Codex Comique, de Dan Rhett – éd. Arbitraire

Codex Comique Dan Rhett ArbitrairePour ceux qui l’ignoreraient encore, Arbitraire est d’abord une revue de bande dessinée, parmi les plus inventives et les plus attrayantes. Dernier paru, le numéro 11 impose une fois encore un contenu hirsute et exigeant. Au programme, des invités de la qualité de Martes Bathori, Benoît Preteseille, François De Jonge ou le très recherché Capron, encadrés par les auteurs de la bande Arbitraire dont Pierre Ferrero (auteur du Marlisou), magnifiquement mis en valeur dans des pages imprimées en rouge sur gris, mais aussi Antoine Marchalot et son humour biscornu, ou Charles Papier et Géraud, qui avaient chacun sorti en fin d’année dernière un volume en solo.

De plus en plus, Arbitraire devient aussi une maison d’édition à part entière. Un nouveau pas est franchi avec la parution de ce Codex comique, élégant petit volume cartonné et toilé, qui regroupe les étranges histoires de l’Américain Dan Rhett, réalisées entre 2006 et 2009. Etranges histoires, car l’on croise ici une faune disparate. Cochons-garous, pantins de bois, super-héros poètes, fantômes squelettes, aliens et femmes-serpents se télescopent dans un bric-à-brac de références. Contes pour enfants, comics, mythologie : Dan Rhett passe tout à la moulinette pour en extraire des récits extravagants, loin des habituels canons narratifs. Les situations s’enchaînent avec une logique farfelue, qui voit par exemple un gnome agressé par des mini-magiciens débarquer dans un salon par un vortex interdimensionnel pendant qu’une famille regarde la télé, ou un singe tromper la vigilance des humains en se déguisant trop bien. Le dessin naïf, primitif même, confine à l’art brut, et ajoute encore à la spontanéité des intrigues tordues de l’Américain.

“Et donc, qu’est-ce que ça apporte à l’histoire ?” demande un personnage au début du recueil. La réponse, c’est qu’il ne faut pas se poser la question, mais se laisser porter par ces pages construites comme des rêves d’enfant, où le mot FIN peut survenir au détour de chaque planche – à moins qu’un nouveau rebondissement, irrationnel évidemment, ne vienne relancer la machine. Codex comique se traverse comme une sorte de voyage improvisé, une errance loufoque dans une contrée dont le charme ingénu donne envie de s’y attarder

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Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Julien Thomas, janvier 2013, 180 pages, 13 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > La critique de Marlisou, de Pierre Ferrero, l’interview de Benoît Preteseille, ou les critiques de Trans Espèces Apocalypse et de Hoïchi le-sans-oreilles de Martes Bathori.

RENCONTRE AVEC GREGORY MARDON / Au-delà du masque

Gregory Mardon interview Le Dernier Homme DupuisEn 2011 et 2012, Grégory Mardon a fait paraître les trois volumes d’une trilogie pleine de finesse sur le couple, le mariage, la mort, la routine, la solitude, bref : la vie. Les Poils, C’est comment qu’on freine ? et Le Dernier Homme résument le talent d’un auteur capable d’aborder tous ces thèmes a priori banals avec un ton drôle et intimiste, se réappropriant habilement tous les genres imaginables, de la comédie romantique (Le Dernier Homme) au récit érotique (Madame désire ?) ; de l’épopée moyenâgeuse (Le Fils de l’Ogre) au pastiche de comics américain (Cycloman). Le tout avec une aisance et une ironie qui, alliées à son dessin voluptueux et ses couleurs de plus en plus riches, font de cet auteur discret l’un des plus accomplis de la bande dessinée française actuelle. La réédition de Cycloman a parachevé une année 2012 particulièrement réussie, et annonce l’arrivée prochaine de la suite des aventures de ce super-héros timide, scénarisées par Charles Berberian.

Les Poils, C’est comment qu’on freine ? et Le Dernier Homme s’ouvrent tous les trois sur la même fête costumée – comme Cycloman d’ailleurs. Pourquoi ?

Pour faire le lien entre tous les personnages, il me fallait un point de départ unique et commun. Une fête costumée, ça accroche le regard, et ça me permet jouer avec les déguisements des personnages, qui reflètent leur personnalité. D’emblée, en une scène, sans trop en faire, je peux déjà imprimer un ton et dire beaucoup sur eux. En plus, j’ai tendance à m’ennuyer vite, alors j’essaie de trouver des astuces pour varier les plaisirs et m’amuser quand je dessine. Sachant que je partais encore une fois sur une histoire contemporaine, je m’étais dit que grâce à cette fête, j’aurais au moins quelques pages où je pourrais dessiner des chevaliers, des pirates ou des super-héros…

Dans Le Dernier Homme, le héros Jean-Pierre déclare : “Je ne suis pas sûr d’avoir pris le bon costume.” Cette phrase pourrait s’appliquer à nombre de vos personnages : ceux de la trilogie, mais aussi celui de Cycloman, coincé dans son costume de super-héros. La question de l’identité est au centre de vos livres ?

Le jeu de masques est quelque chose qui m’intéresse. J’aime bien cette idée paradoxale du déguisement qui nous permet de nous cacher et d’avancer masqué, mais qui, en même temps, permet de se faire remarquer. On est tous un peu comme ça, notamment dans les débuts d’une relation ou dans le monde du travail : on essaie de donner une image de soi, de la contrôler, de se mettre en valeur… Il y a toujours cette couche de maquillage qui cache notre vraie personnalité.

Vous en profitez pour avancer masqué, vous aussi ?

C est comment qu on freine Gregory Mardon Dupuis couverture trilogieQuand on est masqué, on peut se lâcher et parler de soi-même, plus que dans une autobiographie ou une autofiction je trouve. C’est en étant caché que je raconte le plus de choses sur moi-même. Ma bande dessinée a toujours été sincère, basée sur des choses que j’avais vécues ou observées, mais en même temps j’aime profondément la fiction, l’aventure. Donc le réalisme est tordu, aménagé, altéré pour en faire quelque chose de plus excitant, de plus spectaculaire. C’est ce que permet notamment le récit de genre. Par exemple, même si c’est un récit bourré de références qui se déroule au Moyen Âge, même si je me suis inspiré d’une nouvelle de Flaubert pour le scénario, Le Fils de l’Ogre reste l’un de mes albums les plus personnels. J’avais envie d’être violent, sombre, j’avais quelque chose à faire sortir, et j’ai pu le faire de manière très relâchée, abrité derrière tout ce décorum médiéval. Lire la suite

Comix Remix, intégrale, de Hervé Bourhis – éd. Dupuis

Comix Remix integrale Herve Bourhis DupuisLes super-héros ont vendu leur image à la pub. Désormais, ils passent plus de temps devant les caméras à tourner des spots pour des shampoings qu’à combattre le mal. A force d’être invincibles et de se sentir supérieurs à tout le monde, ces justiciers dégénérés n’en ont plus grand-chose à carrer de la défense de la veuve et de l’orphelin : ce qui compte, c’est le pognon et le pouvoir. Dans la tentaculaire Towerville, les élections approchent, et la Corporation des super-héros est bien décidée à asseoir encore un peu plus sa domination. Il faut éradiquer définitivement les clandestins, faction boiteuse de monstres qui résiste encore à l’autoritarisme de la Corporation.

Initialement parus entre 2005 et 2007, les trois volumes de Comix Remix réunis ici n’avaient pas reçu à l’époque la résonance qu’ils méritaient. Si elle débute comme une parodie de comics, avec ses personnages encostumés, ses clins d’œil amusants et son détournement malin des codes du genre, la trilogie prend rapidement une tout autre ampleur. Même si le second degré reste présent jusqu’au bout, notamment grâce aux dialogues pleins d’humour, l’intrigue s’assombrit progressivement, devient plus politique, plus équivoque, comme contaminée par le cynisme des super-héros violents, racistes et despotiques.

Reprenant à sa sauce les clivages des X-Men ou la noirceur de Dark Knight de Frank Miller, Hervé Bourhis les accommode avec beaucoup d’aisance à son univers fourmillant de personnages de toutes les formes, de toutes les couleurs, du super-héros bodybuildé au bonhomme en chewing-gum rose, de la femme cyborg à l’extraterrestre tout vert. Le mordant du dessin et le tempo, irrésistible pendant 250 pages, font le reste. A mi-chemin entre l’atmosphère crépusculaire des Watchmen d’Alan Moore et la fantaisie de la série Donjon de Sfar et Trondheim, l’ambitieux Comix Remix se dévore avec bonheur.

Comix Remix integrale Herve Bourhis DupuisIntégrale des 3 volumes. Septembre 2012, 248 pages, 29,90 euros.

Dopututto Max, numéro 2 – éd. Misma

Dopututto Max numero 2 MismaLa revue des talentueuses éditions Misma fait son retour. Des gags onomatopesques d’Ed pour les fans de monstres geek au journal berlinois de Sandrine Martin, Dopututto balaie un spectre très large, en noir et blanc ou en couleurs. Ca commence avec de la mythologie dépoussiérée : Claude Cadi s’amuse avec un road-trip dans lequel Zeus, le plus pervers des dieux, essaie de rattraper sa chérie en fuite. Elle va croiser deux demoiselles en Cadillac, bien décidées à entrer en contact avec la population locale.

La mythologie, Anne Simon connaît bien. L’auteur de la palpitante Geste d’Aglaé la déforme pour mieux raconter, avec justesse, l’ambiguïté des sentiments humains. Mythes modernes, les super-héros s’invitent aussi dans ce numéro. Singeon et Ronald Grandpey s’amusent avec les codes du genre, tandis que l’Italien Alessandro Tota raconte l’apparition de Superman au début des années 1930. Quant à El Don Guillermo, il nous concocte une enquête aussi foireuse qu’espiègle dans le milieu de l’aérobic et de la télé, menée par Salami, la présentatrice qui finit toujours par montrer ses seins.

Tout le monde semble d’ailleurs venu ici pour s’amuser, tant même les récits plus axés sur l’autofiction jouent sur une ironie bienvenue (Sandrine Martin). L’esthétique vaporeuse et inquiétante d’Amandine Meyer fait écho à la douceur candide des collages de Christelle Enault, les deux se retrouvant dans leur vision biaisée de l’enfance, qui voit la noirceur prendre le dessus sur l’innocence. De la même manière, les magnifiques dessins d’Amandine Ciosi recèlent immanquablement une pointe de bizarre qui les rend presque angoissants. Bref, un numéro réussi, au sommaire riche et turbulent, dont la vidéo de présentation devrait achever de vous convaincre :

Avec : Ed, Claude Cadi, Sandrine Martin, Singeon, Alessandro Tota, Amandine Meyer, Anne Simon, Christelle Enault, El Don Guillermo, Ronald, Delphine Panique, Takayo Akiyama, Amandine Ciosi, Marion Puech, Estocafich.

Mars 2012, 128 pages, 10 euros.

POURSUIVRE AVEC :
> Notre article sur La Geste d’Aglé, d’Anne Simon.
> Notre article sur Fratelli, d’Alessandro Tota.
> Notre article sur Pourquoi il faut penser à nettoyer son aquarium d’Amandine Ciosi.

Sérum de vérité, volume 1, de Jon Adams – éd. Cambourakis

Serum de verite volume 1 conversations Jon Adams Cambourakis couvertureOù sont passés les éclatantes capes rouges, les collants bleu électrique, les blasons dorés comme le soleil ? Chez Jon Adams, les super-héros gèrent apparemment très mal le lavage en machine : leurs costumes sont usés, ternes, délavés. D’ailleurs ici, tout est maussade. Des murs de béton grisâtres bouchent le décor, et les personnages au teint cireux semblent incapables de se tenir droit. Dans ces strips de trois cases au dessin morose et à l’humour très noir, Jon Adams imagine des conversations entre des justiciers à la noix et des méchants plus pathétiques les uns que les autres. Ici, les redresseurs de tort tabassent les conductrices mal garées, volent les cadeaux des enfants parce que “parfois, les super-héros sont à court de cash”, ou se plaignent d’avoir dû passer la journée à dégager des clochards du centre-ville pour résoudre “la gêne visuelle qu’il représentent”.

Non contents d’être bêtes et de se noyer dans une misère sexuelle et affective sordide, ils sont vicieux, lâches, menteurs, s’en prennent aux faibles et méprisent les citoyens auxquels ils sont censés venir en aide. “Pourquoi tu n’as pas entendu mon appel au secours ?, demande cette petite fille qui vient de voir son père mourir. Tu as des oreilles bioniques”… “Pas quand j’écoute mon iPod”, lui rétorque le type en costume. En situant toute l’action hors champ, puisque nous n’assistons qu’aux discussions entre deux ou trois personnages, Jon Adams fait le portrait cynique d’une société désabusée, rongée par la frustration, la solitude et un malaise palpable. Seul notre rire, jaune, apporte un peu de couleur à cet univers décidément bien sombre.

Serum de verite volume 1 conversations Jon Adams Cambourakis extrait stripTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik, mars 2012, 48 pages, 13 euros.

Ovnis à Lahti, de Marko Turunen – éd. Frémok

ovnis a lahti marko turunen fremok couvertureOvnis à Lahti est une sorte de magazine d’illuminés de science-fiction, recensant les apparitions extraterrestres sur le territoire finlandais, avec même, à la fin, un petit questionnaire à remplir pour témoigner de vos potentielles rencontres avec des peuplades intergalactiques. Les bandes dessinées noir et blanc qu’il regroupe semblent du même acabit. Super-héros en costume, cow-boys à la gâchette facile, peluches poilues et trucs bizarres aux formes farfelues : l’univers de Marko Turunen baigne dans une imagerie enfantine marquée par la culture populaire (Hansel et Gretel, les comics, les westerns…). Pourtant, cette insouciance n’est qu’une façade, et le choc entre l’extraordinaire et l’ordinaire est rude. En transposant ces petits personnages ludiques dans des situations très terre-à-terre, le Finlandais génère un décalage troublant qui provoque d’abord le rire : le super-héros se retrouve submergé de spams pour agrandir son pénis, le cow-boy roule en Audi et se passionne pour sa collection de figurines Pokémon, une sorte de momie malchanceuse envoie un mail de récrimination au transporteur UPS qui ne lui a pas livré un colis, etc.

Mais grâce à cette confrontation paradoxale, en même temps familière et déroutante, Marko Turunen arrive surtout à susciter des émotions qu’une approche plus “réaliste” aurait sans doute rendues plus forcées. Le petit super-héros à la tronche d’extraterrestre nommé Intrus, c’est lui. R-raparegar, la super-héroïne malade, c’est sa femme, rongée par une tumeur au cerveau. Dissimulé derrière les déguisements, les poils et les masques loufoques, Turunen conçoit une autofiction camouflée, et ose aller au plus profond de ses sentiments. Enchevêtrant enfance et âge adulte, fantasme, rêve et réalité, son univers mue d’histoire en histoire, dégageant toujours une grande fragilité. Déformées par cette imagerie légère, perturbées par l’humour détaché et la narration clinique, la violence et la mort percent avec beaucoup de pudeur, malgré la douleur contenue dans l’aggravation des symptômes de sa femme, qui, peu à peu, perd pied. Jusqu’au dénouement, brutal, mais retranscrit avec une retenue telle, qu’au lieu d’être déchirant, il en devient d’une beauté poignante.

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Traduit du finnois par Kirsi Kinnunen en collaboration avec le Professeur A, janvier 2012, 254 pages, 26 euros.

 

SUR LA BANDE DESSINEE FINLANDAISE > Lire l’interview de Ville Ranta.

POURSUIVRE AVEC > Le blog OVNIS-club, de Marko Turunen et du Frémok.

Engelmann, de Mahler – éd. L’Association

engelmann nicolas mahler l association bd couvertureEngelmann est un super-héros. Manque de bol, il n’a pas de muscles, pas de vitesse sonique, pas d’armes laser ni de vision nocturne. Son costume rose et ses ailes turquoise lui donne un air de bonbon volant, et ses trois super-pouvoirs, “l’émotivité, l’ambivalence et savoir-écouter-les-autres”, paraissent tout de même bien nazes par rapport à ceux de ses collègues. Alors qu’il rêvait de combats épiques, de suspense et d’interdiction aux moins de 16 ans, le Bureau des Scénarios, qui tire les rênes de son existence, en a décidé autrement. Pour de basses raisons commerciales, il a positionné le pauvre Engelmann sur le marché des écoles maternelles voire – pire ! – des filles, puisqu’il doit laisser s’exprimer son “côté féminin”.

Comme à son habitude, Mahler travaille chaque gag comme s’il devait être encore plus drôle que le précédent. Avec des effets simples, il fait de la moindre page une vraie trouvaille, pétrie de détails hilarants. Son humour lapidaire joue autant sur les dialogues que sur les silences et les attitudes, profitant à merveille du dessin schématique au possible de l’auteur. Entre un premier degré irrésistible et un second degré plein de malice, Mahler s’amuse à malaxer tous les clichés du comics. Il singe les étapes marquantes de la vie d’un super-héros, pastiche les archétypes du genre, allant jusqu’à mimer la mentalité d’un marketing tout-puissant aux décisions incohérentes. Bringuebalé par les changements d’orientation de sa série, frustré, perdu, Engelmann finit par vaciller. “Il faut savoir tenir le coup quand on se fait sans cesse réécrire le caractère”, s’épanche-t-il. Au point que le récit devient presque émouvant, lorsque Mahler raconte l’inévitable (et ridicule) descente aux enfers de son héros ailé. Bref, cette année, le meilleur comics ne paraîtra ni chez Marvel ni chez DC, mais bien à L’Association.

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Traduit de l’allemand par Eugénie Pascal, mai 2011, 90 pages, 18 euros.

Le Salon de thé de l’Ours malais, de David Rubín – éd. Rackham

Sigfrido, vieil ours sympa au regard velu, tient un salon de thé chaleureux, point de rendez-vous de tous les dépressifs du coin. Dans son “dispensaire pour les âmes”, il croise des hommes et des femmes blessés, amputés par la perte d’un être cher, écorchés vifs par les rudesses de l’existence, torturés par le départ de l’amour de leur vie. Tous sont en miettes. En résultent des histoires lyriques comme Les Feux de l’amour, collantes comme un carambar ramolli, et, souvent, démonstratives comme le journal intime d’une adolescente vierge depuis trop longtemps. Et pourtant, contre toute attente, ça marche. Visiblement conscient du poids du tragique dans ses récits, David Rubín s’attelle à contrebalancer cette débauche sentimentale, le plus souvent avec réussite. D’abord, l’ouvrage se compose de courtes nouvelles, lui permettant de ne jamais s’enliser dans des intrigues trop lourdes. Ensuite, l’Espagnol sait instiller ici ou là un humour salvateur, qui prend souvent une forme parodique, comme lorsqu’il réutilise les figures de Superman ou de Batman pour les entraîner dans ses drames mielleux. Avoir choisi de mettre en scène des animaux humanisés, qui apportent distance et légèreté au sujet, compense aussi le mélo ambiant. Mais surtout, ce sont ses graphismes qui rendent si attachant Le Salon de thé de l’Ours malais. Impétueux, explosif, ardent, son noir et blanc emprunte autant à Frank Miller qu’aux mangas d’Akira Toriyama ou aux dessins animés de Walt Disney. Chaque personnage est incarné avec passion, le recueil trouvant du coup le juste équilibre entre des histoires naïves, presque mièvres, et un dessin imprégnant chaque scène de son exaltation. Si bien que Rubín gagne finalement son pari, imposant son ton désespéré et sucré à la force de son trait.

Traduit de l’espagnol par Alejandra Carrasco Rahal, mars 2011, 184 pages, 18 euros.