My Love Supreme, de Philippe Di Folco – éd. Stéphane Million

My Love Supreme Philippe Di Folco Stephane Million couverture“C’était en 1973, on attendait la crise, on a eu Créteil-Soleil à la place. (…) Le métro passait, l’immeuble flottait et les parents disaient leur abattement et leur résignation, on a eu le jardin d’en face détruit et la chape de béton, le déracinement des arbres et nos territoires perdus, une mise au ban, des lieux sans génie aucun quand on attendait autre chose que l’ennui.” Initialement publié en 2001, le texte le plus attachant de Philippe Di Folco resurgit aujourd’hui dans une version “remixée” par l’auteur – version définitive, paraît-il. Entre nostalgie et tendre ironie, My Love Supreme cache derrière son titre coltranien un texte volubile, amalgame de saynètes hilarantes (comme cette exploration de la sexualité avec un aspirateur Electrolux), bribes de souvenirs plus ou moins flous nimbés d’un bonheur insouciant, ou réflexions sur le passé, le temps, les amitiés qui se fanent. Telle cette Nadia, amour de jeunesse auquel le scénariste du film Tournée destine son besoin d’écrire.

Avec son ton faussement désinvolte, son style relâché prompt à faire sourire, Philippe Di Folco arrive toujours à trouver le moyen de nous émouvoir malgré nous. De sa première visite au McDo aux conséquences libidineuses de l’absorption d’un burger, en passant par les découvertes initiatiques de Planète interdite ou d’Antonioni, ses après-midis à piquer dans les rayons ou la frustration de ne pas parvenir à dompter son grand corps maigre, Di Folco a le chic pour rassembler les miettes de son adolescence et les remodeler en une matière chaude, vivante, universelle. Il redonne vie à ceux qui n’étaient plus que des fantômes, raconte l’entêtement d’une jeunesse enchantée envers et contre tout, malgré le décor désincarné de cette banlieue bétonnée.

Chez lui, l’écriture s’accomplit avec une frénésie presque névrosée. Dans une course éperdue contre l’oubli, il enquête, accumule, amasse, thésaurise, inventorie, allant jusqu’à entrecouper son récit de “Douze documents tendant à prouver que j’existe”. Au passage, il est amusant de constater à quel point sa démarche d’écrivain résonne avec son travail d’essayiste, puisqu’il poussera sa manie mémorielle à son paroxysme en dirigeant deux dictionnaires, consacrés à la pornographie (PUF, 2005) et à la mort (Larousse, 2010). C’est ce qui rend si touchant Philippe Di Folco : derrière les listes drolatiques qu’il ne cesse de dresser, derrière la poésie des faits d’armes épiques de ces gamins prisonniers de Créteil-Soleil, transparaît cette peur de l’étiolement. Cette hantise de l’évaporation de la mémoire. Ce besoin de serrer entre ses doigts des preuves tangibles de son existence, qui confère à My Love Supreme la beauté d’un souvenir évanescent.

Edition définitive, janvier 2012, 210 pages, 6 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Lavomatic, de Philippe Di Folco (2013).

MUSIQUE / Scèniles ?

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, plotch. Voilà pourquoi, de temps en temps, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Cette semaine, la venue d’Echo & the Bunnymen à Paris est l’occasion de débattre de l’âge de la retraite…

elvis presley the concert live 2012S’il n’y avait une visite chez mamie prévue ce jour-là, assister au concert d’Echo & the Bunnymen jeudi prochain au Bataclan aurait pu être tentant : Ian McCulloch et sa bande sont les auteurs d’un nombre non négligeable de chansons sublimes, telles que celle-ci, celle-ci ou encore celle-ci. Sans oublier celle-là. Mais voilà, cette perspective ne nous dit absolument rien. Pas plus que celle d’applaudir Bob Dylan, Patti Smith ou New Order, qui se sont eux aussi produits dans la capitale ces dernières semaines. Le talent, le « pedigree » de ces artistes ne sont pas mis en cause, mais cela ne suffit pas toujours. Qu’est-ce qui fait vraiment l’intérêt d’un concert ?

Non aux grands noms

« J’ai vu Elvis sur scène. » Wouah. Le genre de phrase qui clôt une conversation. Encore faut-il savoir de quel Elvis il est question. Depuis 1998, le King enchaîne les tournées… sur écran géant ! D’anciens extraits de ses concerts y sont projetés, pendant que de vrais musiciens jouent. Dans le même genre, les membres restants des Doors se produisent depuis les années 2000 en compagnie de chanteurs intermittents chargés de « remplacer » Jim Morrison… L’intérêt de ces spectacles ? Quasi nul. On ne s’y rend que pour admirer des reliques, fussent-elles contrefaites. La performance artistique y laisse place à l’exploitation d’un nom, d’une notoriété, le concert à un produit dérivé frappé du logo de l’artiste.

rolling-stones-mick-jaggerCette stratégie est malheureusement adoptée par la plupart des vieilles gloires du rock et de la pop, y compris celles qui vivent encore. Les Rolling Stones, par exemple, sont depuis longtemps hors du coup (Keith Richards tient à peine debout, Mick Jagger est ridicule en tenue d’aérobic). Mais ils enchaînent les tournées mondiales devant un public prêt à dépenser des fortunes juste pour voir « les » Stones. Ou plutôt, le cirque Rolling Stones : à défaut d’ambitions artistiques, devenues obsolètes, ne reste qu’un Best Of sur pattes, une attraction destinée à engranger des bénéfices sur son gigantisme pétri d’auto-célébration. Le cas de New Order est tout aussi éloquent : chaque pas de danse, chaque « Wouh, vous êtes chauds ce soir ? » lancé par Bernard Sumner dans la vidéo qui suit est un coup de poignard à la légende du groupe mancunien, réduit à se singer lui-même lors de méga-concerts dans des stades. Lire la suite