir Béton ou Bienvenue à Oakland racontent le travail inhumain, les bruits assourdissants, la poussière, les outils, l’alcool, la folie, l’honneur, la haine et la misère, les hommes en morceaux qui touchent constamment le fond. Un monde sauvage, ruiné. Le tribut payé à l’Amérique.
Peu prophète en son pays, celui qui n’a jamais cessé d’être un ouvrier dans sa tête parle “des gens qui travaillent pour gagner leur vie, les gens qui se salissent et ne seront jamais propres, les gens qui se lavent les mains à la térébenthine, au solvant ou à l’eau de javel”. Il module son style, invective son lecteur, se met à nu et frappe juste. Il prévient d’ailleurs : “Don’t fuck with this man !”

Vos romans, particulièrement Noir Béton, apparaissent comme des livres sur la classe ouvrière tels qu’on n’en avait pas vus depuis les années 1930 ou 1940, depuis John Dos Passos, Jack London ou John Steinbeck. Comment expliquez-vous le vide entre ces deux générations ?

Après la Deuxième Guerre mondiale, la loi qu’on a surnommée le “G.I. Bill” finançait des études universitaires aux soldats démobilisés. Puis, à partir du milieu des années 1960, et jusqu’aux années 1980, les études supérieures sont carrément devenues gratuites : tous les pauvres de la classe moyenne ont pu aller dans les mêmes universités que les riches. Les Noirs, les Mexicains, tous. Pendant presque quarante ans, le temps d’une génération – ma génération. Puisque nous en étions capables, nous avons écrit sur nos vies, nous nous devions de raconter notre histoire, notre expérience, notre monde, comme dans Noir Béton ou dans les livres de Norman Mailer. Mais cette période est terminée. Reagan a détruit tout ça. Désormais, pour aller à l’université, il faut débourser entre 10.000 et 20.000 dollars, somme qu’un jeune étudiant ne peut pas récolter en travaillant. Nous resterons une génération unique, une anomalie de l’Histoire.

Puisque vous faisiez partie de cette génération capable de raconter un autre aspect de l’Amérique, avez-vous ressenti le devoir de le faire ?

Noir Beton Eric Miles Williamson Fayard noirJe suis devenu écrivain parce que je n’étais pas un musicien suffisamment doué. Mon père jouait de la trompette dans l’orchestre symphonique d’Oakland, comme mon grand-père avant lui. Moi, je n’étais pas aussi bon, et en plus je jouais du jazz, alors je ne pouvais jamais vraiment me faire plus de 40 dollars par soirée. Et puis j’ai fini par me rendre compte que les textes que j’écrivais étaient meilleurs que la musique que je jouais… Je ne me suis jamais senti investi d’une mission – sauf quand j’étais jeune et que je voulais raconter la vie des ouvriers au monde entier. Mais les ouvriers ne voulaient pas en entendre parler, et les riches n’en avaient rien à foutre.

C’est la colère qui sert de moteur à votre écriture ?

Sans doute. Toute ma vie, j’ai essayé de vivre dans des endroits accueillants, or, à chaque fois, j’atterris dans des coins cauchemardesques. Mon deuxième fils est né sur le sol du salon de ma maison, juste parce que nous n’avions pas de sécurité sociale. Maintenant, je vis près de la frontière mexicaine, j’ai une assurance, mais derrière chez moi, six personnes ont été décapitées dans les six dernières années, un hélicoptère militaire tourne constamment au-dessus de ma maison et il y a des mitraillettes au fond de mon jardin. Voilà où je vis, c’est ça mon Amérique. Et rien de ce que je n’écris ne me sortira de là. Je peux m’en échapper une semaine pour venir à Paris, parler avec vous, mais ma famille est dans ce trou, et tous les jours, j’ai peur qu’ils se fassent tuer dès qu’ils sortent de la maison. J’ai enseigné dans les quartiers noirs de Houston, maintenant j’enseigne aux Mexicains du fin fond du Texas : je n’ai pas cessé de fuir la pauvreté, mais je suis toujours retombé dedans. Lire la suite

Skinheads, de John King – éd. Au Diable Vauvert

Skinheads John King Le Diable Vauvert couvertureUn bide à bière soutenu par des bretelles, une chemise à carreaux Ben Sherman ou un polo Fred Perry, des Doc Martens noires ou cerise. Voici le croquemitaine anglais, bête raciste toujours prête à en découdre, crâne rasé assoiffé de Guinness et du sang des honnêtes citoyens : le skinhead. Dans un roman brut et sans manichéisme, John King dresse un tableau surprenant de cette tribu redoutée, confrontant plusieurs générations de skins. Si l’intrigue n’est pas forcément très originale, ce roman naturaliste s’acharne à dévoiler les nuances d’une culture à l’image désastreuse, révélatrice d’un malaise social qui perdure depuis les années 1960.

Sans nier la violence d’une partie des skins ni passer à côté des monumentales bastons entre hooligans, John King raconte la richesse d’un english way of life au confluent de la sape, de la musique et du football. Terry English, cinquantenaire tranquille, dirige une boîte de taxis, et essaie de racheter un pub pour pouvoir paisiblement siroter de la bière et jouer au billard en écoutant du ska. Son neveu Ray Coup-de-Boule, après une jeunesse agitée qui lui a valu ce surnom avenant, est désormais père de famille. Et si cet amateur d’Orwell reste profondément en colère contre le système actuel, sa droiture et ses rencontres, au volant de son taxi, en font un personnage beaucoup plus complexe que le facho de base qu’on nous décrit souvent.

Anti-drogues, anti-hippies, les skinheads sont d’abord des hommes fiers. Fiers de gagner leur place dans la société à la sueur de leur front, fiers de leur drapeau, fiers de leur élégance. Leur patriotisme, exacerbé par la peur de voir leur identité se dissoudre dans l’Europe, forme parfois un terreau propice aux idées de l’extrême droite, mais abrite aussi une grande variété de points de vue. Surtout, la politique est loin d’être leur principale préoccupation : les concerts de ska, les soirées entre potes ou le maillot bleu de Chelsea passent avant.

C’est plutôt le portrait, en creux, de l’hypocrisie de la société anglaise qui frappe. Honnis par des médias toujours prompts à les caricaturer, ignorés par les politiciens, frustrés, rejetés, les skinheads doivent sans cesse se battre contre les clichés qui leur collent à la peau. Le manque de considération dont ils souffrent illustre finalement le manque de considération de cette société britannique envers ses classes laborieuses. De ce rejet naissent la colère et la violence. Et l’impression gênante que c’est l’identité prolétaire de cette culture qui la rend si subversive, et si malvenue, dans le beau royaume d’Elizabeth II.

Traduit de l’anglais par Alain Defossé, mai 2012, 410 pages, 22 euros.

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Le Royaume Quo, de Jérémie Fischer – éd. Nobrow

Le Royaume Quo Jeremie Fischer Nobrow Press CouvertureLe souverain du Royaume Quo n’est pas du genre à passer ses journées à flemmarder sur son trône. Non. Lui, il est plutôt du genre à parcourir les contrées désertiques de son pays sur le dos du monstre violet qui lui sert de monture, afin de recruter de nouveaux esclaves : sa fortune et son pouvoir dépendent de l’usine Quo dont sortent jour et nuit des précieux cristaux. Alors forcément, le roi a toujours besoin de plus de main-d’œuvre. Mais le jour où un petit chanteur est enrôlé de force, les ennuis commencent : ses deux sœurs toutes mignonnes sont bien décidées à le libérer…

En faisant disparaître le trait noir qui retient habituellement le dessin ou forme le cadre des vignettes, Jérémie Fischer compose un univers drôle et fragile qu’on dirait né d’une vieille boîte de crayons de couleurs. Partout, des petits traits sautillants, des silhouettes en mouvement, des décors marqués – une usine froide et mécanique d’un côté, un paysage fantaisiste de l’autre. Tout est vif. Léger. Pourtant, derrière sa poésie, ce petit conte en quatre chapitres révèle une douce subversion, sur le travail, l’exploitation, la liberté et la musique, capable de briser les chaînes qui soumettent les esprits. Un album frétillant, bourré de malice.

Le Royaume Quo Jeremie Fischer Nobrow Press extrait dessinA partir de 5 ans. Avril 2012, 24 pages, 9 euros.

Trésors de l’Institut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins Marteaux

Tresors Institut national Recherche Securite Cizo Felder Requins Marteaux Bernard Chadebec affiche couvertureEt si les Mad Men français se cachaient du côté de l’INRS ? C’est en tout cas là que Felder et Cizo sont allés les chercher. Créé en 1947, l’Institut national de Recherche et de Sécurité, organisme de prévention des risques professionnels, s’acharne à sensibiliser et informer les travailleurs des accidents et maladies auxquels leur métier les expose. Rien de très excitant a priori. Et pourtant, les “trésors” compilés et organisés par les deux compères des Requins Marteaux, et reproduits avec beaucoup de soin dans ce splendide volume, révèlent une richesse graphique qui n’a rien à envier aux plus belles campagnes de pub ou de communication politique.

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Parmi ces affiches réalisées entre la toute fin des années 1940 et le début des années 1990, Felder et Cizo ont choisi de se concentrer particulièrement sur un affichiste, le talentueux Bernard Chadebec, interviewé en début d’ouvrage. Un artiste débordant de créativité – ce qui n’était pas gagné d’avance en travaillant pour l’INRS. La faute aux thématiques d’abord : la mort, la chute, l’amputation, l’électrocution, l’empoisonnement, la contamination… Ensuite, il faut sans cesse trouver un angle d’attaque différent pour recommander, une fois encore, à l’ouvrier de mettre des gants ou de porter ses lunettes de protection alors qu’on le lui serine depuis quarante ans. Parvenir à le surprendre pour qu’il assimile le message malgré l’environnement confus de l’atelier ou du chantier. Chadebec et ses collègues l’ont bien compris : une affiche doit “se voir de loin”, se faire remarquer, et, surtout, être immédiatement lisible et compréhensible. D’autant plus quand il s’agit de sauver des vies.

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Résultat ? Des compositions saisissantes, des couleurs vives, des slogans simples. C’est efficace, imaginatif, percutant. Alors que les premières campagnes de l’INRS traitent l’ouvrier comme un enfant et jouent sur la culpabilité, le propos devient progressivement moins paternaliste, les formes plus abstraites. Pour attirer l’attention des employés, la métaphore reste très prisée. Eléphants (lourds et forts), souris (petites victimes), lions (dangereux), poissons (à la merci des requins et des pêcheurs) et cochons (rigolos) s’invitent régulièrement dans ces campagnes de sensibilisation, tout comme les fakirs, les clowns, ou autres figures amusantes. Deux outils ont la faveur des graphistes : la peur et l’humour. D’un côté, les têtes de mort, les éclairs, l’omniprésence du noir accolé à un rouge sang et à un jaune coupant. De l’autre, des gags façon bande dessinée et des jeux de mots parfois désarmants, comme ce “N’enconcombrez pas les escaliers !” mettant en scène un concombre géant qui obstrue une volée de marches. Et ça, pas sûr que Don Draper et ses Mad Men y auraient pensé…

Avril 2012, 120 pages, 25 euros. Edition bilingue français-anglais. Préface de Stéphane Pimbert de l’INRS.

Tresors Institut national Recherche Securite Cizo Felder Requins Marteaux Bernard Chadebec affiche POURSUIVRE AVEC > Des affiches aussi, mais dans un autre genre : notre article sur le livre Tricolores, Une histoire visuelle de la droite et de l’extrême droite, de Zvonimir Novak.

Bienvenue à Oakland, de Eric Miles Williamson – éd. Fayard

bienvenue a oakland welcome Eric Miles WIlliamson fayard couvertureDans l’ombre de la scintillante San Francisco, de l’autre côté de la baie, s’étalent des kilomètres de docks dominés par des grues menaçantes, des rues décharnées, des friches industrielles lugubres. Bienvenue à Oakland, berceau des Black Panthers, territoire des Hell’s Angels, mais surtout d’un paquet de moins que rien, de laissés-pour-compte qui s’échinent à travailler comme des forcenés pour pouvoir payer leur coup, le soir venu. Né dans cette “aisselle puante de l’Amérique”, soutenu par un père qui n’est pas le sien, survivant à un frère mort d’avoir trop picolé et à un autre dépecé sous ses yeux par un gang mexicain, T-Bird a grandi parmi ces artères sordides. Son corps porte fièrement les cicatrices de toutes les violences qu’il a subies, de tous les emplois qui ont, petit à petit, imprimé leur marque – et leur odeur – sur sa peau usée trop vite. Gamin, il ramassait les crottes dans la rue contre une pièce ; grand, le voilà éboueur, obligé de vivre dans son camion répugnant afin d’économiser l’argent qui lui permettra d’avoir son chez lui.

Aux antipodes de l’écriture minimaliste et de la tension aiguisée de Noir Béton (2008), qui situait Eric Miles Williamson dans la lignée de Steinbeck ou Dos Passos, Bienvenue à Oakland est traversé par une rage dévorante, habité par une écriture fiévreuse qui semble se consumer sous nos yeux. La voix de T-Bird donne corps à une cité chtonienne et anime des personnages invraisemblables, Noirs, Latinos ou Blancs essorés par la vie, parfois à la limite de la folie comme cet ancien militaire qui se prend pour Rambo. La brutalité de ces existences, martyrisées par une Amérique qui les a abandonnés sur le bord de la route (ou par les ex-femmes et leurs pensions alimentaires), se mue en une fresque grotesque, presque drôle. Multipliant les digressions, les parenthèses et les anecdotes sans pour autant freiner l’élan bouillonnant du roman, T-Bird bouscule le lecteur. Plutôt que d’essayer d’attirer sa pitié, il le prend à partie, lui postillonne à la face ce “tu” accusateur, hargneux.

“Tu veux du parfait ? T’as qu’à lire les putains de bouquins de quelqu’un d’autre. (…) Je veux qu’en tournant la dernière page de mon bouquin tu ressentes un peu d’inquiétude, juste un peu, que tu te sentes un peu concerné, mon petit bonhomme, ma petite dame, que tu te dises que peut-être, ce n’est qu’un peut-être, mais que c’est peut-être toi qu’on va se faire. Peut-être qu’on est tout simplement en train d’attendre le bon moment pour te faire la peau.” (pages 192-193)

Coincé dans un monde dont il aimerait s’échapper mais auquel il est enchaîné à jamais, T-Bird ressasse sa frustration, hurle sa haine des autres. Ceux qui ont eu la chance de naître ailleurs, loin de cette baie polluée sur laquelle vient s’échouer une eau goudronneuse, chargée de toutes les saloperies que régurgite la ville. Et pourtant, parmi les ronces de ces mots acides, Eric Miles Williamson arrive à déceler la beauté dans le cauchemar, et à rendre poétique les coupe-gorge miteux d’Oakland – jusqu’à affirmer, provocateur : “C’est beau, des dobermans et des pit-bulls en train de réduire en charpie des mômes qui ont sauté le mur d’une propriété privée”. Au désenchantement et à la misère, T-Bird et ses compatriotes opposent leur fierté dérisoire, la solidarité de ceux qui pataugent dans la même mélasse. Et cette liberté pure, infinie, survenant seulement quand on n’a plus rien à perdre, et qui rend ce roman si étourdissant. “Y a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu’on baigne dans le désespoir absolu. L’espoir c’est pour les connards. Il n’y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, août 2011, 412 pages, 22 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > L’interview d’Eric Miles Williamson : cliquer ici.

Les Visages écrasés, de Marin Ledun – éd. Le Seuil

“Encadrer les corps, canaliser les esprits et, au besoin, éliminer les inutiles.” Difficile de s’attaquer frontalement à un sujet aussi large que le travail. Or non seulement Marin Ledun s’en sort avec brio, mais il apporte en plus un point de vue éclairé, sérieusement argumenté et nourri de son vécu, sur la souffrance en entreprise. Son intrigue, osée, met en scène un médecin du travail d’une centrale d’appel de la Drôme anéantie par le poids de sa tâche, l’accablement de ses patients et le cynisme des patrons. Impuissante, elle décide de dénoncer les abus de la direction et de soulager les employés abattus… à coups de pistolet.

Rédigé à la première personne, Les Visages écrasés nous glisse dans la peau d’une meurtrière également justicière, d’une femme à la lucidité effrayante bien que gagnée par la folie, autant victime que bourreau. C’est d’ailleurs là l’une des grandes réussites de l’ouvrage. Plus qu’un roman engagé chargeant avec virulence l’exploitation moderne, Marin Ledun échafaude un roman intelligent, sans manichéisme, à la fois provocant et plein de nuances, plongée infernale dans les débordements quotidiens de la vie en boîte. A l’heure où les suicides de salariés font la une des journaux, Orange en tête (même s’il faut dire “France Télécom” pour ne pas entacher l’image de la marque), Ledun décrit l’infantilisation des employés, les exigences de rendements, l’ambition frustrée, les règlements mesquins, la peur du chômage, le chantage, le flicage, la paranoïa qui naît de la concurrence. Et la haine qui ronge les esprits. “Mettez soixante hommes dans une salle, vissez-leur des écouteurs et un micro sur la tête, nourrissez-les d’injonctions paradoxales et de primes au mérite, et vous n’obtiendrez rien de plus qu’un immense charnier de morts vivants.”

Tant pis si subsistent dans le texte quelques longueurs, et si les atermoiements du personnage principal s’avèrent parfois redondants. L’important n’est pas là. De l’ouverture choc jusqu’à l’effrayant dénouement, l’écriture de Marin Ledun, dure, suffocante, ravage tout sur son passage. Jusqu’à former ce cri, sinistre et angoissant, qui n’a d’autre but que de nous réveiller. Car le cauchemar est bien réel.

Avril 2011, 320 pages, 18 euros.

Le Fœtus récalcitrant, de Jossot – éd. Finitude

Publié à compte d’auteur en 1939 et jamais réédité depuis, Le Fœtus récalcitrant réunit trois textes du caricaturiste anarchiste Jossot. Fameux collaborateur de L’Assiette au beurre entre autres, Jossot est, jusqu’à la Première Guerre mondiale, un des grands noms du dessin de presse, reconnaissable à son trait épais, ses couleurs vives et ses légendes cyniques et lapidaires. Lorsqu’il délaisse son crayon pour la plume, sa hargne demeure la même. D’ailleurs, le reste aussi : Jossot écrit exactement comme un caricaturiste. Ses essais, éclatés, ressemblent parfois à un recueil d’aphorismes collés bout à bout plutôt qu’à une réflexion construite. Malgré ses indéniables talents de pamphlétaire, ses idées principales sont répétées à l’envi, et s’appuient sur des images parfois faciles, mais très efficaces. Son premier texte, qui donne son nom à l’ouvrage, s’élève ainsi contre l’éducation et la culture, accusées de forger les mentalités et d’annihiler tout esprit contestataire en faisant ingurgiter aux populations une morale réactionnaire. Véritable diatribe anarchiste, drôle et frondeuse (comme lorsqu’il nous propose de tous ôter nos vêtements pour nous rendre compte que l’absurde respect du costume prime sur le respect humain), Le Fœtus récalcitrant se présente aussi comme un manifeste virulent pour l’art de la caricature.

Encore plus ancré dans l’actualité, L’Evangile de la paresse s’attaque quant à lui à cette “abomination de la civilisation”, cette “insulte à la Vie” : le travail. Jossot explique comment travailler aliène la pensée, et pourquoi le progrès ne mène qu’à la destruction et à l’exploitation de l’homme par l’homme, énonçant, au passage, un pressentiment écologique étonnamment moderne. Même si, finalement, son raisonnement, très Belle Epoque, paraît déjà dépassé dans le contexte explosif de la fin des années 1930. Dans le sillage de L’Eloge de la paresse de Paul Lafargue et La Grève des électeurs d’Octave Mirbeau, il réhabilite l’oisiveté, vertu stimulante, propice à la création et à la réflexion. A l’inverse de la lecture, dans laquelle il ne voit, étonnamment, qu’un nouveau moyen d’uniformiser et de déresponsabiliser les consciences. Plus qu’un essai purement anarchiste, ce volume révèle une pensée marquée par un mysticisme paradoxal, qui prône un individualisme ascétique, fuyant les foules grégaires pour retrouver la liberté dont nous a dotée la nature. Pour un peu, on croirait presque que certains passages ont été écrits en réaction au retour en force, depuis quelques années, des idéaux patronaux et de la valeur travail. Décidément, rien n’a vraiment changé.

Présenté et annoté par Henri Viltard. Janvier 2011, 128 pages, 13,50 euros.