Debout l’humanité !, de Osamu Tezuka – éd. Flblb

debout l'humanite manga osamu tezuka flblb couvertureAlors que l’on croyait bien connaître d’Osamu Tezuka, voilà qu’est traduit l’un de ses ouvrages les plus déconcertants. Tout commence lorsque Tenka Taihei, un déserteur repris par l’armée, est obligé de jouer les cobayes pour des expériences militaires. On découvre à cette occasion que les spermatozoïdes à deux queues de ce petit bonhomme falot sont exceptionnels, capables de donner vie à un être humain nouveau, ni homme ni femme : un asexué. L’intrigue feuilletonesque part alors dans tous les sens. Les rebondissements sont à peine croyables, les personnages s’avèrent complètement instables et le récit ne cesse de changer de ton. Tambour battant, Debout l’humanité ! enchaîne les péripéties excentriques sans se préoccuper de la cohésion de l’ensemble. Heureusement, le mangaka sait parfaitement mener sa barque pour que la lecture reste un plaisir.

La singularité de ce volume réside d’abord dans son dessin. Le célèbre trait arrondi et bondissant du Japonais perd en précision pour se faire plus pressé, plus sommaire, obéissant à une dynamique proche du dessin de presse. Ce n’est sans doute pas un hasard, puisque Debout l’humanité ! est aussi l’ouvrage le plus engagé et le plus véhément de Tezuka. Si le père d’Astro Boy a souvent profité de ses bandes dessinées pour suggérer un message écologique, pacifiste, voire une critique de certaines dérives de la modernité, jamais il n’a concentré autant de hargne dans une seule histoire. Publiées dans la revue Manga Sunday entre janvier 1967 et juillet 1968, période ô combien mouvementée, les aventures de Tenka Taihei et de son fils Miki l’asexué deviennent le prétexte à une dénonciation enflammée. Le racisme, l’exploitation des faibles, le cynisme de l’industrie culturelle, les abus du système capitaliste, les dérives de la science, la dictature, l’incurable cruauté des hommes, l’aliénation sociale ou l’absurdité de la guerre (au Vietnam entre autres) : tout y passe. Ca fait beaucoup – peut-être même trop pour que le discours n’en ressorte pas brouillé.

C’est finalement ailleurs que réside le véritable intérêt de cet ouvrage. Très explicitement, comme rarement il a osé le faire, sauf peut-être dans La Femme insecte, Osamu Tezuka parle de sexe, allant jusqu’à évoquer la transsexualité ou l’inceste, avec une naïveté qui lui permet de ne pas sombrer dans le mauvais goût. Le destin de ces nouveaux humains du “troisième sexe” finit par ressembler à la triste métaphore de la solitude et des frustrations humaines, le récit s’achevant même, pour une fois, sur une note désespérée. Si elle n’est pas l’œuvre la plus aboutie de son auteur, loin de là, Debout l’humanité ! n’en reste pas moins, assurément, l’une des plus curieuses.

Traduit du japonais par Jacques Lalloz et Rodolphe Massé, mai 2011, 432 pages, 18 euros.