Hérétiques, de Leonardo Padura – éd. Métailié

Par Clémentine Thiebault

Heretiques Leonardo Padura MetailieLa Havane 1939. Le jeune Daniel Kaminsky vit chez son oncle Joseph installé à La Havane « la ville assourdissante », loin des « silences pâteux » du quartier des bourgeois juifs de la Cracovie de son enfance. En cette aube marquée, il va avec les autres, espère l’arrivée du S.S. Saint Louis parti de Hambourg quinze jours plus tôt avec à son bord 937 juifs autorisés à émigrer par le gouvernement national-socialiste. Dont son père, sa mère et sa sœur et ce trésor qui se transmet dans la famille depuis le XVIIè siècle : un petit Rembrandt qui assurera la survie. Mais l’autorisation de débarquer ne viendra jamais et, refoulés, le bateau et ses occupants disparaîtront vers l’Allemagne.

La Havane 2007. Depuis presque vingt ans qu’il a quitté la police, Mario Conde, maintenant 54 ans, se consacre toujours à l’achat et à la vente de livres d’occasion et rêve encore un peu de devenir écrivain « comme ce petit salaud d’Hemingway ou ce con de Salinger ». Mais les temps sont durs, et l’horizon du Conde « aussi sombre que l’horizon collectif ». « Le pays se désintégrait à vue d’œil et accélérait sa reconversion en un pays différent, plus ressemblant que jamais à l’enclos de combats de coqs auquel son grand-père Rufino comparait souvent le monde. » Dénuement collectif et dèche nationale, logique de subsistance. Au point de devoir envisager un changement d’activité pour surmonter la Crise (avec majuscule), et ne pas crever la bouche ouverte. « Moi j’achète et je revends des livres ou je cherche des histoires perdues. »

Arrive alors celle, inespérée, du fils de Daniel Kaminsky qui revient à Cuba pour tenter de découvrir comment le Rembrandt familial que tous croyaient disparu a pu se retrouver mis aux enchères à Londres. Le Conde « si porté sur les solutions romantiques et inutiles » plonge donc dans les histoires embrouillées d’une famille juive, « pleines de fautes et d’expiations », de souvenirs et d’oubli, de courages et de lâchetés. De Cuba jusqu’à Amsterdam, dans l’atelier de Rembrandt. En une fresque historique (et un peu policière) incroyablement ample qui affirme brillamment ce principe (tranquillement) marxiste conservé pour ses livres, selon lequel la littérature doit changer la conscience du lecteur et donner une image précise d’un contexte historique déterminé.

Et Mario Conde retrouvé, éprouvé, mais décidé plus que jamais à résister à ce temps qui ne laisse plus d’espace pour les rituels et les raffinements. Faire face à cet « Homme Nouveau sécrété par la réalité de l’environnement : insensible à la politique, shooté au plaisir ostentatoire de vivre, porteur d’une morale utilitaire ». Encore lire de bon livres, manger, boire, écouter de la musique et philosopher – « en clair, dire des conneries » - avec ses amis les plus vieux et les plus tenaces en ces « conciles de pratiquants fondamentalistes de l’amitié, de la nostalgie et des complicités ». Comprendre et refuser, se souvenir et choisir maintenant « qu’on découvre que ce monde était rempli de gens corrompus, de putes, de drogués, de dégénérés qui prostituent des gamins, des crapules auxquelles on aurait donné le bon dieu sans confession parce qu’ils disaient toujours oui ». Car ils seront plusieurs, nombreux d’époques et de lieux à pouvoir souligner ce qu’évoque Daniel dans sa lettre à Elias, « le point le plus regrettable sur lequel il ne pouvait être d’accord, avait un rapport avec ce qu’il considérait comme un profond sens de l’obéissance qui avait évolué vers l’acceptation de la soumission comme stratégie de survie ».

Herejes. Traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, août 2014, 620 pages, 23 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le précédent roman de Leonardo Padura: L’homme qui aimait les chiens.

Chère Patagonie, de Jorge González – éd. Dupuis

Chere-Patagonie-Jorge-Gonzalez-DupuisTerre de feu, 1888. Du vent, des moutons. Des Indiens, traqués comme des bêtes, massacrés, ou exhibés en parfaits cannibales lors des expositions universelles parisiennes. Quelques colons s’installent au milieu d’une immensité brumeuse aux tons sépias. En se penchant sur ses racines lointaines, Alejandro l’écrivain découvre l’histoire de ce territoire à part, et des hommes qui, tout au long du XXe siècle, ont essayé de l’amadouer. Commerçants allemands, émigrés espagnols, hors-la-loi américains, Indiens rescapés, boxeurs manchots… La Patagonie semble aimanter les destins les plus improbables. Et créer des rencontres atypiques qui, dans ce bout du monde rugueux et ouaté, paraissent presque normales.

Chere-Patagonie-Jorge-Gonzalez-Dupuis-extraitOn pourrait reprocher à Jorge González de tisser une intrigue lacunaire, relâchée, dont le rythme fluctuant oblige souvent le lecteur à s’accrocher. Or c’est justement dans ces interstices vaporeux que l’Argentin s’exprime le mieux. Il laisse en suspens certains moments cruciaux, fait parler les formes plutôt que les mots, reproduit un paysage presque abstrait sur une double page pour que le lecteur puisse respirer l’atmosphère de la Patagonie perdue. “Je ne vous le recommande pas, il n’y a que le vent et le silence”, lâche un personnage. Peinture et dessin se fondent dans un magma gris peuplé d’ombres et de poussière, maculé par les bourrasques intempestives. Quant aux hommes, ils semblent peiner à s’extirper de ce décor grandiose.

Chere-Patagonie-Jorge-Gonzalez-Dupuis-extraitA travers le prisme de la Patagonie, González évoque les exécutions d’anarchistes des années 1920, l’immigration nazie ou la dictature des années 1970. Il raconte ces indigènes que l’arrivée des Occidentaux bouleversa, si bien qu’aujourd’hui encore, face aux grands investisseurs étrangers (Benetton, Rupert Murdoch…) qui détiennent des centaines de milliers d’hectares, les Indiens Mapuche dépossédés de leur terre n’ont d’autre choix que de recourir à des “récupérations de territoire”. Tandis que des mères blanches écoeurées abandonnent leur bébé parce qu’il est “un putain de basané”, sans comprendre que le métissage est dans leurs gênes. Région marginale, la Patagonie donne parfois l’impression d’être à l’écart du bruit du monde. Alors que Jorge González dévoile ses cicatrices mal refermées. Celles d’un siècle cruel qui ne l’a pas épargnée.

Août 2012, 280 pages, 26 euros. Avec des scénarios de Alejandro Aguado, Hernán González et Horacio Altuna.