Yékini, le roi des arènes, de Lisa Lugrin & Clément Xavier – éd. Flblb

Yekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier FlblbUne bande dessinée consacrée à la lutte sénégalaise ? Dit comme ça, on ne sent pas forcément pointer l’excitation. Et bien on a tort, car partant de ce sujet qui ne nous était pas familier, Lisa Lugrin (au dessin) et Clément Xavier (au scénario) utilisent le sport-roi de Dakar pour raconter les mutations de toute une culture. Yékini, lutteur qui régna pendant quinze ans sur les stades sénégalais, sert de fil rouge à ce récit, une “fiction qui s’inspire d’événements et de personnages réels” nous avertit-on en ouverture (d’ailleurs, la photographie vient souvent, et avec beaucoup d’intelligence, prendre le relais du dessin). Car Yékini existe vraiment, tout comme ses adversaires et ses combats capables de remplir des stades entiers.

Raconté avec un mélange d’humour et de précision journalistique qui rend passionnante cette plongée dans le monde méconnu de la lutte sénégalaise, Yékini prend rapidement une dimension beaucoup plus large, racontant d’autres histoires. L’histoire d’un sport traditionnel, où les marabouts tentent de composer avec les sirènes du sport business, qui doit désormais vivre aux crochets de la télévision et de ses sponsors – en premier lieu Orange, partenaire dominant de la discipline. L’histoire de ces gamins pauvres, des foules frustrées, des pêcheurs affamés par les chalutiers étrangers. L’histoire d’une démocratie aux airs de dictature molle sur laquelle règne le bon président Wade, qui refuse de passer la main. Ou comment prendre le pouls de tout un pays à travers les affrontements de géants de 130 kilos qui portent des gros slips.

Yekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier FlblbYekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier Flblb

Février 2014, 404 pages, 20 euros.

Les livres, c’est de la balle !

L’Euro 2012 commence, le prétexte parfait pour parler de… lectures. Plutôt que de se taper des résumés de matches écrits avec les pieds, pourquoi ne pas apprécier quelques bons livres sortis ces dernières années ? De la Hongrie au Chili en passant par la France et, évidemment, l’Italie, ici pas de quotas : social, drôle, politique ou poétique, le foot devient un art.

> Adieu au foot, de Valerio Magrelli – éd. Actes Sud

Adieu au foot Valerio Magrelli Actes SudQuatre-ving-dix récits, divisés en deux mi-temps de 45 minutes chacune. Lorsque Valerio Magrelli fait ses adieux à son sport tant aimé, il le fait jusqu’au bout. Sur trois générations, dans un triangle amoureux (du ballon rond) qu’il forme avec son père et son fils, le poète italien livre une flopée de petits textes nostalgiques, légers, érudits ou intimes. Objets fétiches, idoles qu’il n’oubliera jamais, souvenirs héroïques ou ridicules qui ont jalonné sa relation au football : Magrelli construit un kaléidoscope d’images, avec, comme fil rouge, le temps qui passe. De ses premiers émois en crampons au jour où il s’est senti vieux, en passant par l’histoire du baby-foot à ce gardien allemand qui osa uriner en plein stade, il trouve dans le foot une source de poésie, amusante et pleine d’émotions.

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli (en collaboration avec René Corona), 120 pages, 17 euros.


> Le Virtuose, de Hernán Rivera Letelier – éd. Métailié

Le Virtuose Hernan Rivera Letelier MetailieLa mine de salpêtre de Coya Sud va disparaître, rasée au nom d’impératifs économiques supérieurs. Baroud d’honneur d’une population condamnée à l’exil, le match contre l’ennemi juré, l’équipe de la ville voisine, prend alors une saveur toute particulière. Or voilà que débarque dans ce village perdu du désert chilien un génie du football… L’occasion pour Hernán Rivera Letelier et sa langue orale, souvent leste, de faire le tour des habitants de ce trou perdu de la pampa, brossant une galerie de personnages délirants qui parviennent, derrière leur façade grossière, à nous confier leurs espoirs, leurs peines, leur résignation ou leurs envies. Une ode au foot dans ses aspects les plus amateurs bien sûr (coups bas et bagarre générale recommandés), avec, en toile de fond, la décrépitude sociale d’un pays aux mains de la dictature.

Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, 160 pages, 17 euros.


> Libre arbitre, de Dominique Paganelli – éd. Babel poches

Libre arbitre Dominique Paganelli Babel pochesDe la Roumanie à l’Argentine, des années 1940 aux coups de gueule du charismatique Robbie Fowler, Dominique Paganelli (non, pas le mec de Canal+) sillonne l’histoire du foot, et rend hommage à ces gestes courageux qui ont coûté la vie à bien des insoumis. Pas les frappes de trente mètres sous la barre ni les coups du foulard, non, mais l’engagement et les liens étroits qu’entretiennent foot et politique. Lorsque les stades deviennent un lieu de torture. Lorsqu’une victoire est un formidable moyen de promouvoir une dictature. Lorsqu’un but a valeur de rébellion, ou que le refus de perdre a le poids d’un affront. Là où le foot dévoile son pire aspect, amnésique et avilissant, mais aussi ses vertus universelles et pacifistes. Onze nouvelles passionnées, dans lesquelles la fiction vient au secours de la mémoire. Pour ne pas que ces “autres” grands moments du football sombrent dans l’oubli. Lire la suite

Boy, de Takeshi Kitano – éd. Wombat

Boy Takeshi Kitano Wombat Emmanuel Guibert couvertureMamoru se souvient de la fête des sports à l’école primaire, l’année où son grand frère avait failli l’emporter, et où “Tête creuse”, le champion de l’école, avait tenté de concourir malgré la fièvre. Le petit Toshio, lui, bousculé par la mort de son père et le déménagement qui a suivi, se réfugie tous les soirs au sommet d’une colline pour admirer les étoiles avec son grand frère. Et puis il y a Ichirô, ado timide qui décide de fuguer pour assouvir sa passion de l’Histoire et visiter les temples de Kyôto. Là-bas, il tombe sur une jeune fille qui va changer sa vie.

En trois nouvelles, Takeshi Kitano ravive le parfum doux-amer de l’enfance, signant trois histoires nimbées de mélancolie. Délaissant le grotesque et l’outrance qui parsèment souvent ses films (mais aussi sa carrière télévisuelle et son œuvre plastique, aperçues à la Fondation Cartier en 2010), le réalisateur de Aniki, mon frère s’exprime ici dans un registre plein de délicatesse, où l’humour se fait discret. Marqué par l’incompréhension qui règne entre les petits et les grands, ces récits tentent de cerner le moment de basculement dans l’âge adulte.

En choisissant de se mettre à hauteur d’enfant, “Beat” Takeshi fait du monde des adultes une bulle impénétrable. Avec beaucoup de retenue, symbolisée par la beauté ouatée du dénouement de Nid d’étoile, il met à mal la naïveté et l’innocence de ses jeunes personnages. Les pères manquent quand ils sont disparus trop tôt (Nid d’étoile), mais s’avèrent étouffants quand ils sont là, alcooliques agressifs (Tête Creuse) ou figures autoritaires et pragmatiques, qui brident les envies de leur progéniture (Okamé-san). Alors les enfants se dressent, défendent leurs rêves ou tentent de devenir grands le plus vite possible pour pouvoir lutter à armes égales. Malgré la nostalgie qui pointe, Kitano fait de l’enfance une période âpre et cruelle, où les émotions sont décuplées. Où les souffrances deviennent des plaies qui ne se refermeront jamais vraiment.

Traduit du japonais par Silvain Chupin, février 2012, 128 pages, 15 euros. Illustrations de Emmanuel Guibert.

Le Dernier Stade de la soif, de Frederick Exley – éd. Monsieur Toussaint Louverture

« Mes dernières années de beuveries avaient eu pour but la quête de l’insensibilité. Je ne cherchais plus la joie, ni le plaisir. Je buvais, comme l’a dit Exley, “juste pour atténuer les lumières”. Le livre de Frederick Exley, A Fan’s Notes, est une lecture quasi essentielle pour tout ivrogne. »

Voilà comment on entendait parler du Dernier Stade de la soif depuis des années, voire des décennies : à travers la bouche de personnages imbibés, souvent issus du roman noir, comme ici le détective Jack Taylor créé par l’Irlandais Ken Bruen (la citation est tirée de En ce sanctuaire). Quarante-trois ans après sa parution en 1968 aux Etats-Unis, les éditions Monsieur Toussaint Louverture exhument enfin ce texte hors norme de Frederick Exley (servi, au passage, par une maquette sublime), admiré dans le monde anglo-saxon et pourtant jamais adapté en langue française.

Autobiographie d’un inadapté social déguisée en roman, Le Dernier Stade de la soif attaque de front l’addiction à l’alcool, Exley se dénudant sans détour ni nuance, dans toute sa déchéance, dans toute sa folie. Son irrépressible addiction l’enferme dans un processus d’autodestruction effarant, qui l’amène à hurler des insultes racistes et homophobes à des inconnus, sans les penser le moins du monde, juste pour se (faire) battre, se défouler, se flageller. Auscultant le « long malaise » que fut sa vie, il ne nous épargne rien, ni ses affres sexuelles, ni ses pulsions enragées, ni son égocentrisme ridicule. Seulement, ce qui fait toute la magie de ces mémoires, c’est justement cette manière qu’a l’Américain d’éviter de sombrer dans un auto-apitoiement redondant, une longue complainte nombriliste qui prendrait le lecteur en otage. La construction complexe de la narration, multipliant les allers-retours dans le passé, est émaillée de digressions hilarantes, d’anecdotes cocasses et de rencontres avec des personnages saugrenus. Ainsi, les instants pathétiques sont toujours relevés par un humour ravageur, le sordide se frottant à la légèreté. Ce constant balancement permet au Dernier Stade de la soif de conserver de bout en bout une désinvolture entêtante. Le mal-être d’Exley est palpable, comme son incapacité à vivre sa vie, rongé par ses rêves et ses fantasmes de gloire, de femmes et de reconnaissance, paralysé par « l’inventivité fantastique de la vie, qui devenait terrifiante lorsqu’elle permettait de réaliser les rêves les plus inouïs. Franchement, à quoi servent les rêves s’ils deviennent réalité ? »

Fan de football américain au point de vivre par procuration la vie de Frank Gifford, joueur star des Giants de New York qu’il a vaguement croisé une fois lorsqu’il était étudiant, Exley refuse sciemment d’entrer dans l’âge adulte et, plus largement, d’intégrer la société américaine. Le Dernier Stade de la soif se lit aussi comme le portrait acide d’une Amérique vide de sens, obnubilée par la jeunesse et la beauté, rejetant les pauvres, les moches et les Noirs, qu’il finit toujours par décrire en citant Orwell. Avec un cynisme implacable (et jubilatoire), l’écrivain marginal s’en prend au règne de la télévision, aux familles propres sur elles et bien pensantes, à ces adultes dont la réussite sociale cache mal un profond désarroi, faisant preuve d’une lucidité sans doute accessible par les seuls ivrognes. « Dans un pays où le mouvement est la plus grande des vertus, où le claquement rapide des talons sur le bitume est érigé en sainte valeur, rester allongé pendant six mois relève du geste grandiose, rebelle et édifiant. » Et, petit à petit, celui qui n’arrive pas à trouver sa place ni à assumer son existence sans gloire, frustré de n’être qu’un supporteur et non une idole, se forge une mentalité d’écrivain : en filigrane, on voit la souffrance et la haine se canaliser pour devenir le moteur de son livre à venir. Car finalement, Le Dernier Stade de la soif, c’est surtout l’histoire d’un écrivain qui s’assume et s’accomplit sous nos yeux, pour accoucher d’une œuvre poignante, confession désespérément drôle, d’un éclat littéraire digne des plus grands.

Préface de Nick Hornby. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Aronson & Jérôme Schmidt, février 2011, 448 pages, 23,50 euros.