MUSIQUE / La chanson con

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, pfiou. Voilà pourquoi, un week-end sur deux, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Aujourd’hui, il mène l’enquête sur les traces de la chanson con.

En tête des ventes dès sa sortie, accroché à cette première place depuis maintenant dix semaines, René la Taupe et son Mignon Mignon ne semblent jamais devoir retourner dans leur trou. Délire innocent ou grave déliquescence du paysage musical ?

« C’est la chanson qu’on a dans la tête / C’est la chanson con… un point c’est tout. » Si ce refrain de Jean-Pascal datant de 2002 n’est pas du meilleur goût, il a au moins l’avantage de souligner la présence récurrente de titres particulièrement idiots parmi les meilleures ventes de disques. Tenez, saviez-vous par exemple qu’avec plus de trois millions d’exemplaires écoulés, La Danse des Canards occupe la deuxième place des singles les plus vendus de tous les temps dans notre contrée ? Que près d’un million et demi d’amateurs ont gonflé les rangs de La Chenille (tube signé La Bande à Basile) en 1978 ? Qu’en 2002 – décidément une grande année -, le Stach Stach de Michaël Youn et de ses Bratisla Boys a séduit 1 400 000 mélomanes, dépassant d’une courte tête le carton réalisé par Licence IV seize ans plus tôt avec Viens Boire un p’tit coup à la Maison ? Éternelle, impérissable, la chanson con est une tradition gauloise à laquelle Annie Cordy, Carlos ou Lagaf’ ont donné ses lettres de noblesse. Et que René la Taupe et son Mignon Mignon ne font que perpétuer.

Si la taupe est myope, ses fans, eux, doivent être sourds. Comment expliquer, sinon, le succès de ces morceaux parfaitement insupportables et revendiqués comme tel auprès d’un auditoire majoritairement adulte, que rien ne prédispose semble-t-il à ce genre de distractions (début novembre, sur Fun Radio, un militaire s’est même fendu d’une interprétation de Mignon Mignon en slip devant l’un de ses supérieurs) ? Réponse : ils remplissent une mission de service public, celle de fournir un motif de plaisanterie à des gens incapables de produire eux-mêmes de l’humour. Mais si, c’est évident. De la même façon qu’une référence appuyée à Paul le Poulpe lors d’un repas de famille ou un dîner mondain offre la tranquille assurance, depuis la dernière Coupe du monde, de susciter l’éclat de rire complice de la tablée entière, un clin d’œil appuyé entoure ces titres crétins plébiscités justement parce qu’ils témoigneraient d’un sens aigu de la déconne chez leurs auditeurs. Le manque d’humour étant apparemment répandu, les chansons cons deviennent des tubes. Lire la suite