Atomik Aztex, de Sesshu Foster – éd. Passage du Nord-Ouest

Atomik Aztek Sesshu Foster Passage du Nord-OuestAtomik Aztex, c’est trois cents pages d’une logorrhée indomptable. Un cheval monté à cru, lancé au triple galop, auquel le lecteur n’a pas d’autre choix que de s’accrocher. Un fleuve de lave en fusion qui avale tout sur son passage, et charrie dans son torrent brûlant toute la culture du XXe siècle. L’histoire ? Impossible à résumer. L’employé d’un abattoir, qui tue des milliers de porcs par jour, s’avère aussi être un guerrier “aztek”, envoyé à la bataille de Stalingrad pour venir en aide aux Russes et coller une déculottée aux nazis. Qu’il soit fou, qu’il ait des visions, qu’il soit véritablement un guerrier aztek ou rien qu’un pauvre baratineur, qu’importe. Qu’importe car l’écriture de Sesshu Foster, électrique, addictive, bravache, ne nous laisse pas le temps de nous poser des questions, emportés par son ton nimbé de mysticisme, perdus entre une irrésistible drôlerie et un pessimisme écrasant.

Sous couvert de dégoiser sans s’arrêter, d’enchaîner des listes interminables et de rire de tout, Sesshu Foster arrive à synthétiser l’Histoire du XXe siècle. Il livre même, mine de rien, l’une des descriptions les plus sidérantes qu’on ait lues sur la bataille de Stalingrad. Entre la viande morte de l’abattoir, la boucherie de la guerre et les légendes précolombiennes, Atomik Aztex se vit comme un roman prolétaire délirant, un digest de tout ce que la contre-culture a pu engendrer – comme le rappelle d’ailleurs sa langue en décomposition, marquée par ces “k” amérikains désuets qu’affectionnaient tant les militants des années 1960. (Il fallait bien un traducteur de la trempe de Brice Mathieussent pour réussir à rendre en français cette orgie de mots concassés.) De la découverte de l’Amérique à l’aliénation de l’usine, en passant par le fantôme d’Isaac Babel, les sacrifices humains et les mouvements chicanos de la Raza, Atomik Aztex nous trimballe dans une odyssée impétueuse, qui fouille la violence de la civilisation occidentale. Un roman en forme d’expérience presque physique, dont on sort vidé, mais ébahi.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Mathieussent, avril 2013, 280 pages, 19 euros.

L’Usage des ruines, de Jean-Yves Jouannais – éd. Verticales

L Usage des ruines Jean-Yves Jouannais VerticalesConstruit comme une sorte de recueil de nouvelles autour de la guerre, L’Usage des ruines s’immisce entre réalité et fiction, changeant, à chaque chapitre, de lieu, d’époque, de regard. La fascination des nazis pour les ruines, la disparition de villages rayés de la carte, la folie créatrice d’un architecte sensé construire un fort, l’ordre de brûler les quatre coins de la ville pris au pied de la lettre, l’inutilité du siège le plus long de tous les temps… Avec une écriture souple comme l’imagination et imagée comme une chronique historique, Jouannais cisèle de petits récits passionnants, miscellanées guerrières se penchant sur des faits étonnants, relevant l’incongruité de certains chemins de l’Histoire, ou contant le comportement inhabituel de tel commandant, le point de vue dissonant de tel témoin – ou de tel personnage imaginaire.

Jean-Yves Jouannais se concentre sur les sièges. Ces moments de statu quo, où la guerre s’écrit en pointillés pour quelques minutes ou quelques années. Les deux camps se font face, l’un prisonnier, encerclé ; l’autre, expectatif, patient. Stalingrad, Dura-Europos, Tata, Londres, Hambourg, Vauquois… Voici le temps de la guerre des nerfs, des canons, des catapultes, des stratégies pour faire craquer l’adversaire. Les combats sont mis entre parenthèses. Les soldats, eux, n’ont plus qu’à attendre, au pied du mur. C’est ce moment de latence, contemplatif, ennuyeux, qui voit les conflits rester en suspens, que Jouannais cerne dans un inventaire érudit en forme d’errance parmi les ruines de l’Histoire.

Derrière le portrait morcelé d’une humanité suicidaire, toujours prompte à annihiler son prochain, derrière l’exploration des ruines, image romantique par excellence, Jean-Yves Jouannais échafaude un texte à double-fond. Plus que les faits historiques, ce sont les récits qu’on en a tirés qui intéressent l’auteur, la transmission de cet héritage belliqueux. A moins que Jouannais, comme il l’énonce dans le texte qui ouvre L’Usage des ruines, ne soit pas l’auteur de ces lignes, mais un personnage, simple marionnette entre les doigts de l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas… Quête insoluble de la mélancolie, réflexion sur l’art (“L’art ne peut être qu’obsidional, produit sous la contrainte du blocus de l’obsession”), cette fiction gigogne est traversée par les figures de l’enfant, de l’étranger. Et par cette mélancolie “obsidionale”, hésitante et doucereuse, qui semble nous avoir habités depuis toujours sans que l’on ait su, jusqu’ici, lui donner un nom.

Emmanuel Evzerikhin 23 aout 1942 StalingradSeptembre 2012, 150 pages, 17 euros.