Ils ont tous raison, de Paolo Sorrentino – éd. Albin Michel

Ils ont tous raison Paolo Sorrentino albin michel couverture italie rentree litteraireIls ont tous raison est un livre rêvé. Un roman jouissif, dans lequel on se plonge éperdument. Un récit excitant, émouvant, espiègle, dans la peau de ce personnage détestable et attachant : Tony Pagoda. Mi-escroc mi-séducteur, chanteur pour dames vaniteux, spécialiste de la chanson mielleuse, Pagoda enfile les tubes, comme les lignes de coke et les groupies échauffées. Avec sa voix de velours et ses doigts boudinés perclus de bagouzes dorées, il fait rêver les vieilles filles de Naples à New York, jusqu’à se produire, un beau jour de 1979, devant son idole Sinatra himself. Du succès à l’exil, durant dix-huit longues années passées au Brésil à regarder les cafards régenter son monde, Tony Pagoda s’engouffre dans un tourbillon d’aventures rocambolesques.

En forme de biographie désordonnée, le premier roman de Paolo Sorrentino est porté par la voix de Tony P. qui raconte, sur un ton inimitable et dans le désordre, son addiction à la drogue, ses tournées, son dépucelage, son grand amour perdu ou sa parenthèse sud-américaine. Autour de ce personnage-monde, gravitent une nuée de figures inoubliables (une baronne obèse amatrice de jeunes garçons, un mafieux mélomane, un mystérieux Italien réfugié au fin fond de la jungle amazonienne…), comme autant de pièces d’un puzzle baroque, excentrique et enivrant. Pour donner corps à son héros avec une telle réussite, le réalisateur de This Must be the Place imagine un langage fleuri où la vulgarité le dispute à l’enchantement. Avec un sens de la formule inné, il fait de chaque description un monument d’humour, multiplie les expressions hilarantes, les images désopilantes, les clins d’œil habilement réutilisés – à l’image du film Fitzcarraldo de Werner Herzog.

Derrière le plaisir euphorisant de la lecture, le metteur en scène de Il Divo arrive aussi, avec beaucoup d’astuce, à donner à son texte une résonance profonde. Satirique sans jamais s’apesantir ni jouer les donneurs de leçon, il fait de son héros pathétique l’incarnation d’un pays (voire d’une civilisation) en pleine déchéance, s’attaquant, dans la dernière partie du roman, à cette Italie désincarnée et superficielle. Désormais dominée par la médiocrité et les parvenus, Rome a vu l’avènement de la chirurgie esthétique, le triomphe du vide intellectuel, la disparition du rire et la constipation du langage. Autant de maux que la fougue romanesque du roucouleur napolitain ronge avec un enthousiasme contagieux.

Traduit de l’italien par Françoise Brun, août 2011, 430 pages, 22,5 euros.