Aller simple pour Nomad Island, Joseph Incardona – éd. Seuil Policiers

Par Clémentine Thiebault

Aller simple pour Nomad Island Joseph Incardona Seuil PoliciersLes Jensen, une petite famille suisse à la perfection de dépliant publicitaire. Paul, la quarantaine raisonnable, analyste prospère comme il se doit. Iris, blonde, oisive et déprimée plus qu’il ne faut. Lou et Stanislas, les enfants entre premières rebellions et dernières régressions.

Le confort d’un quotidien propre et rangé, posé au bord d’un lac helvète où les salaires se mesurent en kilo. “Le juste milieu comme une hygiène de vie.” Mais l’ennui et cette intrusion publicitaire, “Oubliez ce que vous savez des vacances. L’île de vos rêves vous aime déjà, Iris. “Nomad Island Resort.” Sand doute la dernière occasion de s’offrir de vraies vacances trois semaines avant la reprise de l’école, alors vingt heures de carlingues, de salles d’attentes, de lumière artificielles, d’air vicié et de fatigue pour accéder au paradis. Un caillou au milieu de l’océan Indien, nature luxuriante et hôtel luxueux.

Mais des clôtures à l’Eden, des comportements étranges, des manquements flagrants. La notion même de temps diluée dans la perfection de l’île, la volonté happée par l’inertie de ce territoire “parfait, subtil et maléfique” et l’ennui qui serait poisseux s’il n’était si lumineux. La normalité petit à petit distordue par ce qui pourrait être une version paradisiaque de l’île du docteur Moreau. Et cette tension distillée propre aux catastrophes lentes mais inéluctables. Des ennuis pour les Jensen.

Et vous le bonheur vous l’imaginez comment ?” parodie Incardona en exergue, s’emparant avec doigté d’un concept dénaturé par les vendeurs de salades aux gogos consentants. “Ma partie s’arrête ici”, martèle le personnel de réclame de son cauchemar paradisiaque comme dans l’oppressant village du Prisonnier. Et la réalité de devenir une ligne floue aux frontières du fantastique comme souvent chez l’auteur qui joue avec la force des angoisses subjectives d’un individu perdu qui bascule et la violence lisse de la perfection de façade masquant la perte des repères. Un peu Lost.

Novembre 2014, 272 pages, 19 euros.

Prague, faubourgs est, de Timothée Demeillers – éd. Asphalte

Prague faubourgs est Timothee Demeillers AsphalteIl y a sept ans, Marek est parti. Au moment où tout le monde fêtait la fin de l’URSS, la liberté, le renouveau, le futur souriant, l’arrivée de la société de consommation. « Alors que tout se colorait », lui a déserté de l’autre côté de l’Atlantique. La mort de son père le fait brutalement revenir à Prague, le confrontant à une ville qu’il peine à reconnaître, et au souvenir douloureux de son amitié avec Jakub, perdue pour les yeux de la belle Katharina, qu’ils aimaient tous les deux.

Comme son titre l’indique, le sujet de ce récit polyphonique est bien la capitale tchèque. Les points de vue de Marek le revenant, de Jakub qui n’a cessé de s’enliser, et de Scott le jeune touriste américain, s’entrechoquent pour former un portrait amer de la ville bohème, transformée en un paradis pour touristes libidineux, pressés de vérifier si tous leurs clichés sur la région sont vrais. Et évidemment, grâce à l’application que mettent les autorités à satisfaire les visiteurs et à bonifier cette « richesse numéro un » qu’est le tourisme, ils le seront : l’alcool n’est pas cher, la bouffe dégueulasse, et les filles, même si elles ne ressemblent pas toutes à la bombe d’Europe de l’Est espérée, ne décevront pas non plus.

Pour son premier roman, Timothée Demeillers impressionne par sa manière de mener sa barque alors que son texte ne contient pas vraiment d’action (même si le dénouement entre Marek et Jakub est réussi). Tout tient à la force de son style et l’habileté avec laquelle, à travers ses trois narrateurs, il brosse le portrait d’une Prague vidée de son sang, passée sans transition de la cité grise planquée derrière le Rideau de fer à ce décor en carton-pâte fabriqué sur mesure pour les hordes d’Occidentaux en mal de sensations fortes. Des espoirs nés de la révolution de velours, ne reste qu’une sorte de gigantesque bordel à ciel ouvert, où certains boivent pour s’amuser pendant que d’autres boivent pour oublier. « Du moment qu’ils entendaient une langue qui sonnait slave, que les types avaient des gueules imbibées d’éthanol et que les nanas ressemblaient à des actrices de X, ça leur suffisait, le dépaysement culturel était complet et Prague au temps du libéralisme et du tourisme de masse se retrouvait inexorablement rattachée au grand frère russe. »

Octobre 2014, 160 pages, 16 euros.

L’Usure du monde, Critique de la déraison touristique, de Rodolphe Christin – éd. L’Echappée

L Usure du monde Critique de la deraison touristique Rodolphe Christin L'EchappeeAu milieu de vos vacances, quand vous tombez nez-à-nez avec votre voisin de palier sur une plage de Bretagne, quand vous vous retrouvez devant le Zara de Barcelone ou le H&M de Londres, ou face à un énième monument mollement admiré au prix de deux heures de queue et de 25 euros, ne vous êtes-vous jamais demandé ce que vous fichiez là ? Et si vous vous étiez fait avoir ? Dans sa Critique de la déraison touristique, Rodolphe Christin analyse ce qui est désormais devenu l’un des aspects les plus révélateurs de l’emprise du capitalisme sur nos vies : le tourisme. Voilà le moyen de continuer de faire consommer les travailleurs toute l’année, et, en plus, de contrôler leurs déplacements. Car là où les premiers congés payés inquiétaient patrons et politiques (mais que vont faire ces dangereuses masses une fois libérées du travail pendant une semaine ? Vont-elles se mettre à lire, à penser, à prendre du recul ?), rapidement, les vacances ont été suffisamment encadrées pour non seulement servir de soupape à la pression de la société (en nous aidant à l’accepter sagement) mais en plus, devenir une industrie à part entière, extrêmement lucrative.

Dans ce petit pamphlet clair et concis, le sociologue montre à quel point le développement de cette industrie apparaît comme le stade ultime de l’économie de marché. Abordant autant des angles habituels (l’écologie, l’économie) que des aspects plus inattendus (le tourisme sexuel, l’obsession moderne pour la mobilité, la littérature, ou le sentiment de revanche sociale), L’Usure du monde, écho déformé de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, montre à quel point le tourisme est une illusion de liberté, qu’il faut remettre en cause sous peine d’alimenter encore et encore un système destructeur. Une machine bien huilée, avec ses passages obligés et ses spots à ne pas manquer, à ne pas confondre avec le voyage et sa soif d’altérité, sa curiosité, son errance, son dépaysement formateurs : « Le tourisme est la réponse que la culture du capitalisme libéral apporte afin de canaliser le fonds subversif à l’origine de la recherche d’une transformation de sa condition. » Vu comme ça oui, quand on toise le Zara de Barcelone, on a quand même l’impression de s’être fait avoir.

Septembre 2014, 110 pages, 10 euros.

Jimjilbang, de Jérôme Dubois – éd. Cornélius

Jimjilbang Jerome Dubois Cornelius

En voyage, il y a ceux qui ont rendez-vous en terre inconnue, qui se plongent dans la culture locale, qui essaient d’apprendre la langue du cru et s’excitent à l’idée de goûter des plats étrangers. Et puis il y a les autres. Le personnage mis en scène dans Jimjilbang est de ceux-là. Quand il débarque en Corée du Sud, lui se braque tout de suite. A la curiosité, il préfère la méfiance. A l’enthousiasme, un cynisme désabusé, qui rend son séjour rapidement exécrable. Rien ne l’intéresse, rien ne retient son attention, rien n’est jamais comme il faut. « Usant. Prévisible. Banal. » Avec sa tête de cachet d’aspirine, il râle parce que personne ne parle français, parce que les restaurants sont des bouis-bouis répugnants, parce que la ville est laide.

Loin de l’Asie colorée et de ses grandes villes à la frénésie contagieuse, la Corée de Jérôme Dubois paraît ouatée. Silencieuse. Les lignes géométriques du dessin lui confèrent la froideur de l’acier, que le découpage mécanique rend encore plus glaçante. Le noir et blanc, capable de virer à l’expressionnisme lorsqu’une ruelle se transforme en une gueule infecte, déploie ses ombres inquiétantes. La réticence du touriste rongé par la solitude se mue petit à petit en un malaise palpable, voire en une paranoïa oppressante. « Vous me faites peur. Vous êtes des sadiques. » Pas besoin de beaucoup de mots : Jérôme Dubois sait, à travers ses compositions blafardes, diffuser une atmosphère étrange, qui pourrait basculer à tout moment vers le drame.

Jimjilbang Jerome Dubois Cornelius

Avril 2014, 114 pages, 22,50 euros.

L’Ile invisible, de Francisco Suniaga – éd. Asphalte

L Ile invisible Francisco Suniaga AsphalteAu large du Venezuela, Margarita fait figure de paradis. Le ciel est bleu, la mer est bleue, et même l’odeur de l’air est bleue (paraît-il). De quoi ravir les vacanciers, nombreux sur ce rocher perdu au bout du chapelet des Petites Antilles. Seulement, lorsque Frau Kreutzer débarque de Düsseldorf pour lever le voile sur la mort de son fils Wolfgang, qui avait ouvert un bar de plage sur cette terre pardisiaque, on comprend que derrière le charme de ce morceau de terre débonnaire aux allures de carte postale, se cache une tout autre île, invisible. “L’autre île, que l’on suppose dans la violence de l’aube, dans le soleil blanc et atroce du midi et dans la lumière rouge du crépuscule colérique qui, le soir, refuse de disparaître et embrase le ciel avant de mourir.”

Qui dit mort mystérieuse dit enquête, et L’Ile invisible aurait pu être un roman policier – il en utilise de nombreux ressorts. Mais c’était sans compter sur le pouvoir d’inertie de Margarita, embourbée dans les lenteurs administratives, le clientélisme et la pauvreté d’un Etat qui n’a de socialiste que le nom. Impossible dans ces circonstances, pour l’avocat Benítez, de mener à bien son investigation. Impossible, pour Francisco Suniaga, d’écrire un polar, alors que les personnages peinent à contrôler leur propre vie. Alors le récit, envoûtant, se métamorphose, se dilue, laisse des questions en suspens. Il glisse vers l’enquête littéraire lorsque Benítez tente de comprendre pourquoi il a rêvé en anglais. Change de ton, entre le journal intime, le récit à la première personne, ou une narration plus classique. Ausculte les vicissitudes des habitants désenchantés, floués par le rêve communiste, rappelant les personnages du Cubain Leonardo Padura.

Si elle transpire partout, la violence reste le plus souvent embusquée. Une violence “qui se devine sous la peau des hommes”, et menace d’éclater à tout instant, pure, brutale, mortelle. Celle des combats de coqs qui fascinaient tant Wolfgang, métaphores de la condition humaine, et soupape de sécurité d’une société qui, sinon, risquerait d’exploser. La “furie aveugle des coqs” pour canaliser, un temps au moins, celle des hommes.

La otra isla. Traduit de l’espagnol (Venezuela) par Marta Martínez Valls, septembre 2013, 250 pages, 21 euros.


POURSUIVRE AVEC >
Notre article sur L’homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura.

Le Destin du touriste, de Rui Zink – éd. Métailié

Visiblement suicidaire, Greg le touriste débarque dans une contrée hostile avec l’envie d’en finir. Une destination réputée pour sa pauvreté endémique, sa criminalité insatiable, ses prises d’otages, ses meurtres et ses attentats, sur fond de guerre civile larvée. Il y a de quoi faire. Pendant les sorties organisées, on peut se promener parmi des pauvres toujours tentés de vous détrousser (heureusement que l’armée les tabasse avant qu’ils n’y parviennent), croiser des femmes qui traînent leur enfant mortellement blessé par des éclats d’obus, ou assister à une pendaison publique, que l’on prendra soin d’immortaliser avec la caméra de son téléphone portable. Bref, des vacances avec de vraies sensations fortes, loin des ennuyeuses sorties au musée ou du farniente sur la plage – d’ailleurs ici, la plage est tapissée de mines antipersonnelles.

Texte court, féroce, alerte, truffé de clins d’œil, Le Destin du touriste a l’humour méchant. Le but n’est pas de faire rire, mais de provoquer et d’imaginer, par le biais de ce récit d’anticipation cynique, l’avenir d’une vieille Europe peuplée d’insatisfaits, dans laquelle le bonheur se mesure désormais à l’aune des indices économiques. Or, quand on n’a plus rien à vendre ni aucune ressource naturelle, le touriste et son portefeuille bourré de devises deviennent la plus précieuse des richesses. Encore faut-il parvenir à les attirer. A l’instar d’un Orwell, d’un Zamiatine ou d’un Huxley, l’écrivain portugais façonne un conte satirique d’une grande portée politique et philosophique. Charge contre la fascination voyeuriste qu’exercent la mort ou la guerre, dénonciation de l’exploitation des pays du Sud par le Nord, Le Destin du touriste couche sur le papier une hypothèse pas si extravagante, à l’heure où le bien-être collectif et la liberté sont si souvent sacrifiés au profit de la rentabilité, de la productivité ou de la sécurité. Malgré un dénouement un peu bâclé, alourdi par quelques passages inutilement explicites, Rui Zink signe un ouvrage véhément, un cauchemar qui interpelle, avec une virulence qui se fait rare dans le paysage littéraire actuel.

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Traduit du portugais par Daniel Matias, mars 2011, 192 pages, 18 euros.