L’Expérience Oregon, de Keith Scribner – éd. Christian Bourgois

Experience Oregon Keith Scribner Christian BourgoisExpérience. Prenez un couple de New-Yorkais sur le point d’avoir son premier enfant. Enfouissez-le au fin fond de l’Oregon, au nord des Etats-Unis, sur la côte Pacifique. Là où il pleut huit mois sur douze. Là où les membres du Club des Lesbiennes motocyclistes font des barbecues le dimanche. Professeur d’université spécialisé dans les mouvements de masse et le radicalisme politique, Scanlon, le mari, trouve dans la région un sujet d’étude rêvé : hostile à la mondialisation, le nord-ouest américain, repaire de hippies sur le retour et d’anarchistes tatoués, est tenté par l’indépendance depuis des dizaines d’années. Laissez-le mijoter pendant que Naomi, sa femme, ex-créatrice de parfums qui a perdu son odorat des années plus tôt, retrouve brutalement son nez grâce au déménagement. Pour autant, elle n’est pas vraiment emballée par les bienfaits de la campagne… Afin de compliquer un peu les choses, mettez-leur dans les pattes une jolie mère célibataire à la tête du mouvement séparatiste local (pour lui) et un jeune anarchiste fanatique plein d’admiration (pour elle). Secouez. Observez.

Résumé ainsi, on dirait un bête récit sur la fidélité conjugale et les vertus des produits bio. Erreur. Car Keith Scribner déplie constamment son intrigue pour ajouter de nouvelles dimensions à son Expérience. La famille, l’amour et le couple sont envenimés par l’ambiance insurrectionnelle qui transpire de cette bourgade faussement tranquille. Avec, en toile de fond, le portrait acide d’un Etat américain monolithique, dont l’autorité s’effrite chaque jour un peu plus. Pour plonger ses personnages dans un dilemme constant, Scribner s’appuie sur une écriture sensuelle à l’extrême, guidée par les arômes que perçoit l’odorat surdéveloppé de Naomi. La lecture devient alors une expérience sensorielle, physique : les personnages s’affirment non seulement par leur grande finesse psychologique, mais aussi, chose beaucoup plus rare dans la littérature, à travers leurs corps, qui n’hésitent pas à aller à l’encontre des esprits qui les dirigent.

Roman suave et volatil, L’Expérience Oregon sonde ce perpétuel combat que se livrent, en chacun de nous, idéalisme et pragmatisme, engagement militant et confort personnel, famille et individu. En allant au plus près de ce déchirement entre l’espoir et les convictions, entre ce que l’on est certain de vouloir et ce que l’on n’ose pas désirer, Keith Scribner réussit à cerner ce qui, finalement, fait l’essence d’une vie : les renoncements qui la jalonnent.

The Oregon Experiment. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel Marny, août 2012, 530 pages, 21 euros.

Les Traîtres, de Giancarlo De Cataldo – éd. Métailié

Les Traitres Giancarlo De Cataldo Metailie couvertureLes Traîtres est un ouragan. Un périple étourdissant au cœur de trente années cruciales qui, entre 1840 et 1870, accouchèrent de l’unification italienne. Autour de Lorenzo, le révolutionnaire devenu traître, espionnant le républicain Giuseppe Mazzini pour le compte de l’ennemi Austro-Hongrois, c’est toute une galaxie de personnages hétéroclites qui s’agitent, parmi lesquels nombre de figures historiques, subtilement glissées dans cette foule exaltée. Aventuriers sardes, terroristes français, mafieux napolitains, bandits siciliens, journalistes américains, putains sans frontières, lords anglais, républicains génois, soldats piémontais, peintres ou scientifiques. Des salons londoniens enfumés aux abominables geôles napolitaines, Les Traîtres virevolte, porté par un souffle romanesque intarissable. Enchaînant les chapitres courts, multipliant les points de vue, Giancarlo De Cataldo façonne une fresque où le grandiose le dispute au pathétique. Là où l’inoubliable Romanzo Criminale (2006), malgré une pointe de baroque, se contenait dans une noirceur froide, ce tourbillon doit beaucoup à la frénésie extravagante du feuilleton, brassant tous les genres, du roman d’aventures au récit d’espionnage.

Les deux scènes d’ouverture – l’initiation d’un mafieux et la folie d’un prêtre brûlant une sorcière dans un village calabrais – le sous-entendaient déjà avec ironie : bâtie sur de telles fondations, cette nouvelle Italie risquait d’aller loin. Le rôle primordial des mafias balbutiantes, la lâcheté des élites, leur haine du peuple, la corruption ou le mépris de la femme en disent déjà beaucoup sur l’avenir de la péninsule. “Les puissants changeaient ? Le monde ne changeait pas : il y avait ceux qui étaient au-dessus et ceux qui étaient au-dessous. C’était toujours et seulement une question d’argent.” De même les déchirements futurs sont déjà annoncés par le martyr de la Sicile révoltée, violemment mise au pas par la capitale et l’impossible amalgame de peuples qui ne parlent même pas la même langue (mais des dialectes bigarrés, musicalement traduits par Serge Quadruppani). “Ils combattaient comme des frères mais n’étaient pas frères, et ne le deviendraient jamais.”

L’ancien magistrat devenu écrivain harponne la grande Histoire en passant par ses coulisses galeuses. De l’idyllique unification, du malicieux Cavour, du fier Garibaldi et du roi de tous les Italiens, ne reste ici qu’un abîme de tromperies vénales, d’alliances bafouées, et de complots avortés. Giancarlo De Cataldo fusille les mythes fondateurs de sa nation, usant paradoxalement d’une fiction immodérée pour démasquer “des misères travesties en grandeurs, [des] escroqueries déguisées en héroïsme.” Car ce ne sont pas les héros qui font l’Histoire, mais bien les traîtres. Les lâches. Tantôt maîtres chanteurs, tantôt espions, tantôt assassins. “Ensuite un peintre viendra, et il transformera le sang et la merde en mythe. Et d’autres naïfs croiront non pas à la réalité, mais à sa représentation.”

Traduit de l’italien par Serge Quadruppani, février 2012, 514 pages, 23,50 euros.

Breakfast on Pluto, de Patrick McCabe – éd. Asphalte

Breakfast on Pluto Patrick McCabe Asphalte couvertureAbandonné à la naissance, Patrick, fruit des ardeurs d’un curé un peu trop affectueux avec son petit personnel, est élevé par une marâtre qu’il surnomme “La Moustachue”. Dès lors, Paddy, mal dans sa peau, développe un sérieux problème d’identité, qu’il résout en s’attifant comme une fille et en se barbouillant de maquillage. Avant de claquer la porte de son petit village à la frontière irlandaise et de filer dans le Londres sautillant du début des années 1970. Entre homosexualité, prostitution et travestissement, Paddy est devenu Pussy. Elle tente de trouver sa place, bringuebalée d’un protecteur à l’autre. Et de retrouver sa vraie mère, qui lui manque éperdument.

Avec son enthousiasme volubile et ses manières décomplexées, Pussy s’épanche, tombe amoureuse, ment, enjolive la réalité, déforme ses souvenirs, puis devient lucide, brutalement, avant de faire machine arrière. Parfois, elle donne l’impression de sombrer dans la folie, à moins qu’elle ne devienne au contraire de plus en plus sensée. En plaçant son roman dans la bouche bariolée de rouge à lèvres de son insaisissable héroïne, Patrick McCabe imagine un texte débordant, exalté, enchaînement de chapitres succincts qui sautent du coq à l’âne, changeant sans arrêt de tonalité. L’écrivain irlandais brouille les pistes, son récit s’enrichissant à chaque fois de nouvelles facettes.

Car derrière la quête d’identité de Paddy-Pussy, qui s’obstine à trouver un chez soi confortable et chaleureux, c’est toute une Irlande qui se cherche. L’IRA fait parler le sang, les bombes explosent au cœur de Londres, catholiques et protestants s’entretuent. La musique du Swinging London couvre tant bien que mal le bruit des déflagrations, les anecdotes cocasses côtoient des épisodes terribles : Patrick McCabe raconte le pire avec une exubérance et une joie de vivre détonantes, reflets de ces années contrastées où l’émancipation se manifestait autant par l’amour que par la violence.

> Pour lire un extrait du livre Breakfast on Pluto : cliquez ici.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Audrey Coussy, septembre 2011, 200 pages, 16 euros.

Au pays des mensonges, de Etgar Keret – éd. Actes Sud

Au pays des mensonges Etgar Keret actes sud couvertureOuvrir un recueil de nouvelles d’Etgar Keret, c’est avancer dans un univers familier, composé de bribes d’existences ou de visages que l’on a l’impression d’avoir déjà croisé quelque part. Rapidement pourtant, Keret bifurque, avec cette manière qu’il a de toujours trouver une nouvelle façon d’aborder des choses banales, de toujours choisir un point de vue déviant. Regroupant trente-neuf histoires très courtes, comme à son habitude, Au pays des mensonges affirme encore un peu plus le talent de son auteur, capable de cerner ce qui nous échappe ou, plus précisément, ce à quoi l’on essaie d’échapper. Ses personnages tentent, par tous les moyens, de se voiler la face, de se soustraire à une réalité qui les effraie, les maltraite. Hagaï passe ses journées les yeux fermés, à s’imaginer vivre la vie de ceux qu’il croise ; Avishaï rêve qu’il retourne en enfance et repousse son réveil pour rester bien au chaud chez maman ; Miron usurpe des identités dans un bar pour avoir quelqu’un à qui parler ; Oscar tente de revivre le coma dans lequel un accident l’avait plongé. “La vie me fait l’effet d’un piège. On y entre sans se méfier et ça se referme sur vous. Une fois qu’on est dedans (…), il n’y a plus nulle part où s’enfuir”.

De cette mélancolie de la solitude, de cette peur de voir la vérité en face, Etgar Keret tire des récits multicolores, relevés par un humour sarcastique ou par un comique de situation frisant l’absurde. Keret titille son lecteur, navigue entre fantastique débridé et réalisme pointilleux. D’autres fois, c’est l’horreur et la violence qui s’invitent entre les lignes, émanations d’une société israélienne qui prend forme en arrière-plan. L’ombre du terrorisme, l’instabilité d’un pays qui “ne comprend que la force”, constamment au bord du précipice, font peser sur ces pages une menace palpable. Ainsi une hémorroïde géante cohabite-t-elle avec des histoires d’anges ou de réincarnation, tandis que les maris volages croisent des personnages dont l’enveloppe charnelle s’ôte aisément, à l’aide d’une fermeture éclair. Un recueil d’une vigueur surréaliste, tableau éclaté des inquiétudes et des contradictions de notre monde.

Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, septembre 2011, 206 pages, 20 euros.

Weather Underground, Histoire explosive du plus célèbre groupe radical américain, de Dan Berger – éd. L’Echappée

waether underground echappee dan berger couverturePeu connu en France, le Weather Underground fut pourtant l’un des groupes contestataires les plus actifs de la fin des années 1960 à la fin des années 1970. Alors que la plupart des protestataires de l’époque étaient issus des minorités noires (Black Panthers), indiennes (AIM, American Indian Movement) ou portoricaines (Young Lords) entre autres, le Weather Underground se distingue d’abord parce qu’il regroupe des étudiants blancs de la middle class. Férocement antiracistes, bien décidés à renverser le gouvernement, ils revendiquent fièrement leur solidarité avec les autres mouvements d’émancipation. De quoi inquiéter le FBI, terrifié de voir des Blancs joindre les rangs de ses opposants les plus farouches, et ainsi fissurer “l’unité de façade de la nation blanche”. Les Weathermen repensent d’ailleurs la lutte des classes, soulignant le paradoxe des ouvriers blancs, prolétariat exploité, mais également privilégié par rapport à leurs confrères de couleur : “Les travailleurs blancs d’Amérique s’étaient historiquement ralliés à l’empire dans le but d’obtenir quelques miettes de privilège blanc”.

Combattant l’impérialisme américain tant dans le monde (Guerre du Vietnam, coup d’Etat au Chili…) que sur son propre territoire, lorsqu’il harcèle, emprisonne et assassine des représentants des Black Panthers par exemple, le WU naît d’une colère : celle de constater que la gauche officielle, par son silence accablant, soutient de fait la politique belliqueuse et répressive du pays. Face à l’invraisemblable violence des forces de l’ordre (notamment lors d’une manifestation pendant la convention démocrate de Chicago en 1968, qui marqua à vie le journaliste Hunter Thompson, d’une brutalité telle qu’on la qualifia d’“émeute policière”), le groupe choisit de rendre coup pour coup. Il veut attaquer l’Amérique de l’intérieur, ouvrir un nouveau front en son sein. Ses membres passent dans la clandestinité, multiplient les attentats audacieux entre autres contre le Capitole, le Pentagone, le département d’Etat, s’attachant à ne jamais faire de victimes.

Prenant soin de ne pas réduire le Weather Underground à une simple organisation terroriste, ce qui est souvent le cas aujourd’hui, surtout depuis le 11 Septembre, Dan Berger s’applique à rendre compte de l’évolution du mouvement. Il explore sa pensée à la fois syncrétique et novatrice, mais échafaude surtout une réflexion riche sur cette période où il semblait possible de changer le monde. Certes militant, son essai n’en reste pas moins critique et nuancé, trouvant la bonne distance pour traiter d’un sujet complexe. En retraçant le destin de l’organisation armée dont le nom est tiré d’une chanson de Bob Dylan, il se penche sur la question des droits civiques, sur le système carcéral, sur le racisme plus ou moins latent de la société américaine, l’écoeurante sauvagerie des forces de l’ordre, les autres groupes de l’époque, la question du recours à la violence… Au point de reconnecter, adroitement, les problématiques du Weather Underground avec le contexte actuel. Et de faire de cet ouvrage non seulement le fruit d’un travail historique captivant, mais aussi le point de départ d’une nouvelle réflexion, encore à construire.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Aurélie Puybonnieux, avril 2010, 600 pages, 24 euros.