Une vie de famille agréable, de Antoine Marchalot – éd. Les Requins Marteaux

Une vie de famille agreable Antoine Marchalot Les Requins MarteauxAntoine Marchalot a un dessin bizarre. Elastiques, rabougris, disproportionnés, laids, ses personnages sont toujours affublés de tronches pas possibles, sans même parler de leurs étranges difformités, souvent bavardes (un genou qui parle, une crotte de nez qui insulte les passants, un doigt qui ment).

Là où l’on attendait de simples pages comiques, cette esthétique boiteuse tire l’humour vers quelque chose de plus saugrenu, de déviant. Ses strips en six cases fonctionnent différemment d’une simple historiette couronné par une chute. Lui flirte avec l’absurde, glisse parfois vers la noirceur ou la satire sociale, lorgne vers un humour pipi-caca, s’amuse avec le langage en faisant s’entrechoquer sens propre et sens figuré, avant de retomber sur ses pattes en proposant une variation sur l’immuable gag du type qui dérape sur une peau de banane.

L’humour de Marchalot vient d’une autre dimension, parsemée de couleurs formidables qu’on ne peut pas voir parce que l’album est en noir et blanc. Une dimension où l’on porte des fromages sur la tête, où les profs d’histoire-géo ont remplacé les tueurs en série dans les films d’horreur, où l’on peut se faire greffer un gnome sexuel sur le bras. Et étonnamment, derrière les aventures de ses personnages à la bêtise déconcertante, perce une mélancolie qui rend cette Vie de famille agréable encore plus indéfinissable.

Une vie de famille agreable Antoine Marchalot Les Requins Marteaux

Mai 2014, 104 pages, 19 euros.

Protomaakies, de Tony Millionaire – éd. Rackham

Protomaakies Tony Millionaire RackhamOncle Gabby et Drinky Crow. Le singe et le corbeau. Vus de loin, ils ressembleraient presque à des animaux échappés d’une fable de La Fontaine. De près, ce sont juste des raclures, lâches sanguinaires, suicidaires. Et alcooliques, à s’enfiler des hectolitres de rhum à longueur de journée – avant de tout vomir et de recommencer, inexorablement.

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamDans un très bel album en format à l’italienne, les Protomaakies rassemblent les débuts de cette monumentale série, de 1994 à 1999 (la suite paraîtra aux éditions Rackham à raison d’un volume par semestre). Si dans Sock Monkey, Tony Millionaire utilisait déjà ses deux personnages de chiffon, l’esthétique est ici très différente : le trait fin et à l’élégance victorienne laisse place à un dessin dynamique, pétillant comme un vieux cartoon, emballant comme dans une vieille BD qui nous embarquerait dans des batailles navales, des bagarres de pirates, des voyages dans l’espace, et même quelques incartades au Paradis. Sauf que l’Oncle Gabby et Drinky Crow salissent tout sur leur passage. Ils collent une rouste à Winnie l’Ourson, massacrent l’Histoire de l’Amérique, font foirer les invasions d’Hannibal et de ses éléphants, maltraitent les contes pour enfants, se servent d’elfes comme appât aller à la pêche, jouent avec leurs morpions, bouffent des sirènes, dégueulent sur l’Ange de la Mort.

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamAvec une imagination qui semble n’avoir jamais de limite, Tony Millionaire change d’esthétique à chaque planche ou presque (il s’avère tout aussi capable de se moquer du chic du New Yorker que de singer Hokusai), la beauté de ses graphismes soulignant encore plus l’ignominie crasse de son duo animal. De cet étrange cocktail, il ressort un humour très immédiat, dans la pure tradition du gag, qui cache, en sourdine, un versant désabusé, résigné, lorsque les Maakies semblent dépeindre la violence et la bête vanité de l’humanité moderne. La propension de l’Oncle Gabby et de Drinky Crow à mettre fin à leurs jours et à vivre comme des kamikazes finit par teinter ces historiettes délirantes d’une couleur sombre. Certains strips, plutôt que de lorgner vers le comique, étonnent par leur poésie. C’est le cas de ces pages muettes, moments de lucidité vertigineux entre deux cuites qui vous cognent un mal de tête pour trois jours. Ou de ces dialogues qui, au lieu de virer au grotesque, paraissent soudain trop justes, résumant parfaitement l’acuité de ces Maakies, redoutables.

“J’ai arrêté de boire il y a six mois mais j’ai l’impression d’avoir encore une horrible gueule de bois.
- Oh ça, ce n’est que la vie !
- La vie ?
- C’est ce mauvais rêve que t’essayais de noyer dans l’alcool.”

Protomaakies Maakies Tony Millionaire RackhamTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Corinne Julve et le Professeur A., décembre 2013, 264 pages, 30 euros.

 

LIRE D’AUTRES EXTRAITS > des Maakies sur le blog créé pour l’occasion : ici.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Sock Monkey, de Tony Millionaire.

Amy et Jordan, de Mark Beyer – éd. Cambourakis

Amy et Jordan Mark Beyer Cambourakis

C’est entre 1988 et 1996 que Mark Beyer a réalisé, pour le magazine New York Press, une série qui a fait de lui l’une des grandes figures de la bande dessinée underground. Adulée par Daniel Clowes ou Art Spiegelman, Amy et Jordan, jusqu’alors jamais traduite en français, condense toute l’originalité et la créativité de Beyer, qui utilise pourtant la forme la plus immuable de l’humour dessiné : le strip.

Seulement avec Beyer, cette bande de dessins semble devenir immense, tant elle se transforme à chaque fois en un petit monde grouillant. Il suffit de feuilleter l’ouvrage pour admirer l’inventivité graphique de l’auteur, qui trouve toujours le moyen de renouveler la mise en page de ses planches. Entre ornementation, motifs géométriques, jeux visuels ou remplissage maniaque, chaque strip (ils sont presque 300 dans ce volume) brille par sa singularité et rend encore plus troublantes les histoires d’Amy et Jordan. Proche de l’art brut, son dessin porte en lui tout le mal-être et la souffrance de ses personnages.

Amy et Jordan Mark Beyer CambourakisDans leur appartement décrépit aux murs lépreux, A & J passent leur journée à tenter de surpasser l’accablement de leur vie, “interminable défilé de douleur et de désespoir”. Amy et Jordan se tapent dessus ou sont tenaillés par la faim – quand ce ne sont pas des démons brandissant des couteaux de boucher qui envahissent leur chambre. Et lorsque ces deux dépressifs sortent dans la rue, la ville apparaît comme un cauchemar sans fin, où l’on assassine des bébés, où les conducteurs écrasent les passants, où la foule ressemble à une armée de zombies assoiffés de sang. Comme le résume Amy : “Le monde est un endroit terrible peuplé de gens horribles (…) Il n’y a que quand je dors qu’il m’arrive d’être heureuse.” Anxiogène, névrosé, le quotidien du couple est d’une noirceur indescriptible, hanté par la peur du pourrissement, de la saleté, du vieillissement et de l’agression.

Amy et Jordan Mark Beyer Cambourakis

De cette atmosphère sinistre, Mark Beyer tire un humour radical, déconcertant. Un humour qui repose sur le décalage entre la lourdeur du propos et le ton platement déclaratif des dialogues, ou sur des contre-pieds inattendus du genre :

“J’en ai tellement marre de la vie, Jordan, préparons-nous un bon repas. Et après le dîner suicidons-nous d’accord ?
- Idiote, tu sais bien que nous n’avons rien à manger ! On est fauchés, on va devoir mourir l’estomac vide.”

Un peu comme si Bip-Bip et Coyote, au lieu de mourir et de renaître à chaque épisode, n’en pouvaient plus et tentaient d’en finir une fois pour toutes. Peine perdue : ils renaissent à chaque page, prêts à mourir dans d’atroces souffrance pour notre plus grand plaisir.

Amy et Jordan Mark Beyer CambourakisTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik, septembre 2013, 288 pages, 24 euros. Préface de Chip Kidd.

Mimodrames, de H. M. Bateman – éd. Actes Sud/L’An 2

Mimodrames Henry Mayo Bateman Actes Sud An 2 couvertureMéconnu en France, Henry Mayo Bateman (1887-1970) est considéré de l’autre côté de la Manche comme l’un des dessinateurs humoristiques les plus inventifs du siècle dernier. Ce grand admirateur du Français Caran d’Ache doit avant tout sa célébrité à son dessin extraordinaire. Car ici, point de paroles : mis à part le titre, Bateman conçoit ses bandes dessinées comme des petits sketches muets. Pour s’exprimer, ses personnages n’ont plus que leur corps, qui se déforme, se hérisse, s’amollit, se redresse brutalement, se plie, se métamorphose. L’Anglais modèle ces corps avec une frénésie et un sens du mouvement qui n’a rien à envier au dessin animé. En une posture, une expression, il arrive à caractériser les figures qu’il esquisse, dévoilant leur timidité, leur colère ou leur appartenance sociale.

Parfois, H. M. Bateman abuse de son talent visuel pour livrer quelques pages sans autre profondeur que celle du gag immédiat, comme ce type qui doit se dépêtrer avec une chaise longue récalcitrante. Mais le plus souvent, ce peintre frustré arrive à croquer avec beaucoup d’esprit la société anglaise de l’époque. S’il n’a rien d’un iconoclaste, Bateman se permet quand même de railler gentiment les bonnes manières de la bourgeoisie et la rigidité des conventions sociales. Et lorsqu’il pimente ses pantomimes d’une touche d’absurde, il atteint des sommets. La noirceur du Garçon qui embua une vitrine au British Museum, l’ironie de La bonne avait de l’humour, ses saillies contre la bêtise de l’orgueil masculin, ou cette glissade insensée d’un badaud dans la rue qui plonge la ville entière dans le chaos sont autant de planches magistrales, pièces de théâtre de poche qui se régalent de jeter un grain de folie dans les rouages bien huilés de cette bonne vieille Angleterre.

Mimodrames Henry Mayo Bateman Actes Sud An 2 extrait dessinMimodrames Henry Mayo Bateman Actes Sud An 2 extrait dessinMimodrames Henry Mayo Bateman Actes Sud An 2 extrait dessin

Edition bilingue français-anglais, avril 2012, 120 pages, 22,50 euros. Introduction de Anthony Anderson.

Le Bus, de Paul Kirchner – éd. Tanibis

Le Bus Paul Kirchner Tanibis couverture heavy metal hurlant A partir de 1979, paraît chaque mois dans le magazine Heavy Metal un petit strip discret de Paul Kirchner. Et chaque mois, Kirchner met en scène un bus : le General Motors New Look Bus, engin puissant aux courbes aérodynamiques, monstre d’aluminium qui, alors, vadrouillait fièrement dans les avenues de New York. En six ou huit cases, obéissant à un cahier des charges qui, vu le profil de son héros monté sur pneus, l’oblige à toujours tourner autour des mêmes actions (attendre le bus, faire l’appoint, voyager dans le bus, descendre du bus), l’Américain met constamment en scène le même personnage, un Monsieur Tout-le-monde dégarni en imper qui tente, suppose-t-on, d’aller au bureau. Mais rien ne se passe jamais comme prévu, évidemment.

Comme dans un dessin animé où les personnages ne meurent jamais et reproduisent indéfiniment les mêmes gestes, le bus et son voyageur répètent les mêmes situations, métaphore de l’inlassable routine du quotidien qui attend chaque honnête travailleur du lundi matin au vendredi soir. Et à chaque fois, Kirchner trouve un nouveau moyen de contourner l’évidence, d’aller toujours plus loin dans son univers sans fond. Le véhicule prend vie sous nos yeux, devient un organisme vivant, animal ou humain selon les cas, pin-up prête à tout ou délinquant récidiviste selon l’humeur. Comique de répétition, mises en abyme, absurde, jeux visuels ou gags potaches : Paul Kirchner ne cesse de renouveler son langage humoristique pour faire de chaque strip une surprise, errant dans des limbes fantastiques à l’étrangeté renforcée par le silence qui domine ces pages. Imperturbable, le type en imperméable, lui, s’entête dans son voyage pour nulle part, sans que les déraillements du monde qui l’entoure ne semblent l’inquiéter plus que ça… Un petit trésor d’abnégation et de non-sens.

le bus paul kirchner extrait tanibis dessinTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel, février 2012, 96 pages, 15 euros. Postface de l’auteur.