Protomaakies, de Tony Millionaire – éd. Rackham

Protomaakies Tony Millionaire RackhamOncle Gabby et Drinky Crow. Le singe et le corbeau. Vus de loin, ils ressembleraient presque à des animaux échappés d’une fable de La Fontaine. De près, ce sont juste des raclures, lâches sanguinaires, suicidaires. Et alcooliques, à s’enfiler des hectolitres de rhum à longueur de journée – avant de tout vomir et de recommencer, inexorablement.

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamDans un très bel album en format à l’italienne, les Protomaakies rassemblent les débuts de cette monumentale série, de 1994 à 1999 (la suite paraîtra aux éditions Rackham à raison d’un volume par semestre). Si dans Sock Monkey, Tony Millionaire utilisait déjà ses deux personnages de chiffon, l’esthétique est ici très différente : le trait fin et à l’élégance victorienne laisse place à un dessin dynamique, pétillant comme un vieux cartoon, emballant comme dans une vieille BD qui nous embarquerait dans des batailles navales, des bagarres de pirates, des voyages dans l’espace, et même quelques incartades au Paradis. Sauf que l’Oncle Gabby et Drinky Crow salissent tout sur leur passage. Ils collent une rouste à Winnie l’Ourson, massacrent l’Histoire de l’Amérique, font foirer les invasions d’Hannibal et de ses éléphants, maltraitent les contes pour enfants, se servent d’elfes comme appât aller à la pêche, jouent avec leurs morpions, bouffent des sirènes, dégueulent sur l’Ange de la Mort.

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamAvec une imagination qui semble n’avoir jamais de limite, Tony Millionaire change d’esthétique à chaque planche ou presque (il s’avère tout aussi capable de se moquer du chic du New Yorker que de singer Hokusai), la beauté de ses graphismes soulignant encore plus l’ignominie crasse de son duo animal. De cet étrange cocktail, il ressort un humour très immédiat, dans la pure tradition du gag, qui cache, en sourdine, un versant désabusé, résigné, lorsque les Maakies semblent dépeindre la violence et la bête vanité de l’humanité moderne. La propension de l’Oncle Gabby et de Drinky Crow à mettre fin à leurs jours et à vivre comme des kamikazes finit par teinter ces historiettes délirantes d’une couleur sombre. Certains strips, plutôt que de lorgner vers le comique, étonnent par leur poésie. C’est le cas de ces pages muettes, moments de lucidité vertigineux entre deux cuites qui vous cognent un mal de tête pour trois jours. Ou de ces dialogues qui, au lieu de virer au grotesque, paraissent soudain trop justes, résumant parfaitement l’acuité de ces Maakies, redoutables.

“J’ai arrêté de boire il y a six mois mais j’ai l’impression d’avoir encore une horrible gueule de bois.
- Oh ça, ce n’est que la vie !
- La vie ?
- C’est ce mauvais rêve que t’essayais de noyer dans l’alcool.”

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Corinne Julve et le Professeur A., décembre 2013, 264 pages, 30 euros.

 

LIRE D’AUTRES EXTRAITS > des Maakies sur le blog créé pour l’occasion : ici.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Sock Monkey, de Tony Millionaire.

Amy et Jordan, de Mark Beyer – éd. Cambourakis

Amy et Jordan Mark Beyer Cambourakis

C’est entre 1988 et 1996 que Mark Beyer a réalisé, pour le magazine New York Press, une série qui a fait de lui l’une des grandes figures de la bande dessinée underground. Adulée par Daniel Clowes ou Art Spiegelman, Amy et Jordan, jusqu’alors jamais traduite en français, condense toute l’originalité et la créativité de Beyer, qui utilise pourtant la forme la plus immuable de l’humour dessiné : le strip.

Seulement avec Beyer, cette bande de dessins semble devenir immense, tant elle se transforme à chaque fois en un petit monde grouillant. Il suffit de feuilleter l’ouvrage pour admirer l’inventivité graphique de l’auteur, qui trouve toujours le moyen de renouveler la mise en page de ses planches. Entre ornementation, motifs géométriques, jeux visuels ou remplissage maniaque, chaque strip (ils sont presque 300 dans ce volume) brille par sa singularité et rend encore plus troublantes les histoires d’Amy et Jordan. Proche de l’art brut, son dessin porte en lui tout le mal-être et la souffrance de ses personnages.

Amy et Jordan Mark Beyer CambourakisDans leur appartement décrépit aux murs lépreux, A & J passent leur journée à tenter de surpasser l’accablement de leur vie, “interminable défilé de douleur et de désespoir”. Amy et Jordan se tapent dessus ou sont tenaillés par la faim – quand ce ne sont pas des démons brandissant des couteaux de boucher qui envahissent leur chambre. Et lorsque ces deux dépressifs sortent dans la rue, la ville apparaît comme un cauchemar sans fin, où l’on assassine des bébés, où les conducteurs écrasent les passants, où la foule ressemble à une armée de zombies assoiffés de sang. Comme le résume Amy : “Le monde est un endroit terrible peuplé de gens horribles (…) Il n’y a que quand je dors qu’il m’arrive d’être heureuse.” Anxiogène, névrosé, le quotidien du couple est d’une noirceur indescriptible, hanté par la peur du pourrissement, de la saleté, du vieillissement et de l’agression.

Amy et Jordan Mark Beyer Cambourakis

De cette atmosphère sinistre, Mark Beyer tire un humour radical, déconcertant. Un humour qui repose sur le décalage entre la lourdeur du propos et le ton platement déclaratif des dialogues, ou sur des contre-pieds inattendus du genre :

“J’en ai tellement marre de la vie, Jordan, préparons-nous un bon repas. Et après le dîner suicidons-nous d’accord ?
- Idiote, tu sais bien que nous n’avons rien à manger ! On est fauchés, on va devoir mourir l’estomac vide.”

Un peu comme si Bip-Bip et Coyote, au lieu de mourir et de renaître à chaque épisode, n’en pouvaient plus et tentaient d’en finir une fois pour toutes. Peine perdue : ils renaissent à chaque page, prêts à mourir dans d’atroces souffrance pour notre plus grand plaisir.

Amy et Jordan Mark Beyer CambourakisTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik, septembre 2013, 288 pages, 24 euros. Préface de Chip Kidd.

Non !, de Bosc – éd. Les Cahiers Dessinés

Non Jean Maurice Bosc Cahiers dessines couvertureIl suffit d’admirer l’extraordinaire dessin qui orne la couverture pour comprendre tout le talent de Bosc (1924-1973). Le trait fin, légèrement tremblant à cause des aspérités du papier, est réduit à sa plus simple expression pour devenir le plus percutant possible. Seul le gag est mis en évidence, la planche s’articule autour de lui : tout est pensé à l’économie, pour une plus grande efficacité. Autour : le vide, au point que l’on a parfois l’impression que Bosc sculpte le blanc au lieu de tracer des lignes noires. Le plus souvent, l’ensemble baigne dans le silence, pour mieux mettre en valeur les rares mots qui sont prononcés (ou l’abyssale bêtise humaine ?). Ses personnages sortent tous du même moule : grands, voûtés, chauves, pas vraiment gracieux. Un air de De Gaulle, un soupçon de Tati. Avec, en guise de gouvernail, cet appendice nasal démesuré dans lequel se concentre toute la tension du visage. Mais Proust n’a-t-il pas écrit que “le nez est généralement l’organe où s’étale le plus aisément la bêtise” ?

Jean Maurice Bosc Non Les Cahiers Dessinés dessinBosc a signé plus de 3.000 dessins, synthétisés dans ce beau volume de 150 planches soigneusement sélectionnées, et présentées par une longue introduction de Dominique Charnay en forme de biographie. Admiré par ses pairs (Sempé en tête), Bosc dessine pour les plus prestigieuses revues du monde, imposant son ton amer mais toujours étrangement candide, “à la conquête du gag sur la mince ligne de démarcation séparant l’homme pensant du crétin satisfait” (D. Charnay). Revenu brisé de l’Indochine au point qu’il met fin à ses jours à l’âge de quarante-neuf ans, Bosc l’écorché fomente, dessin après dessin, une sorte d’inventaire de la sottise des hommes. Là où d’autres grossissent le trait pour caricaturer, lui dépiaute son sujet jusqu’à ne garder du gag que les os et les nerfs.

Jean Maurice Bosc Non Les Cahiers Dessinés dessinDe ce père qui enseigne la politesse à son enfant en le rouant de coups à ce type devant la télé dont la logique raciste idiote se retourne contre lui ; de la lâcheté des maris envers leurs femmes à ces planches pleines de poésie capables de résumer en quelques traits un coup d’Etat ou une envie d’en finir, Bosc n’a de cesse de stigmatiser la fatuité humaine, de railler le conformisme et de pointer notre incapacité chronique à être heureux. Le tout avec une subtilité et une simplicité qui, alliées à son style dépouillé, rendent ses dessins atemporels.

Janvier 2013, 230 pages, 19 euros. Préface de Dominique Charnay.

Jean Maurice Bosc Non Les Cahiers Dessinés dessin

Le Jardin du mendiant, de Michael Christie – éd. Albin Michel

Le Jardin du mendiant Michael Christie Albin MichelEn neuf nouvelles seulement, le jeune Michael Christie s’impose déjà comme un grand espoir de la littérature canadienne. D’abord parce qu’il a le courage d’aborder un sujet difficile, peu vendeur et souvent ignoré par les écrivains d’aujourd’hui : les pauvres, les drogués, les fous, les suicidaires, les SDF… Christie parcourt les marges de notre société, donne corps à tous ces êtres abîmés, brisés, ces laissés-pour-compte qui se sont écartés (ou qui ont été mis à l’écart) du chemin. Plutôt que de se concentrer uniquement sur les plus démunis, il s’intéresse aussi à des personnages issus d’une classe moyenne, rappelant que la solitude, la détresse, le mal-être ne sont pas que l’apanage des plus mal lotis. D’autant que ceux qui considèrent les sans-logis avec un mélange de dégoût et d’incompréhension (“Qu’est-ce qui poussait un homme à opter pour une telle vie, désespérée et cruelle, plutôt que pour un pavillon et une famille ?”) ne sont pas à l’abri de se retrouver à leur tour dans des situations désespérées.

Entre cet homme seul au point de faire de son chien le centre de l’univers, et cette femme qui appelle les urgences plusieurs fois par semaine pour attirer l’attention d’un beau secouriste, Christie se frotte à des personnages pathétiques, noyés dans leur misère sociale. Le destin de ce junkie qui parle à un ami imaginaire ou de Saül le fou, qui se prend pour l’inspecteur Columbo, rappellent que ces marginaux ont eux aussi une famille, un passé et des espoirs. Pour éviter tout sentimentalisme, Michael Christie s’appuie sur une écriture sobre qui se coule dans chacun de ses personnages. Son ton tragicomique lui permet d’aborder des sujets lourds sans jamais s’y empêtrer. Rebut, la poignante nouvelle sur ce grand-père qui découvre que son petit-fils est devenu un clochard, en est la meilleure illustration, tant l’empathie de l’écrivain de Vancouver et la pudeur des sentiments qu’il met en scène lui permet de tirer le meilleur d’une intrigue qui, sinon, aurait pu s’engluer dans une mièvrerie bien-pensante. Une expédition pleine de discernement et de lucidité au cœur d’un monde à portée de main, mais trop souvent ignoré.

The Beggar’s Garden. Traduit de l’anglais (Canada) par Nathalie Bru, septembre 2012, 310 pages, 21,50 euros.

La Crème de Crumb, de Robert Crumb – éd. Cornélius

La Creme de Robert Crumb Cornelius couverture dessinCe n’est pas une crème pâtissière, encore moins une chantilly immaculée. Non. La crème de Crumb, c’est plutôt une mixture jaunâtre, collante et corrosive, où le sucre a été remplacé par un cocktail (d’)acide. L’éditeur Cornélius a réuni plus de 200 pages de bandes dessinées, quintessence de plus de cinquante ans de folie du maître de la BD underground. Au fil des aventures de Fritz the Cat, Mr. Natural ou Mr Snoid, Crumb se transforme sans arrêt, ses récits foisonnants des années 1960 inspirées par le LSD glissant, au cours des années 1980, vers un travail plus réaliste. Pour autant, jamais il ne perd son incontrôlable subversion. Il revendique sa liberté sans penser aux conséquences de ses dessins ni s’autocensurer ; sans se canaliser pour défendre une cause ou une autre, ni avoir à se justifier. Traversée par un humour farfelu (“Encore plus d’humour tordu pour ne rien dire”, proclame-t-il en ouverture de Mr Snoid), fourmillant de saynètes psychédéliques, l’œuvre de l’Américain possède une énergie comique inégalable, immédiate et hyper sexuée.

dessin Robert Crumb baignoire poster Cornelius Kitchen Sink PressMais armé de son dessin déformé par le désir (toutes les femmes font deux mètres, ont des cuisses de rugbymen et un fessier improbable), Crumb est surtout l’un des auteurs qui manie le mieux l’autofiction – ou plutôt, comme il l’appelle, l’“autodénigrement”. L’un des premiers à explorer ce genre avec autant de sincérité, et à lui donner une telle résonance. Que ce soit pour décrire les troubles de l’adolescence ou de la crise de la quarantaine, son ton introspectif s’avère d’une humanité extraordinaire, révélant ses doutes, sa culpabilité, ses frustrations poisseuses et ses craintes enfouies. Derrière ses délirantes perversions, Crumb étudie avec une grande perspicacité ses débordements, reconnaît ses faiblesses, et compose en fait le portrait outrancier d’une société en pleine déliquescence. Inlassablement, il attaque la religion, la bien-pensance, la famille, la vacuité de notre civilisation et toutes les barrières qu’elle impose à nos pulsions, nos envies, nos espérances – “C’était sinistre, mais nous pouvions toujours trouver refuge dans le monde merveilleux et loufoque des comic books.”

Robert-Crumb-autoportrait-dessin-Cornelius creme Des dizaines de dessins et couvertures inédites, des photographies, ainsi que des extraits des carnets de l’auteur complètent ce volume, notamment dans certaines sections en couleur, magnifiques. Un entretien-fleuve passionnant, réalisé par Gary Groth en 1988 et jamais traduit en français, revient sur le parcours de ce héraut malgré lui de la contre-culture. Robert Crumb y parle de musique, de drogue, du suicide, du féminisme, de la politique, et même de l’attraction sexuelle incontrôlable exercée sur lui par… Bugs Bunny. Ainsi que de cette vie moderne qu’il exècre tant, “pratique facile, bon marché. La vie toute entière devient un hamburger de chez McDonald : comestible, mais sans beaucoup de substance.” Heureusement que pour la rendre plus savoureuse, on peut l’assaisonner avec la crème de Crumb.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Pierre Mercier, Jean-Paul Jennequin et Emilie Le Hin, mai 2012, 304 pages, 25 euros.

Les Incidents de la nuit, volume 1, de David B. – éd. L’Association

Les Incidents de la nuit David B L Association couverture reedition integraleTout part d’un songe, une nuit d’avril 1993 : dans une librairie, David B. met la main sur trois volumes des Incidents de la nuit. A la tête de cette revue mystérieuse, un personnage masqué, Emile Travers, défiguré lors de la bataille de Waterloo : un illuminé, le sabre en bandoulière, qui voue sa vie à remettre l’empereur Napoléon sur le trône. Pour accomplir ses sombres desseins, Travers est bien décidé à devenir immortel, alors il se cache depuis des décennies dans les livres pour échapper à l’Ange de la Mort. L’auteur se lance à la poursuite de ce fantôme, et rencontre, sur les chemins de Travers, une galerie de personnages farfelus, truands patibulaires, policiers borgnes, libraires qui puent ou divinités sanguinaires.

Les Incidents de la nuit David B L Association extrait reedition integrale

Parus entre 1999 et 2002 et réunis ici en un volume, ces trois premiers épisodes de la série développent un album dans lequel réalité, rêve et littérature se fondent. Si avec L’Ascension du Haut Mal, qui narrait comment l’épilepsie de son frère avait bouleversé sa famille, David B. avait réinventé l’autofiction en bande dessinée au milieu des années 1990, ces Incidents de la nuit poursuivent cette exploration du genre. Mais cette fois, au lieu de partir de la réalité pour en tirer une histoire, le cheminement est inverse. Les Incidents de la nuit est une sorte d’autobiographie en miroir, qui se reflète dans tout ce que l’auteur parcourt, pense, rêve, lit et écrit. Elle transparaît dans le Paris que David B. sillonne, dont les rues portent encore les traces de ses bandits fameux, de ses faits divers devenus légendaires, et de ses libraires magiciens. Elle resurgit dans les romans populaires qui l’ont marqué, notamment les auteurs des vieilles collections d’horreur noires et fantastiques, comme Hanns Ewers ou Arthur Machen. Elle apparaît dans les cauchemars qui le dévorent, ou dans son intérêt pour l’Histoire, la mythologie, l’ésotérisme.

Au confluent de toute l’œuvre de David B., Les Incidents de la nuit est un livre-monde, envoûtant comme un conte venu d’une contrée lointaine, excitant comme un feuilleton policier. Un jeu de piste nébuleux qui avale le lecteur, happé par cette porte ouverte sur l’imagination qui déforme sa réalité pour la remplacer par celle, hantée, énigmatique et évanescente, de David B.

Réédition, mai 2012, 96 pages, 13 euros.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Les Meilleurs Ennemis, de JP Filiu & David B.

+ ET AUSSI :

Papa Aude Picault L Association reedition

L’Association publie ces jours-ci une autre réédition qui mérite que l’on s’y attarde : Papa, d’Aude Picault. Un album cathartique, dans lequel l’auteur affronte la douleur du suicide de son père, et tente, plutôt que de comprendre ce geste terrible, de trouver le moyen de vivre avec cette douleur. Et de surmonter l’oubli qui, jour après jour, semble découdre les dernières images qui lui restent : le souvenir de son père lui fait mal, mais l’oublier est encore plus pénible. “J’ai peur de ne plus souffrir car c’est ma souffrance qui me rappelle à toi. Si je ne souffre plus, tu disparais.” Un album dépouillé et bouleversant, tenu par un trait noir fragile, fil ténu qui relie, par-delà la mort, une fille à son père.

Réédition, mai 2012, 104 pages, 12 euros.

La Bête de miséricorde, de Fredric Brown – éd. Points

La Bete de miséricorde Fredric Brown Points Seuil poche couverturePour avoir une bonne idée de l’angoissante virtuosité littéraire de Fredric Brown, le premier chapitre de La Bête de miséricorde (1956) est idéal. Après une phrase d’ouverture détachée qui scotche immédiatement le lecteur (“En fin de matinée, je trouvai un cadavre dans mon jardin.”), Brown emmène son roman vers une enquête classique (un mort mystérieux, un assassin à trouver), avant d’initier, dans le dernier paragraphe du chapitre, un retournement de situation total. Non, ce ne sera pas un roman policier, mais bien un roman noir, furetant derrière la façade des glorieux Etats-Unis de l’après-guerre.

Sous la chaleur croissante du printemps d’Arizona, La Bête de miséricorde ne cesse de changer de narrateur, variant les points de vue pour mieux dévoiler l’envers de la petite ville de Tucson. L’écriture de Fredric Brown, économe, sèche et implicite, évoque beaucoup en très peu de lignes. La victime, survivante d’Auschwitz, rappelle que le traumatisme de la guerre mondiale n’est pas digéré pour tout le monde, même si le conflit semble déjà appartenir à une autre époque. L’inspecteur de police, d’origine mexicaine, sert de révélateur au racisme latent de la luxuriante Amérique des Fifties, qui n’aime pas les Noirs, n’apprécie pas beaucoup les juifs, n’affectionne pas vraiment les latinos et, par-dessus tout, déteste les mélanges. Quant à son épouse, femme au foyer idéale qui se révèle alcoolique, violemment dépressive et volage, elle trahit le délabrement de l’american way of life, bien moins reluisant qu’il n’y paraît. De l’enquête, il ne reste alors plus grand-chose. Des décombres, une poignée de vie brisées, et un sentiment de résignation qui, cinquante ans plus tard, s’avère toujours aussi amer.

Nouvelle traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Emmanuel Pailler, édition de poche, 220 pages, 6,50 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Le roman hommage à Fredric Brown de Léo Henry : Rouge gueule de bois.

La Disparition de Majorana, de Leonardo Sciascia – éd. Allia

La Disparition de Majorana Leonardo Sciascia Allia EttoreEttore Majorana était un génie. Un génie précoce même. De ceux pour qui la science est intuitive. De ceux qui trouvent, pendant que les autres cherchent. Au point que certaines de ses théories, imaginées au cours des années 1930, ne furent comprises qu’une vingtaine d’années plus tard. Beaucoup voyaient en lui le prodige de la physique du XXe siècle, à l’heure où l’on commençait à balbutier des hypothèses atomiques qui déboucheraient bientôt sur Nagasaki et Hiroshima. Admiré par les prix Nobel Werner Heisenberg et Enrico Fermi, avec lesquels il travailla, Ettore Majorana ne fut pourtant pas le messie annoncé. A la fin du mois de mars 1938, à 32 ans seulement, il disparaît. Son corps ne fut jamais retrouvé.

Dans ce court roman paru en 1975 (et que, pour l’anecdote, Pasolini avait sur lui le jour de sa mort), Leonardo Sciascia revient sur cette destinée tronquée. Malgré quelques témoignages troublants, la fainéante police de Mussolini conclut rapidement à un suicide. D’autres avancent des hypothèses plus osées : un enlèvement par une puissance étrangère, motivé par la course à l’armement des années 1930. Voire à une histoire de mafia – Sicile oblige – puisqu’à l’époque, l’organisation “se consacrait à la traite des physiciens comme à la traite des blanches”. En reconstruisant minutieusement la réalité, et avec l’aide de la fiction, l’écrivain sicilien bâtit un “roman policier philosophique”, fascinant et lumineux, pour déboucher sur une toute autre conclusion.

Fruit de recherches poussées, nourri de l’analyse précise des mots du physicien que Sciascia dissèque, triture, compare, La Disparition de Majorana parvient rapidement à faire de ce mystérieux fait divers une réflexion brillante sur une époque où le monde est sur le point de basculer. Avec son ironie mordante et une érudition rigoureuse, l’auteur du Jour de la chouette donne peu à peu à son texte des allures de pamphlet contre la science. Car à ses yeux, Ettore Majorana a volontairement disparu. Non parce qu’il était suicidaire ou asocial, mais parce que, esprit trop en avance sur son temps, il avait tout vu. Anticipé. Compris que, si la recherche continuait sur la voie de l’atome, dans le climat délétère de l’entre-deux guerres, cela ne pouvait déboucher que sur une catastrophe.

Comme l’explicite la réponse de Sciascia à ses détracteurs, que l’éditeur a eu la bonne idée d’inclure dans ce volume avec un article critique d’un collègue de Majorana, le XXe siècle a vu la science – et donc, une grande partie des scientifiques – sacrifier au progrès leur responsabilité morale. Majorana, lui, a choisi de se volatiliser. De “refuser la science”, en espérant, si ce n’est bloquer les recherches, au moins retarder l’échéance de la création d’une force terrifiante qui bouleversera l’humanité. Et que l’homme, à l’heure de Fukushima, n’est effectivement toujours pas capable de maîtriser.

Réédition, traduit de l’italien par Mario Fusco, 114 pages, 9 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > un autre ouvrage de Leonardo Sciascia : Les Oncles de Sicile.

Rien dans les poches, de Dan Fante – éd. 13e Note

Rien dans les poches Dan Fante 13e note couvertureEn général, les livres des “fils de” sont souvent à proscrire, violemment même. Heureusement, dans la lignée des exceptions qui confirment la règle, il y a Dan Fante, fils de John Fante, immense auteur de Demande à la poussière. Le problème, c’est que le fiston Dan, ou plutôt Bruno Dante son alter ego littéraire que l’on suit dans Rien dans les poches, a laissé tomber l’écriture depuis longtemps, trop occupé à fignoler sa déchéance. Son mariage est parti à vau-l’eau, sa vie professionnelle a viré au pathétique, et il picole tellement qu’il enchaîne désormais les séjours en cure pour décrocher – sans succès. Son addiction va jusqu’à provoquer des trous noirs pénibles, l’empêtrant dans des situations gênantes qui le font atterrir (au mieux) au poste de police ou (au pire) à l’hôpital lorsque ces moments d’absence débouchent sur une énième tentative de suicide – “Quand je bois plusieurs jours d’affilée, surtout du vin, je pense trop, ma tête a envie de me tuer.” Lorsqu’il apprend que son père qu’il n’a pas vu depuis sept ans se meurt de l’autre côté du continent, il quitte New York pour Los Angeles, poussé par sa future ex-femme à rendre une dernière visite à son géniteur.

Derrière ses airs provocateurs, Rien dans les poches est en réalité un texte d’une sensibilité et d’une sincérité rares. Sans aller jusqu’à dire que Dan Fante est aussi génial que John Fante, il partage indéniablement avec lui cette manière d’écrire comme on assouvit un besoin vital, de coucher des mots sur le papier avec une frénésie cathartique. Comme un défi à la face d’un monde qui le maltraite. La mort du père agit comme un déclic, Bruno Dante se noie un peu plus dans sa parodie d’existence. Il se fâche avec sa famille, multiplie les coups foireux, vole la voiture de son frère et se lance dans une errance éthylique à Los Angeles. Secondé par le chien agonisant de son défunt paternel, il s’embarque dans une fuite en avant tragicomique, ramasse une pute bégayante d’à peine seize ans, vide le compte de son épouse, postule pour des boulots minables et se retrouve à vendre des cassettes vidéos pour vieilles célibataires friquées en manque de chair fraîche. Dante se ment. Et il boit, boit, boit. “Pour moi, chevaucher le Mogen David [son vin favori], c’est comme sauter un gorille femelle de trois cents kilos. Ce n’est pas vous qui tenez les commandes. C’est le gorille qui dit quand c’est fini. Pareil avec le vin.” Bruno coule jusqu’à toucher le fond, pour pouvoir, enfin, remonter. Grâce à ce père désormais disparu pour lequel il ressent enfin de l’amour. Grâce à l’écriture, cette nécessité qui les lie tous les deux, et qui lui permettra de redonner un sens à sa vie.

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Léon Mercadet, octobre 2011, 240 pages, 19 euros. Postface de Jean-Claude Zylberstein.

Spirale et Seven Miles a Second, de David Wojnarowicz – éd. Laurence Viallet & Cà et là

David Wojnarowicz Peter Hujar photo

“J’avais été drogué, défenestré du deuxième étage, étranglé, assommé avec un bloc de marbre, presque poignardé à sept reprises, frappé au visage à coups de poings au moins dix-sept fois, passé à tabac plus souvent qu’à mon tour, quasiment étouffé et même ligoté sur un lit d’hôtel où je m’étais réveillé la tête penchée et gorgée d’un tel afflux de sang qu’elle semblait sur le point d’exploser, le tout avant mes quinze ans.” Voilà qui situe la jeunesse de David Wojnarowicz. Prostitué occasionnel avant l’âge de dix ans, homosexuel vagabond, camé puis quasiment clochard, il finit par trouver un refuge dans le sexe et l’art. Photographe, peintre, vidéaste, performeur, il devient dans les années 1980 une figure majeure de l’underground de l’East Village new-yorkais aux côtés de Nan Goldin, Keith Haring ou Peter Hujar, qui sera son amant (et à qui l’on doit la photo ci-dessus). Contaminé par le SIDA, il meurt en 1992 à 38 ans.

C’est en 2004 qu’on le découvre en France, suite à la traduction tardive de Au bord du gouffre, dont l’écriture à fleur de peau bouleverse. David Wojnarowicz y raconte la solitude née de sa condition d’homosexuel. Sa prose sauvage et lyrique subjugue par la pureté cristalline des scènes de sexe ; elle terrifie lorsqu’il nous force à regarder en face les bas-fonds de New York, où grouillent des essaims de pauvres, de malades et de désespérés, abandonnés par l’Amérique triomphante de la décennie Reagan. Alors surgit la rage, contre un Etat homophobe, puritain, égoïste, assassin, qui laisse sciemment crever ses enfants.

David Wojnarowicz Spirale Laurence Viallet couvertureSpirale, recueil de quatre textes écrits en 1992, juste avant la mort de Wojnarowicz, prolonge le cheminement de Au bord du gouffre. Traversée par des images fulgurantes et des phrases inoubliables, de celles qui obligent à arrêter la lecture pour encaisser le choc et reprendre son souffle, son écriture détaille l’excitation née de la rencontre avec un type dangereux ou revient sur son enfance cruelle. Avant que la poésie des mots ne soit peu à peu empoisonnée par le SIDA, qui lui ôte ses amis un par un avant de l’attaquer frontalement. David Wojnarowicz “crée et façonne la structure de la réalité par son observation sensible”, disait William Burroughs. Il ne faut pas le réduire à un écrivain de la question gay, militant Act Up. Ses récits parlent d’amour, de désir, de peur, de mort, de solitude avec une beauté et une fureur qui les rend intensément universels, et dépeignent avec une perspicacité redoutable la sécheresse de notre société moderne. Lire la suite

La Vocation, de Cesare De Marchi – éd. Actes Sud

Vocation Cesare De Marchi actes sud pozzoli couvertureA trente-cinq ans, Luigi n’a toujours pas réussi à s’approprier son existence. A réellement vivre la vie qu’il désire. Parce qu’il a dû arrêter ses études prématurément, obligé de travailler à la mort de son père, il enchaîne les boulots minables sans pouvoir donner libre cours à sa passion : l’Histoire. Alors il travaille tard le soir pour avoir sa matinée de libre, et ainsi foncer à la bibliothèque dévorer, des heures durant, les pages jaunies des historiens antiques, les lignes poussiéreuses qui l’aideront à suivre les traces d’Attila ou du roi de Suède Charles XII. Plus qu’une vocation, l’Histoire est un sacerdoce. La lumière au bout du tunnel interminable qu’est devenue sa vie. Un besoin qui le tient éveillé chaque soir, quand il passe des heures à cuire des frites dans un fast-food de Milan, piqué par les gouttes d’huile bouillante. Alors quand la dernière chance de se voir reconnu pour son travail tourne court, quelque chose se casse.

L’écriture rampante de Cesare De Marchi ne cesse de se rapprocher toujours un peu plus de Luigi, les circonvolutions des phrases l’enserrant comme les anneaux d’un serpent, jusqu’à s’insinuer dans les replis de sa folie. Jusqu’à ce que l’on comprenne que cette folie pourrait être la nôtre. En sondant la frustration de son personnage inabouti car privé de son idéal, De Marchi cisèle une fable prométhéenne sur l’impuissance et la solitude de l’homme. Plus il parvient à coller à la peau de son personnage, plus il arrive à nous faire considérer le monde à travers ses yeux trop lucides. Face à l’ami qui l’encourage avant d’être touché par la maladie. Face à l’amoureuse à laquelle il ne s’abandonne jamais. Ou lors de ces scènes intenses, comme cette virée en boîte de nuit retranscrite avec un mélange de sensations fiévreuses et de froide perspicacité. Descente périlleuse dans les abysses de la frustration, La Vocation suit la piste qui, passant par le désespoir, la fureur et l’abandon, mène jusqu’à la folie, ultime refuge de l’âme humaine. “Car, à l’intérieur et autour de lui, il sentait battre la peur : peur de l’incongru, du monstrueux toujours aux aguets.”

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, novembre 2011, 320 pages, 23 euros.

Miroir brisé, de Mercè Rodoreda – éd. Autrement

Miroir brise Merce Rodoreda autrement couverture tinta blavaRien que le titre, Miroir brisé, dégage une menace indéfinie. Comme une malédiction, un mauvais présage qui teinte immédiatement la lecture d’un impalpable sentiment d’inconfort. La beauté de la jeune Teresa, qui vendait du poisson sur le marché avec sa mère avant de se retrouver, deux mariages plus tard, à la tête d’une fastueuse villa près de Barcelone, ne parvient pas à masquer le malheur qui se profile derrière sa fraîcheur. Née dans l’opportunisme et la vénalité d’une femme prête à tout pour s’extraire de sa condition, l’histoire de la famille de Teresa, étendue sur trois générations, s’achèvera dans la désolation. Cela commence avec des enfants cachés, des adultères, quelques humiliations et une poignée de mensonges. Puis viennent les suicides, les morts violentes, les meurtres, les incestes : gangrenée par le secret et l’hypocrisie, la famille se consume.

Par le choix de ses adjectifs ambigus, toujours à double tranchant, ou par la réminiscence de détails troublants, Mercè Rodoreda embaume son récit d’un parfum macabre. Le rythme saccadé, qui élude des années entières pour se focaliser sur des événements symboliques émaillés de couleurs récurrentes ou d’images fortes, ajoute encore à l’impression d’étrangeté qui imbibe ces pages. Comme souvent, la Catalane pousse son intrigue jusqu’aux frontières du fantastique, inoculant à cette chronique familiale une nouvelle dimension : à travers les orages ou le jardin, enchanteur et sépulcral, la nature se fait l’écho de la tragédie qui se noue. Peu à peu, les rêves semblent corrompre la réalité, puis ce sont les fantômes qui s’invitent parmi les vivants. Très détachée, l’écriture délicate de Mercè Rodoreda rend l’intrigue encore plus irréelle, nous empêchant de s’attacher pleinement aux personnages, de les percer à jour afin de savoir s’ils sont bienveillants ou diaboliques. Ni l’un ni l’autre sans doute puisque, comme l’explique l’auteur dans l’épilogue, “Miroir brisé est un roman où chacun tombe amoureux de qui il n’a pas à tomber amoureux et où celui qui manque d’amour cherche qu’on lui en donne de quelque façon que ce soit”. Quitte, au passage, à détruire tout ceux qui l’entourent.

Traduit du catalan par Bernard Lesfargues, septembre 2011, 340 pages, 21 euros.

Les Morues, de Titiou Lecoq – éd. Au Diable Vauvert

Les Morues Titiou Lecoq Au Diable Vauvert couverture girls and geekUn titre de fille. Une couverture de fille. Une maquette de fille, dentelée rose rose rose, de celles qui ne renforcent pas votre virilité quand vous l’exhibez dans le métro. Et ce résumé menaçant qui promet des “trentenaires féministes pris dans leurs turpitudes amoureuses et professionnelles”… Bref, Les Morues a tout l’air d’un bonbon joliment emballé, calibré pour séduire une catégorie bien précise de lecteurs, chouchoutée par les rois du marketing : les lectrices. Et pourtant, Titiou Lecoq fait mentir nos préjugés les plus tenaces sur le rose.

Lorsque Charlotte se tire une balle dans la tête, Ema, abasourdie par la nouvelle, tente de comprendre le geste tragique de sa meilleure amie de lycée. De fil en aiguille, elle commence à soupçonner que ce suicide improbable dissimule en fait un meurtre : Charlotte travaillait visiblement sur un sujet mettant en cause les plus hautes sphères de l’Etat… S’appuyant sur cette trame policière qui entretient le tempo du livre jusqu’à la dernière page, Titiou Lecoq peut laisser libre cours à son ton pétulant : l’écriture est drôle, vivifiante, parfaitement tenue, et lorsqu’elle évoque les sujets que l’on redoutait (les fluctuations amoureuses, la sexualité, les bottines, les doutes de trentenaire, Internet…), elle le fait avec beaucoup de second degré.

Adroitement mené, ce premier roman arrive à être léger sans sombrer dans la futilité, à être bavard sans jamais être fatigant, à multiplier les clins d’oeil à la génération 90 (la seule capable d’enchaîner sans broncher Ace of Base, Public Enemy et Nirvana) sans perdre de son universalité. Sans avoir l’air d’y toucher, Les Morues réfléchit sur le féminisme, la difficulté du monde du travail, la privatisation de la culture ou la solitude moderne avec une sagacité et une franchise étonnantes. Si bien que le rose de la maquette finit par se fissurer, peinant à contenir le pessimisme d’une génération désemparée. “Et on fait quoi maintenant ? Dans ce monde de merde ? On fait semblant ?”

> Pour télécharger un extrait du livre Les Morues : cliquez ici.

Août 2011, 450 pages, 22 euros.

Désolations, de David Vann – éd. Gallmeister

desolations caribou island david vann gallmeister couvertureDésolations renoue avec l’univers de David Vann, découvert l’an dernier avec Sukkwan Island, couronné par le Prix Médicis. Terre d’exil, refuge de ceux qui ne trouvent pas leur place ailleurs, l’Alaska, immense et majestueuse, sert à nouveau de cadre à l’intrigue. Un cadre ambigu, aux antipodes de l’image naïve, édénique et revigorante, d’un retour à la nature. Car à travers les yeux de David Vann, cet Alaska-là est aussi une déception, un fantasme évanescent d’explorateur frustré qui, au lieu de trouver l’aventure espérée, s’enterre dans un “Ploucland” fade, recouvert de parkings bitumés, parsemé de voitures abandonnées à la rouille. La beauté sauvage des paysages grandioses peine à compenser le morne quotidien de ces villes minuscules, “enclaves de désespoir” perdues dans un décor infini.

L’écrivain américain élargit le cadre de Sukkwan Island, qui se concentrait sur la relation dissonante entre un père et son fils, pour raconter cette fois l’histoire de toute une famille. Gary, le père, retraité et bien décidé à déménager dans une cabane qu’il s’acharne à construire de ses mains, se raccroche tant bien que mal au rêve qu’il n’a jamais eu le courage de réaliser. Irene, la mère, l’aide bien qu’elle n’ait aucune envie de le suivre et qu’elle voie dans cette lubie le symbole de l’échec de leur mariage. Hantée par le suicide de sa mère alors qu’elle n’était qu’une enfant, devenue dépendante aux calmants, elle ne supporte pas l’idée de perdre Gary après lui avoir sacrifié, pour rien, ses plus belles années. Entre eux, se déchirent leurs deux grands enfants, Rhoda et Mark, dont les vies ont pris des directions opposées.

sukkwan island david vann gallmeister prix medicis couverture pocheEchoués au milieu des montagnes, des lacs et des forêts, les personnages de David Vann semblent pris dans les sables mouvants, chaque effort pour se débattre les engluant encore plus dans leur abattement. Impressionnant de bout en bout, Désolations ne nous épargne aucun recoin du pessimisme humain. Paranoïa, désespoir, solitude, mal-être, il dépouille la morosité de ses personnages pour mettre à jour la haine latente, la violence sans bornes ou le vide effrayant qui naissent de la faillite de leurs relations. Un roman à la beauté méphitique, à l’image de cette nature animiste d’Alaska, dont le vent glacial, les lacs féroces ou la météo trompeuse reflètent les sentiments brisés de ceux qui la peuplent.

> Pour télécharger un extrait du livre Désolations : cliquez ici.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski, août 2011, 300 pages, 23 euros. Par ailleurs, Sukkwan Island paraît ces jours-ci en édition de poche, 208 pages, 8 euros.

La Bande à Foster, de Conrad Botes & Ryk Hattingh – éd. L’Association

La Bande a Foster Corad Botes Ryk Hattingh L Association couverture1914. Un gang motorisé aux airs de bande à Bonnot en France sème la terreur en Afrique du Sud. Braquages, vols, meurtres : Foster, Maxim et Mezar terrorisent la région de Johannesburg. La police est sur les dents, d’autant que plusieurs membres des forces de l’ordre ont été froidement descendus par les hors-la-loi. Des centaines d’agents traquent les bandits jusqu’à les assiéger dans leur trou, au fond d’une grotte sans issue. Les trois acolytes, mais aussi la femme de Foster, préfèreront mettre fin à leurs jours dans cette ancienne mine désaffectée plutôt que de se rendre. Partant de ce fait divers fameux, Ryk Hattingh imbrique deux récits. Le premier met en scène Hitchcock et Nikolaas, deux types du Cap qui passent leur journée à ingurgiter des bières et sniffer de la coke, et décident de s’intéresser à cette affaire quasi centenaire. En parallèle, dans un style journalistique désuet et illustratif qui n’est pas sans rappeler les actualités de l’époque, on revit l’encerclement de la bande à Foster, jusqu’à son sanglant dénouement.

Au-delà de l’intérêt narratif évident de ces allers-retours entre passé et présent, qui rythment parfaitement la lecture, Ryk Hattingh réussit à faire de ce fait divers le révélateur d’une société sud-africaine viciée. Même si, chose assez inhabituelle pour L’Association, la traduction manque de fluidité et l’absence de notes (particulièrement sur le holisme, les “kopje” ou des références comme Jan Christiaan Smuts) donne l’impression que certains éléments nous échappent, les auteurs rappellent la résonance politique de l’affaire : un général dissident est mystérieusement abattu à un barrage de police dressé pour arrêter le gang. Officiellement, c’est une regrettable erreur, officieusement, ça arrange beaucoup de monde.

Surtout, comme Botes l’avait déjà fait dans ses précédents travaux, les auteurs s’acharnent à ronger la jolie façade Sud-Africaine et son histoire mythifiée. En remontant les traces de la bande à Foster, Hitchcock et Nikolaas semblent n’avoir rien d’autre à faire que de fantasmer sur ces malfrats d’antan, comme pour échapper à leur morne condition. La désillusion les submerge lorsqu’ils se rendent compte que leurs sinistres héros ne sont en fait que des minables, des voleurs et des arnaqueurs sans envergure. Leur déconvenue donne à cette histoire un goût amer, rendu plus sombre encore par la rudesse du trait de Conrad Botes, soulignant le désespoir d’une Afrique du Sud déboussolée.

La Bande a Foster Corad Botes Ryk Hattingh L Association extrait plancheLa Bande a Foster Corad Botes Ryk Hattingh L Association extrait plancheLa Bande a Foster Corad Botes Ryk Hattingh L Association extrait planche

 

Traduit de l’afrikaans et de l’anglais (Afrique du Sud) par Catherine du Toit, Août 2011, 64 pages, 13 euros.

 

Le Désert et sa semence, de Jorge Barón Biza – éd. Attila

le desert et sa semence Jorge Baron Biza attila couverture lorenzo mattottiUn jour, le père, homme politique argentin et écrivain atypique, vitriole le visage de la mère, femme engagée, adversaire d’Eva Perón, avant de se mettre une balle dans la tête. Voilà l’événement auquel assiste le jeune Jorge Barón Biza, vingt-deux ans, au début des années 1960. En 1998, il décide d’en faire un roman. Partant du jour de l’accident, Jorge Barón Biza (Mario dans le livre) raconte son voyage, aux côtés de sa mère Eligia, pour tenter de réparer son visage délabré. De Buenos Aires à Milan, le fils assiste à la difficile reconstruction de sa mère, tandis que, la nuit, il s’abîme dans l’alcool, sillonnant les bas quartiers des villes qu’il traverse.

Pour échapper au pathos et parvenir à raconter cette histoire tragique, Jorge Barón Biza opte pour une écriture froide, clinique, ponctuellement relevée par les intrusions du cocoliche, cette langue hybride mêlant italien, espagnol, allemand ou anglais, que les traducteurs ont soigneusement restituée. Ce ton changeant imprime sur le roman une atmosphère étrange : les descriptions de la blessure de la mère se métamorphosent au fil des pages. La corrosion du vitriol dégage d’abord un érotisme inattendu, dans la première scène, lors de “l’ardent strip-tease” de la victime, arrachant les vêtements qui la brûlent. Ensuite, elle évoque les faces composites des tableaux d’Arcimboldo, assemblages de fruits qui forment des personnages appétissants et inquiétants à la fois. Puis les cicatrices s’apparentent à une géologie labyrinthique, territoire inconnu, encore à découvrir. Tout le roman semble reposer sur l’évolution de l’architecture des traits tourmentés d’Eligia : de leur réparation dépend l’affirmation de l’identité de tous les personnages.

Le rythme vaporeux, irréel du récit se calque sur les errances de Mario. Hanté par la figure de son père dont il ne comprend pas le geste, constamment au chevet de sa mère, il tente de retrouver une figure maternelle dans ce visage neuf qui se construit, opération après opération, pour enfin comprendre qui il est, et trouver le moyen d’accepter ce lourd héritage familial. Alors il boit, suit une prostituée chez ses clients, tente de se lier avec une jeune fille, joue les guides improvisés pour des touristes… Chaque jour, il semble changer de peau pour trouver la sienne.

Texte bizarre, magnétique, terrifiant par instants, magnifique d’autres fois, Le Désert et sa semence se lit autant comme un roman autobiographique aux relents œdipiens que comme un ouvrage politique : le parallèle constant entre Eligia et sa rivale Eva Perón lie étroitement la brûlure de l’acide et la déliquescence de l’Argentine. Comme si le monde entier était connecté aux courbes ravagées d’un visage maternel.

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Denis et Robert Amutio, août 2011, 320 pages, 19 euros. Postface de Daniel Link, couverture et poster de Lorenzo Mattotti.

Natural Enemies, de Julius Horwitz – éd. Baleine

natural enemies julius horwitz baleine couverture reedition spitzner“C’est aujourd’hui que tu vas prendre ton fusil Remington dans l’armoire, le charger de quinze cartouches et te tirer une balle dans la tête après avoir tué Miriam, Tony, Alex et Sheila… Tu feras cela vers 20h15, lorsque tu reviendras de New York par le train de 17h30, juste au moment où Miriam t’appellera pour dîner. Tu tireras d’abord sur Miriam, puis sur les enfants. Et tout sera achevé.” Dès la troisième page, l’issue inexorable de ce roman est connue. Paul Steward, éditeur d’une revue réputée, quarantenaire new-yorkais à l’abri du besoin, se lève un jour bien décidé à anéantir toute sa famille. De six heures du matin jusqu’à la nuit, Julius Horwitz déroule cette dernière journée, périple infernal dans les méandres du mal-être d’un homme.

Ecrit en 1975, Natural Enemies s’immerge jusqu’à la suffocation dans le malaise d’une Amérique en crise qui, au lendemain de l’affaire Nixon, ne croit plus en rien, redoutant la catastrophe nucléaire promise par la guerre froide. Une New York agonisante, peuplée de morts-vivants et dominée par des individualistes paranoïaques, sert de décor dévasté à ce récit plus noir que la nuit. Prolongement désespéré de Mort d’un commis voyageur, Natural Enemies, encore plus angoissant que Le Démon de Hubert Selby Jr paru quelques mois plus tard, s’insinue dans les recoins sinistres de l’idyllique famille américaine. La sainte trinité formée par la cuisine aménagée, la rutilante voiture et le chien jovial ne parvient plus à dissimuler le reste : frustration, névroses, tentatives de suicides, cachets de Valium avalés par poignées… Hommes et femmes ne se comprennent plus. La “terreur de vivre” a supplanté la peur de mourir, et le suicide devient la “seule issue vers une nouvelle expérience”.

Glaçant, dénué d’empathie, le récit de Julius Horwitz est d’une perspicacité telle que l’on prierait presque pour qu’il se taise, tant il réussit à trouver en nous un écho aux sentiments obscurs qu’il manie – “Tous les hommes songent un jour ou l’autre à tuer leur famille”. L’écriture entretient à merveille la tension qui écrase la trame à mesure que l’ultime journée de Paul Steward avance. Les dialogues soignés font que chaque rencontre de l’éditeur condamné apporte un nouveau regard sur ces vies gâchées. Inéluctablement, les rares instants d’espoir, éblouissants au milieu de ces pages de goudron, sont aussi vite annihilés. Tout comme ce rêve américain, froidement exécuté par Julius Horwitz.

Réédition, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne de Vogüé, juin 2011, 290 pages, 13 euros.

Les dossiers de L’Accoudoir / Frédéric Berthet l’oublié

daimler s en va frederic berthet petite vermillon couverture gallimardDaimler s’en va est un petit livre insignifiant, pas bien épais, écrit gros, de ceux que l’on ouvre sans se méfier. On aurait dû. Dès les premières lignes, Frédéric Berthet nous happe. L’écriture limpide, alerte, désinvolte mais extrêmement tenue, séduit immédiatement. En une grosse centaine de pages, Berthet raconte la vie de ce personnage dont le nom, en parfait accord avec l’élégance du texte, sonne comme une vieille marque d’automobile racée. Bien décidé à en finir avec cette vie dont il a fait le tour – “l’enfer c’est la répétition, tu comprendras que je fiche le camp avant d’entrer dans l’enfer de la répétition” – Raphaël Daimler, plaqué par la femme qu’il aimait, prépare tranquillement ses adieux. Alors, il potasse la vie érotique des pigeons pour comprendre la sienne, prépare le discours qu’il articulera lorsque, vieux et gâteux, il recevra le prix Nobel, ou se fait poursuivre, en rêve, par un œuf au plat géant.

On l’aura compris, Daimler s’en va est un roman enlevé, tordant même, baignant dans une ironie désabusée. Sans jamais nuire à la grâce presque aristocratique du texte, Berthet instille son humour potache dans des situations absconses, avec un sens remarquable de l’expression qui claque ou de l’association d’idées sortie de nulle part. Le morcellement du récit, elliptique, composé de courtes séquences, emballe la lecture. Daimler nous file entre les doigts. Daimler s’en va plus vite qu’on ne le voudrait. Pas mal, pour un petit livre insignifiant.

felicidad frederic berthet gallimard nouvelles couvertureAlors, en se méfiant cette fois, on ouvre les autres livres de cet auteur méconnu, catalogué grand espoir de la littérature française dès la sortie de son premier recueil de nouvelles, Simple journée d’été, en 1986, puis de Daimler s’en va, deux ans plus tard. Seulement, Frédéric Berthet n’achèvera jamais le fameux roman que tout le monde attend. Après d’autres nouvelles (Felicidad, 1993) et un récit en forme d’herbier littéraire, narrant la retraite d’un écrivain en mal d’inspiration (Paris-Berry­, 1993), plus grand-chose. Ce normalien qui fut un temps attaché culturel à New York, grand ami de Sollers et d’Echenoz, meurt le 25 décembre 2003, à 49 ans, noyé dans l’alcool.

Ce destin inabouti nourrit une frustration qui transperce l’humour crépitant de ses textes. Dans le Journal de Trêve, fourre-tout rassemblant les morceaux épars du roman qui ne sera jamais écrit, Berthet évoque ses regrets : “Que dois-je pleurer, le livre que je n’ai pas écrit, ou le corps que je n’ai pas touché ? Peut-être ne dois-je pas pleurer du tout.” Derrière ses airs de dandy nonchalant, derrière les lumineux portraits de femmes, les chats noirs, les fantômes (de Blondin, Pouchkine ou Barthes) et les fulgurances de sa plume, transparaît la mélancolie. Des histoires d’amour qui tournent court. L’ombre du suicide. Les obsessions d’un écrivain qui n’arrive pas à avancer, ou qui n’en peut plus de regarder en arrière.

Une situation, une image, suffisent à Frédéric Berthet pour créer tout un monde d’émotions, pour camper des personnages inoubliables. Au hasard, Un père, nouvelle qui ouvre le recueil Felicidad, repose sur la fugace impression d’un fils, persuadé d’avoir entrevu son père dans un taxi, au cœur de la froide nuit parisienne. En huit pages, Berthet en tire un texte rayonnant. Alors non, cet orfèvre de la concision n’est pas juste l’écrivain disparu avant de, mort avant d’avoir pu. Frustré de ne pouvoir faire éclore son fameux roman, Berthet a su transformer cette impasse en un jardin luxuriant, propice à l’errance, au goût d’école buissonnière.

Daimler s’en va est disponible en poche à La Table ronde, 130 pages, 5,80 euros.

 

(Merci à la librairie L’Humeur vagabonde, Paris 18e, d’avoir glissé ces livres entre nos mains moites.)

The Other Hollywood, L’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait, de Legs McNeil & Jennifer Osborne – éd. Allia

Au départ, il s’agit surtout de faire attention à ne jamais laisser entrevoir “les cornichons et le castor”. Les productions des années 1950 essayaient tant bien que mal de filmer des matches de volley nudistes sans faire apparaître à l’écran les parties génitales des acteurs : pas facile. Mais de ces nanars mal fichus naissent d’abord les nudie-cuties, qui mettent en scène du sexe simulé, puis les premiers loops hardcore, nés dans les bars olé-olé où les soirées finissaient souvent en partouze avec des serveuses topless.

Parmi ces précurseurs, il y a le cupide Chuck Traynor, qui se plaît à filmer sa femme Linda dans toutes les positions, quitte à la maltraiter pour qu’elle accepte. En 1972, elle est Gorge profonde. Le film cartonne, les célébrités se bousculent pour le voir, la presse ne parle que de ça. Les bénéfices sont tels que la mafia prend en charge la distribution des copies, et lorgne vers ce nouveau marché prometteur. Linda Lovelace devient une star ; le cinéma X devient une industrie. L’hédonisme hippie des débuts, lorsque acteurs et actrices ne considéraient pas leurs tournages comme un vrai travail, mais plutôt comme un bon moyen de s’éclater (pour les plus malins) ou un tremplin vers une future carrière à Hollywood (pour les plus naïfs), laisse peu à peu la place à une professionnalisation. Même si, pour longtemps encore, le cinéma porno restera un vivier de danseuses ratées et de comédiens frustrés.

Tempest Storm strip-tease burlesque erotismeRécit d’une épopée tourmentée et en partie clandestine, des spectacles de burlesque à l’avènement d’Internet symbolisé par la vidéo volée de Pamela Anderson, The Other Hollywood donne directement la parole à ceux qui ont fait le porno : acteurs, réalisateurs, producteurs, agents du FBI, mafieux, journalistes, écrivains… Legs McNeil et ses acolytes ne commentent jamais les propos rapportés, se contentant de les mettre habilement en perspective. Les intervenants se répondent, se complètent, se contredisent pour dresser un portrait polyphonique, détaillé et nuancé de ce septième art interdit aux mineurs, explorant tous les aspects du business du stupre. Ce montage dynamique et morcelé permet à l’ouvrage, fruit de sept années d’entretiens, d’évoquer les sujets les plus futiles comme les plus terribles, sans passer par un filtre moral ou subir le moindre jugement, quel qu’il soit.

john holmes johnny wadd pornstarRésultat : nourri par des dizaines d’anecdotes, ce feuilleton du X américain s’avère souvent très drôle, l’appétit sexuel de ses participants, les idylles pathétiques ou les courses-poursuites avec les autorités accouchant de moments cocasses. Gerard Damiano pompe Huis clos de Jean-Paul Sartre pour boucler à la va-vite un scénario. La femme de John Holmes croit que son gentil mari au pénis éléphantesque s’occupe des son et lumière sur les tournages, alors qu’il est en réalité le membre le plus fameux du cinéma pour adultes. Pendant ce temps, le FBI investit dans les godemichés et les voitures décapotables pour travestir ses agents en pornographes et infiltrer le milieu. Larry Levenson gagne un pari à 10.000 dollars contre un ponte de la mafia en éjaculant 15 fois en 24 heures, et, puisque entre actrices, l’entraide n’est pas un vain mot, Vanessa Del Rio donne des cours de fellation à Sharon Mitchell en échange de conseils avisés sur le… coiffage pubien. Dans ce monde marginal, le sinistre et le grotesque cohabitent étroitement, dévoilant un monde à la fois sordide et insouciant. Du moins, jusqu’à ce que surviennent les années 1980, qui voient le sordide prendre le dessus. Lire la suite

Les Visages écrasés, de Marin Ledun – éd. Le Seuil

“Encadrer les corps, canaliser les esprits et, au besoin, éliminer les inutiles.” Difficile de s’attaquer frontalement à un sujet aussi large que le travail. Or non seulement Marin Ledun s’en sort avec brio, mais il apporte en plus un point de vue éclairé, sérieusement argumenté et nourri de son vécu, sur la souffrance en entreprise. Son intrigue, osée, met en scène un médecin du travail d’une centrale d’appel de la Drôme anéantie par le poids de sa tâche, l’accablement de ses patients et le cynisme des patrons. Impuissante, elle décide de dénoncer les abus de la direction et de soulager les employés abattus… à coups de pistolet.

Rédigé à la première personne, Les Visages écrasés nous glisse dans la peau d’une meurtrière également justicière, d’une femme à la lucidité effrayante bien que gagnée par la folie, autant victime que bourreau. C’est d’ailleurs là l’une des grandes réussites de l’ouvrage. Plus qu’un roman engagé chargeant avec virulence l’exploitation moderne, Marin Ledun échafaude un roman intelligent, sans manichéisme, à la fois provocant et plein de nuances, plongée infernale dans les débordements quotidiens de la vie en boîte. A l’heure où les suicides de salariés font la une des journaux, Orange en tête (même s’il faut dire “France Télécom” pour ne pas entacher l’image de la marque), Ledun décrit l’infantilisation des employés, les exigences de rendements, l’ambition frustrée, les règlements mesquins, la peur du chômage, le chantage, le flicage, la paranoïa qui naît de la concurrence. Et la haine qui ronge les esprits. “Mettez soixante hommes dans une salle, vissez-leur des écouteurs et un micro sur la tête, nourrissez-les d’injonctions paradoxales et de primes au mérite, et vous n’obtiendrez rien de plus qu’un immense charnier de morts vivants.”

Tant pis si subsistent dans le texte quelques longueurs, et si les atermoiements du personnage principal s’avèrent parfois redondants. L’important n’est pas là. De l’ouverture choc jusqu’à l’effrayant dénouement, l’écriture de Marin Ledun, dure, suffocante, ravage tout sur son passage. Jusqu’à former ce cri, sinistre et angoissant, qui n’a d’autre but que de nous réveiller. Car le cauchemar est bien réel.

Avril 2011, 320 pages, 18 euros.