L’Accumulation primitive de la noirceur, de Bruce Bégout – éd. Allia

L Accumulation primitive de la noirceur Bruce Begout AlliaQuand Bruce Bégout glisse de l’essai à la fiction, il garde le même décor. Comme une réponse littéraire au Suburbia paru l’an dernier aux éditions Inculte, les nouvelles de L’Accumulation primitive de la noirceur se caractérisent avant tout par leur cadre urbain. Des artères londoniennes embrasées par la révolte à un collège désaffecté (“ruines modernes [qui] ne signifiaient rien de plus que le mépris de l’époque pour toute idée de durée”), en passant par l’inévitable centre commercial ou ce building fuselé pensé comme une plateforme pour suicidés, les vingt courts récits de ce volume s’incarnent dans cet environnement de bitume et de lumières. Chaque personnage s’inscrit dans sa propre géographie de la ville, esquissant chacun les contours d’une cité différente.

Visiblement marqué par les maîtres de la nouvelle fantastique (Ewers, Meyrink, Jean Ray, Villiers de L’Isle-Adam, etc.), Bruce Bégout transpose cet univers gothique dans notre société “soumise au Marché, à la Technique, au Spectacle”. Il fouille le malaise de personnages farfelus comme s’il rendait banals les comportements déviants de la littérature fantastique. Les névroses d’un pianiste qui possède tous ses objets en double ressemblent à un écho déformé au thème du double ; les errances nocturnes de l’Indien vendeur de roses rappellent les vampires qui cherchent une victime avant de se réfugier dans leur foyer au lever du jour ; ces cadres sup’ qui pètent un plomb dans le parking souterrain après le boulot ont des airs de loups-garous ; ce graphiste sans talent devenu le nouveau génie de sa discipline a quelque chose de faustien. Seulement ici, ce ne sont pas de mystérieuses forces diaboliques qui tirent les ficelles, mais les rouages retors du capitalisme.

Armé d’une langue très classique pétrie de petites phrases étranges et marquantes, souvent contaminée, ironiquement, par le jargon bien-pensant de notre douce époque, l’écrivain bordelais donne un tour très social à cette Accumulation primitive de la noirceur. Dans une société de consommation où le diktat du pessimisme a instauré le règne de la peur (le spectre de la pauvreté, de la crise et de la violence a remplacé l’habituel spectre qui hantait les vivants), les personnages que met en scène Bruce Bégout ressemblent à des résistants. A la résignation ambiante, ils opposent leurs occupations extravagantes, comme ce leader des émeutiers de Tottenham qui décide que l’écrivain de science-fiction J.G. Ballard sera le symbole de la lutte contre l’oppression. Un recueil inquiétant et salvateur.

Janvier 2014, 256 pages, 15 euros.


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de L’Accumulation primitive de la noirceur.