Mon ami Dahmer, de Derf Backderf – éd. Cà et là

Mon ami Dahmer Backderf 199x300 Mon ami Dahmer, de Derf Backderf – éd. Cà et làEt si votre camarade de lycée était devenu l’un des pires monstres que l’humanité ait connu ? C’est ce qui est arrivé à Derf Backderf. Des années après avoir quitté son bahut de l’Ohio et l’étrange Jeffrey Dahmer qui hantait les salles de cours comme un zombie, il apprend que celui-ci vient de se faire arrêter. Nous sommes en 1991, et Dahmer va rapidement avouer qu’il a tué dix-sept jeunes hommes depuis 1978. L’Amérique vient de découvrir l’un des plus redoutables tueurs en série de son histoire, dont les meurtres s’accompagnaient de viols et de cannibalisme. En 1994, Jeffrey Dahmer est assassiné dans la prison où il purgeait sa peine. Backderf, qui travaille pour le journal local, se plonge alors dans les dossiers de la police et interroge d’anciens profs et camarades de classe, lui qui, jeune, était intrigué par le silencieux Dahmer, si bien qu’avec quelques amis ils en firent la mascotte de leur promo. Mélange d’enquête et de souvenirs personnels, Mon ami Dahmer revient sur la jeunesse de ce Jack l’Eventreur des temps modernes, dont la sauvagerie et la violence dépassèrent l’entendement.

Mon ami Dahmer Backderf 2 191x300 Mon ami Dahmer, de Derf Backderf – éd. Cà et làJeffrey Dahmer n’y devient pas l’incarnation du malaise de la jeunesse ou le symptôme d’une société américaine individualiste – ce qui n’aurait pas eu de sens. En s’appuyant sur un dessin précis et robuste, Derf Backderf raconte avec simplicité la dégringolade d’un lycéen perdu qui noie son mal-être dans l’alcool, ignoré par ses parents et délaissé par les professeurs. Magnifiquement construit, tout en ellipses et en anecdotes qui, mises bout à bout, construisent le portrait pathétique et terrifiant d’un jeune homme au bord de l’abîme, Mon ami Dahmer fascine par sa manière d’approcher au plus près un monstre en puissance, tout en exhalant une infinie tristesse. Avec le recul, on ne peut s’empêcher de se demander s’il faut réinterpréter tel geste, regretter telle phrase ou s’insurger contre l’aveuglement des adultes.

Mais ce qui glace, c’est surtout de constater que Dahmer n’était qu’un ado bizarre parmi d’autres – au point que lorsque Backderf apprendra qu’un de ces anciens camarades est devenu serial-killer, il pensera d’abord à un autre lycéen. Captivé par les animaux morts, timide, paumé, frustré par son homosexualité latente, Dahmer n’a dans le fond rien d’une exception. Si ce n’est que quelques jours après la fin du lycée, alors que Backderf et les autres se préparent pour la fac, lui bascule. Ses digues sautent. Seul dans la maison de ses parents, Jeffrey Dahmer commet son premier meurtre.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, 226 pages, 20 euros. Préface de Stéphane Bourgoin.

 

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The Mighty Millborough, Contes d’un homme de goût, de Christoph Mueller – éd. Six pieds sous terre

Mighty Millborough Christoph Mueller 300x194 The Mighty Millborough, Contes dun homme de goût, de Christoph Mueller – éd. Six pieds sous terreMillington F. Millborough est une sorte de dandy victorien. La toilette soignée, le cigare au bec, la bonne répartie à l’affût, ce gentleman est une personnalité de son cottage. Sa pointe d’excentricité décuple son charme mystérieux d’aventurier assagi. Mais derrière cette façade, Millborough s’avère beaucoup moins flamboyant. Dans son sublime manoir vide, s’étirent des journées à attendre vainement que quelque chose lui arrive. Frustré, solitaire, visiblement traumatisé par quelques aventures amoureuses qui ont mal tourné, le distingué moustachu partage son temps entre frustration, torpeur, masturbation et alcool. Au point de passer ses soirées à jouer avec ses soldats de plomb.

En une cinquantaine de pages seulement, Christoph Mueller arrive à plonger dans la psyché de son héros bancal. L’esthétique maniaque, alliée à un souci d’ornementation désuet, rappelle le Canadien Seth ou l’Américain Chris Ware – qui, d’ailleurs, ne tarit pas d’éloge sur le jeune dessinateur allemand. Sa science des cadrages, le balancement entre des planches très détaillées et d’autres presque vides, influent sur le rythme de la lecture. Dans cette bande dessinée où les silences et l’entrelacement du rêve et de la réalité s’associent pour imprégner le lecteur, on pourrait presque caresser le temps qui passe. Pas de doute : Christoph Mueller est un designer, et le soin porté à la fabrication du livre grand format (un peu cher toutefois, 30 euros) met en valeur. Son outil, c’est son dessin, raffiné, maniéré. Il sublime une histoire très simple en lui donnant une épaisseur émouvante, faisant de cet album un moment enveloppant, suspendu.

Mighty Millborough Mueller The Mighty Millborough, Contes dun homme de goût, de Christoph Mueller – éd. Six pieds sous terreTraduit de l’anglais par Nicolas Moog et Nicolas Drolc, janvier 2013, 48 pages, 30 euros.

Déliquescence, de Deborah Kay Davies – éd. Le Masque

Deliquescence Deborah Kay Davies 183x300 Déliquescence, de Deborah Kay Davies – éd. Le MasqueUn jour, à la sortie du travail, elle se laisse entraîner par “M. Blond”, un type séduisant avec lequel elle couche comme ça, au débotté, dans un parking désert. L’expérience, inédite, lui laisse un goût amer, de honte et d’excitation mêlées, comme si elle ne se reconnaissait plus. Comme si, ce soir-là, quelque chose en elle avait définitivement changé. Elle ne le sait pas encore, mais M. Blond l’a désormais aspirée. En soufflant le chaud et le froid, il attise la frustration, le manque, la dépendance. A la merci d’un prédateur jouant avec elle comme un pêcheur avec sa prise, la narratrice se disloque, se coupe de sa famille, renie ses amis. Elle n’est plus qu’une poupée de chiffon, malléable, étrangère à son propre corps. Presque complice, malgré elle, de sa propre agonie.

Récit d’une obsession sexuelle qui tourne au rapport de force, Déliquescence baigne dans une lumière glauque. Sans jamais caractériser ses personnages, qui restent des ombres anonymes et menaçantes, Deborah Kay Davies dépeint l’effacement de son héroïne avec une acuité psychologique glaçante. Raconté à la première personne, comme un journal intime, son texte est émaillé de petites phrases ambiguës qui donnent l’impression que la narratrice est dépossédée de sa vie (“Au réveil, je m’aperçus que je n’étais pas allée travailler.”), ou de descriptions qui associent terreur et sensualité, attraction et répulsion (“Il se pencha pour déposer un baiser sur mes lèvres, comme un coup de poing.”). L’humour des titres de chapitres, froidement ironiques, accroît encore la noirceur du roman. Et ce n’est pas l’arrière-plan, qui laisse entendre que l’héroïne n’est qu’une victime parmi d’autres de la solitude et de la vacuité de son existence, qui nous rassurera.

“Pendant une fraction de seconde, j’envisageai d’appeler la police. Finalement, je me rendis au supermarché et j’achetai des trucs. En soirée, c’était calme. Un tas de femmes à l’air traumatisé erraient dans les rayons. C’était peut-être ça notre fonction : acheter à manger.”

True Things About me. Traduit de l’anglais par Jean Esch, 256 pages, 18 euros.

Manifeste incertain, volume 1, de Frédéric Pajak – éd. Noir sur Blanc

Manifeste incertain Frederic Pajak 222x300 Manifeste incertain, volume 1, de Frédéric Pajak – éd. Noir sur Blanc“On peut aimer le travail, la raideur des gestes obligatoires. On peut aussi aimer le chaos, l’hésitation, la maladresse, l’erreur. On peut aimer ne pas choisir, ou même choisir de ne pas choisir.” Le Manifeste incertain déambule dans l’entre-deux. Ni bande dessinée, ni roman, ni vraiment texte illustré, sa forme louvoie entre texte et image, tandis que le fond semble se nourrir de fragments épars. Bouts de récits, citations, détails historiques, bribes autobiographiques : comme un naufragé qui assemble des débris pour construire son radeau, Frédéric Pajak dérive, s’appuie sur l’Histoire pour tenter d’appréhender la sienne, puise dans son expérience pour comprendre le passé. Remonte à sa grand-mère Eugénie, à ses bizutages adolescents, à sa timidité maladive ou au destin tragique de deux néo-nazis croisés un matin d’hiver de 1980.

Jamais aussi à l’aise que lorsqu’il s’agit, dans un mélange de poésie et d’érudition, de tourner autour de son sujet pour mieux le capturer, l’auteur de L’Immense Solitude convoque Beckett, Céline, le peintre Bram Van Velde ou le dramaturge Ernst Toller. Avant de se laisser attirer, comme un satellite, par la figure de Walter Benjamin, auteur insaisissable, écrivain-philosophe-traducteur-journaliste, penseur de l’ère de la culture de masse. En se concentrant sur les années 1932-1933, lorsque Benjamin, fuyant Berlin, trouve refuge sur l’île d’Ibiza, le Manifeste incertain met en perspective les méditations du Berlinois sur le roman avec le basculement de l’Europe dans l’extrémisme. Et se mue du même coup en une réflexion sur le rôle de l’intellectuel, bringuebalé par la fureur du XXe siècle, son fascisme carnassier, ses illusions passionnées, et ses désillusions plus terribles encore.

Manifeste incertain Pajak 1 260x300 Manifeste incertain, volume 1, de Frédéric Pajak – éd. Noir sur Blanc

Manifeste incertain Pajak 2 257x300 Manifeste incertain, volume 1, de Frédéric Pajak – éd. Noir sur Blanc

Et les illustrations là-dedans ? D’un noir et blanc au réalisme photographique, elles sont, nous explique l’auteur, “comme des images d’archives : morceaux de vieilles photos recopiées, paysages d’après nature, fantaisies. [Elles] vivent leur vie, n’illustrent rien, ou à peine un sentiment confus.” Elles apportent un contrepoint, un éclairage différent. Parfois même, quand le lien entre le dessin et le récit semble inexistant, leur puissance expressive est telle qu’elles insinuent une inquiétude diffuse. La plupart du temps, les personnages sont de dos, leurs traits dissimulés dans l’ombre, ou gâchés par un contre-jour menaçant. Quand on croise leur regard, il est dérangeant, exorbité, bizarrement dissonant. De quoi ajouter encore à la beauté désenchantée d’un ouvrage traversé, une fois encore chez Frédéric Pajak, par le spectre de la solitude. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il a choisi de se pencher sur Walter Benjamin, qui écrivait : “Le lieu de naissance du roman est l’individu dans sa solitude.”

Manifeste incertain Pajak 3 262x300 Manifeste incertain, volume 1, de Frédéric Pajak – éd. Noir sur BlancOctobre 2012, 191 pages, 23 euros.

Le Jardin du mendiant, de Michael Christie – éd. Albin Michel

Jardin du mendiant Michael Christie 204x300 Le Jardin du mendiant, de Michael Christie – éd. Albin MichelEn neuf nouvelles seulement, le jeune Michael Christie s’impose déjà comme un grand espoir de la littérature canadienne. D’abord parce qu’il a le courage d’aborder un sujet difficile, peu vendeur et souvent ignoré par les écrivains d’aujourd’hui : les pauvres, les drogués, les fous, les suicidaires, les SDF… Christie parcourt les marges de notre société, donne corps à tous ces êtres abîmés, brisés, ces laissés-pour-compte qui se sont écartés (ou qui ont été mis à l’écart) du chemin. Plutôt que de se concentrer uniquement sur les plus démunis, il s’intéresse aussi à des personnages issus d’une classe moyenne, rappelant que la solitude, la détresse, le mal-être ne sont pas que l’apanage des plus mal lotis. D’autant que ceux qui considèrent les sans-logis avec un mélange de dégoût et d’incompréhension (“Qu’est-ce qui poussait un homme à opter pour une telle vie, désespérée et cruelle, plutôt que pour un pavillon et une famille ?”) ne sont pas à l’abri de se retrouver à leur tour dans des situations désespérées.

Entre cet homme seul au point de faire de son chien le centre de l’univers, et cette femme qui appelle les urgences plusieurs fois par semaine pour attirer l’attention d’un beau secouriste, Christie se frotte à des personnages pathétiques, noyés dans leur misère sociale. Le destin de ce junkie qui parle à un ami imaginaire ou de Saül le fou, qui se prend pour l’inspecteur Columbo, rappellent que ces marginaux ont eux aussi une famille, un passé et des espoirs. Pour éviter tout sentimentalisme, Michael Christie s’appuie sur une écriture sobre qui se coule dans chacun de ses personnages. Son ton tragicomique lui permet d’aborder des sujets lourds sans jamais s’y empêtrer. Rebut, la poignante nouvelle sur ce grand-père qui découvre que son petit-fils est devenu un clochard, en est la meilleure illustration, tant l’empathie de l’écrivain de Vancouver et la pudeur des sentiments qu’il met en scène lui permet de tirer le meilleur d’une intrigue qui, sinon, aurait pu s’engluer dans une mièvrerie bien-pensante. Une expédition pleine de discernement et de lucidité au cœur d’un monde à portée de main, mais trop souvent ignoré.

The Beggar’s Garden. Traduit de l’anglais (Canada) par Nathalie Bru, septembre 2012, 310 pages, 21,50 euros.

L’homme qui aimait les îles, de D.H. Lawrence – éd. L’Arbre Vengeur

Homme aimait iles Lawrence 207x300 Lhomme qui aimait les îles, de D.H. Lawrence – éd. LArbre Vengeur“C’était un homme qui aimait les îles. Il était né sur une île, mais elle ne lui convenait pas car, en dehors de lui, il y avait trop d’habitants. Il voulait une île à lui ; pas nécessairement pour y être seul, mais pour en faire son monde à lui.” Ainsi commence l’histoire de Cathcart qui, à trente-cinq ans, décide d’acheter un bout de terre au milieu de l’océan pour y vivre avec une petite communauté : un régisseur pour entretenir la ferme, un charpentier, un maçon, un marin et leurs familles. Quelques cochons, vaches et moutons. Douillette, accueillante, l’île devient un nid paradisiaque. Rapidement pourtant, le coût extravagant de l’aventure fait comprendre à Cathcart que sur son rocher, tous le haïssent et tous le volent. Trompé, blessé, il s’exile alors sur une île plus petite, avec juste quelques employés. Avant de repartir, toujours aussi insatisfait, sur un troisième îlot, reclus.

Dans cette nouvelle de 1926, le fameux auteur de L’Amant de Lady Chatterley fait admirer toute la sensibilité et la violence lancinante de son écriture. Sur ces îles où son personnage cherche désespérément un bonheur que la société moderne a rendu inaccessible, D.H. Lawrence cisèle un décor cathartique où le moindre coup de vent semble pouvoir faire basculer la lumière vers l’ombre ; où le paradis recherché devient, en quelques lignes, une prison étouffante. Dans cette fable, métaphore de l’existence, Lawrence laisse éclater sa misanthropie. La vie en communauté ou la vie dans le mariage deviennent un cauchemar éveillé, Cathcart ne parvenant pas à trouver la paix à laquelle il aspire. “Quel dieu répugnant avait inventé les animaux et les hommes malodorants ?” Désormais, l’île n’est plus cette terre vierge sur laquelle on peut rebâtir une nouvelle société idéale, cette Utopia prête à accueillir une humanité neuve. Ce n’est plus qu’un refuge, cerné par l’incessant mouvement des flots, où l’on cherche le silence et la solitude. Limpide et ténébreux, L’homme qui aimait les îles est une course en avant à l’issue inéluctable, d’une beauté angoissée.

Traduit de l’anglais par Catherine Delavallade, avril 2012, 90 pages, 9 euros.

Le Dramaturge, de Daren White & Eddie Campbell – éd. Cà et là

Le Dramaturge White Campbell 300x188 Le Dramaturge, de Daren White & Eddie Campbell – éd. Cà et làLe dramaturge vieillit, et commence de plus en plus à regarder en arrière. Il s’enorgueillit de ses succès, bien sûr. Ses ouvrages récompensés, ses pièces primées, ses histoires adaptées au cinéma. Des récits qu’il a habilement tirés de sa propre vie, faite de petits riens, de solitude et de frustration. Et c’est justement ce qui commence à lui peser. Son âge avance, et le voilà toujours incapable d’aller vers l’autre. Pire, ce cinquantenaire s’avère aussi frustré qu’un adolescent dopé aux hormones qui viendrait de découvrir la masturbation. Alors il reluque la poitrine des femmes dans le bus, découvre le porno gratuit sur Internet, et ne peut s’empêcher de projeter partout ses fantasmes sexuels – quand il n’est pas envahi par des pulsions violentes, plus inquiétantes. Jusqu’au jour où il recueille son frère handicapé mental, et engage une infirmière pour s’occuper de lui.

Plutôt que de construire un scénario linéaire, l’Australien Daren White a choisi de faire de chaque chapitre une saynète qui dévoile un nouvel aspect de son anti-héros névrosé, au bord de l’implosion. A une construction classique, avec des dialogues, White préfère un texte détaché, métaphore du renoncement du dramaturge, coupé de la société. Légendaire acolyte d’Alan Moore sur From Hell, le dessinateur Eddie Campbell multiplie les techniques (dessin parfois réaliste, parfois schématique, couleur ou noir et blanc, collages photo…) pour donner vie, en trois images par page, aux souvenirs, aux envies, aux chimères de l’écrivain insatisfait. Tour à tour, les illustrations se font tendres, nostalgiques, perverses ou troublantes. Une réflexion lucide sur l’âge, le sexe et la création artistique, transpercée d’ironie.

Le Dramaturge White Campbell extrait Le Dramaturge, de Daren White & Eddie Campbell – éd. Cà et làTraduit de l’anglais par Jean-Paul Jennequin, juin 2012, 160 pages, 18 euros.

Sérum de vérité, volume 1, de Jon Adams – éd. Cambourakis

Serum de verite Jon Adams 300x248 Sérum de vérité, volume 1, de Jon Adams – éd. CambourakisOù sont passés les éclatantes capes rouges, les collants bleu électrique, les blasons dorés comme le soleil ? Chez Jon Adams, les super-héros gèrent apparemment très mal le lavage en machine : leurs costumes sont usés, ternes, délavés. D’ailleurs ici, tout est maussade. Des murs de béton grisâtres bouchent le décor, et les personnages au teint cireux semblent incapables de se tenir droit. Dans ces strips de trois cases au dessin morose et à l’humour très noir, Jon Adams imagine des conversations entre des justiciers à la noix et des méchants plus pathétiques les uns que les autres. Ici, les redresseurs de tort tabassent les conductrices mal garées, volent les cadeaux des enfants parce que “parfois, les super-héros sont à court de cash”, ou se plaignent d’avoir dû passer la journée à dégager des clochards du centre-ville pour résoudre “la gêne visuelle qu’il représentent”.

Non contents d’être bêtes et de se noyer dans une misère sexuelle et affective sordide, ils sont vicieux, lâches, menteurs, s’en prennent aux faibles et méprisent les citoyens auxquels ils sont censés venir en aide. “Pourquoi tu n’as pas entendu mon appel au secours ?, demande cette petite fille qui vient de voir son père mourir. Tu as des oreilles bioniques”… “Pas quand j’écoute mon iPod”, lui rétorque le type en costume. En situant toute l’action hors champ, puisque nous n’assistons qu’aux discussions entre deux ou trois personnages, Jon Adams fait le portrait cynique d’une société désabusée, rongée par la frustration, la solitude et un malaise palpable. Seul notre rire, jaune, apporte un peu de couleur à cet univers décidément bien sombre.

serum de verite adams Sérum de vérité, volume 1, de Jon Adams – éd. CambourakisTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik, mars 2012, 48 pages, 13 euros.

Le Dernier Homme, de Grégory Mardon – éd. Dupuis

Le Dernier Homme Mardon 216x300 Le Dernier Homme, de Grégory Mardon – éd. DupuisAprès Les Poils, dont nous avions déjà parlé ici, et C’est comment qu’on freine ?, Le Dernier Homme clôt la trilogie initiée par Grégory Mardon il y a maintenant un an. Comme les précédents albums, celui-ci commence lors d’une soirée costumée, où l’on suit Jean-Pierre, lapin timide (enfin il n’est pas vraiment un lapin, il est juste déguisé en lapin) qui rêve de rencontrer des femmes. Seulement voilà : il n’ose pas les aborder. Pire, ce beau jeune homme se révèle assez obtus pour rater les énormes occasions qui se présentent à lui (par exemple sous la forme d’une Batgirl un brin dénudée). Sur les conseils de son ami Cyril le pirate (qui n’est pas non plus pirate, vous suivez), il va tenter de résoudre son problème. Survient alors l’idée géniale : glisser dans le sac à main des jolies filles qu’il croise une petite carte ornée d’un mot flatteur et de son numéro de téléphone. Un peu lâche et efficace – parfait pour lui. Ne lui reste plus qu’à choisir entre les candidates… Trilogie oblige, les personnages des deux précédents albums se recroisent ici, et éclairent tout le triptyque sous un jour nouveau en baignant la fin de cet album d’un suspense inédit.

Comment qu on freine Mardon 218x300 Le Dernier Homme, de Grégory Mardon – éd. DupuisUne fois encore, Grégory Mardon arrive à traiter de l’amour, du mariage, du sexe et de la solitude de la vie parisienne avec beaucoup de charme et de sagacité. Son dessin n’a jamais semblé aussi délié, aussi voluptueux, aussi léger, et cette fluidité rejaillit sur toute l’histoire. Dès les premières pages, lors de la fameuse fête costumée, la mise en scène est parfaite, et le rythme imprimé par des dialogues pleins d’humour emporte immédiatement l’intrigue. Des couleurs au découpage, Mardon semble avoir franchi un cap, dégageant une facilité qui rend ses livres encore meilleurs. En s’attachant à saisir l’essence même de ses personnages, il arrive toujours à toucher son lecteur, comme lors de ces moments de silence qui deviennent les instants les plus sensibles du récit. Entrelaçant habilement rêves, fantasmes et réalité, Grégory Mardon se saisit de sentiments et de situations somme toute classiques pour les traiter avec un exquis mélange de drôlerie, de grotesque et d’émotion, où le moindre ingrédient est dosé à merveille.

Avril 2012, 72 pages, 18 euros.

Le Dernier Homme extrait Le Dernier Homme, de Grégory Mardon – éd. Dupuis

☛ POURSUIVRE AVEC > l’interview de Grégory Mardon : cliquer ici.

A LIRE AUSSI > Notre article sur le premier volume de la trilogie : Les Poils.

Cartons, de Pascal Garnier – éd. Zulma

Cartons Pascal Garnier 197x300 Cartons, de Pascal Garnier – éd. ZulmaDisparu en mars 2010, Pascal Garnier revient pourtant nous donner un dernier petit coup de poignard dans le dos avec ce roman posthume, aussi savoureux qu’inespéré. Un déménagement, des cartons entassés, le froid de novembre. Brice, la soixantaine, quitte Lyon pour s’installer à la campagne avec sa femme de vingt ans sa cadette, et pour le moment restée en Egypte pour finir un reportage. En l’attendant, n’osant prendre ses marques dans la nouvelle maison, grande et vide, il découvre le village paisible, coincé entre des vignes et une nationale. Brice y rencontre un chat collant, mais également l’irréelle Blanche, petite vieille aux airs de fillette, aussi perdue que lui.

De la monotonie de ces jours languides, de l’enlisement de l’attente, de l’ennui visqueux, émerge peu à peu le malaise. Pourquoi Brice donne l’impression de lâcher prise ? Que cache le comportement déroutant de Blanche ? Et sa femme qui n’arrive toujours pas… La tension, sinueuse, dévoile ses anneaux au fil d’un texte incisif dans lequel chaque mot compte, les dialogues à double tranchant suggérant ce qui se tapit derrière les apparences. Le monde de Cartons paraît trop fragile pour tenir jusqu’à la dernière page sans s’effondrer sur lui-même. Constamment à la frontière de l’humour et du désespoir, Pascal Garnier signe un nouveau – un dernier – roman noir d’orfèvre, sur ses congénères, sur le deuil, la solitude. Son ironie pernicieuse dissimule mal l’empathie qu’il éprouve pour ces âmes errantes tentant de trouver la bouée qui retardera leur noyade. Pour le dire autrement : “C’était beau, c’était triste. Ca donnait envie d’écrire un poème ou de chier.”

Février 2012, 192 pages, 17,50 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur un autre roman de Pascal Garnier : Lune captive dans un œil mort.

L’Enfant insecte, de Hideshi Hino – éd. Imho

Enfant Insecte hideshi Hino 210x300 LEnfant insecte, de Hideshi Hino – éd. ImhoCe que préfère Sanpei, c’est passer du temps avec ses amis les animaux. Rejeté par ses camarades de classe, maltraité par les caïds trop heureux de s’en prendre à une cible si facile, réprimandé par ses parents qui ne savent pas comment gérer cet enfant pas comme les autres, il s’isole, se cache dans une décharge pour jouer avec des chats errants, ou s’occupe en observant les grosses chenilles qu’il trimballe toujours dans ses poches – au grand désespoir de son entourage qui ne voit en lui qu’un idiot répugnant. Jusqu’à ce qu’un jour, mordu par un insecte, il commence à se transformer. Le petit garçon incompris devient une chenille géante.

Datant de 1975, cette  adaptation libre de La Métamorphose de Kafka ne possède pas encore la perfection graphique ni l’outrance fascinante d’un Serpent rouge ou d’un Panorama de l’Enfer, réalisés une dizaine d’années plus tard par Hideshi Hino (et parus en France en 2004). Mais elle permet déjà d’admirer le trait trapu et dérangeant du Japonais. Surchargée, dégoulinante, cauchemardesque, son esthétique accentue les proportions de certaines parties du corps (la tête, les yeux), instaurant dès les premières cases une atmosphère horrifique, habitée par une peur primitive, presque inconsciente. L’intrusion de personnages aux traits comiques, comme échappés d’un manga de Tezuka, jure avec la noirceur de l’ensemble, et insinue une once de grotesque déconcertante, qui décuple l’angoisse de ces pages. Contrairement à ses ouvrages postérieurs, L’Enfant insecte même s’offre quelques moments de répit, comme lorsque, contre toute attente, le petit Sanpei se réjouit de son nouveau corps de grosse chenille et s’ébroue dans la nature avec une joie presque comique.

Hormis les scènes de métamorphose, qui rappellent que Hideshi Hino sait faire peur avec un inégalable talent, les passages les plus troublants sont finalement ceux qui se penchent sur la psychologie des personnages, réfléchissant sur la violence qu’engendre le rejet, la solitude et la souffrance. Derrière la lâcheté de la famille de Sanpei, qui décide de se débarrasser du fils devenu monstre, Hino touche du doigt la cruauté humaine, tout en nous mettant face à nos propres contradictions : qu’aurions-nous fait à leur place ?

Traduit du japonais par Aurélien Estager, mars 2012, 210 pages, 14 euros.

Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo – éd. L’Association

Ennuis chapeau Jose Parrondo 189x300 Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo – éd. LAssociationSur chaque page, une phrase, seule, nue. Pour l’illustrer, un dessin rudimentaire, rond, enfantin, rendu plus candide encore par les couleurs tendres qui l’animent. Le livre lui-même, charmante reproduction d’un petit carnet de cuir dans lequel on aimerait noter ses pensées, joue sur cette sobriété, et rend la lecture encore plus intime. Et c’est justement de cette ingénuité à double-fond que le travail de l’auteur de La Porte tire toute sa poésie. Réflexions diverses, aphorismes, calembours, astuces visuelles : sans jamais vraiment se prendre au sérieux ni basculer entièrement dans l’humour, Parfois les ennuis mettent un chapeau change sans cesse de ton, comme s’il changeait d’angle d’attaque pour cerner ce qui le préoccupe vraiment.

Ennuis chapeau Parrondo 2 Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo – éd. LAssociationCar derrière la joliesse de ce monde imagé, derrière l’évidence du dessin, décuplée par les personnages clichés qui l’habitent (le marin, le pompier, le roi, le cosmonaute, le détective…), pointe quelque chose de plus diffus, de plus grave. Comme si un enfant curieux et un homme mûr fragilisé par des doutes qui le dépassent cohabitaient dans le même corps. Peu à peu, dans ce jeu constant entre premier et second degré, des échos se créent parmi les sentences absurdes ou des questions naïves, révélant une inquiétude sourde. En observant modestement le monde qui l’entoure avec son regard décalé, José Parrondo finit par mettre les mots sur des sentiments aussi ambigus que la difficulté à trouver notre place dans l’univers (et vis-à-vis des fourmis), l’oubli embarrassant qui nous assaille parfois (“Je ne me souviens pas de la chose la plus incroyable qui me soit arrivée”), ou la solitude. Parvenant même à saisir ces instants flottants, lors desquels ressurgissent nos troubles les plus profonds, à la manière des ces “paysages qui apparaissent lorsqu’on a le regard perdu sur le plancher”.

Ennuis chapeau Parrondo 1 Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo – éd. LAssociationFévrier 2012, 200 pages, 19 euros.

Karoo, de Steve Tesich – éd. Monsieur Toussaint Louverture

Karoo Steve Tesich 215x300 Karoo, de Steve Tesich – éd. Monsieur Toussaint LouvertureUn an après avoir publié le génial Dernier Stade de la soif de Fredric Exley, les éditions Monsieur Toussaint Louverture ressuscitent un autre chef-d’œuvre inconnu des lettres américaines, paré d’une maquette superbe. Paru aux Etats-Unis de manière posthume en 1998, deux ans après la mort de son auteur Steve Tesich, scénariste, dramaturge et romancier d’origine yougoslave, Karoo est un roman-vie, un abyme obscur d’une universalité perturbante. Car personne n’aimerait ressembler à Saul Karoo, “Doc” Karoo, ce cinquantenaire gras et alcoolique, imbu de lui-même, qui a fait sa carrière en mutilant les films des autres pour satisfaire les attentes de producteurs avides. Personne n’aimerait se reconnaître dans cet égoïste malade, sans amis, séparé de sa femme, infoutu de parler à son fils, grossier au point d’inviter une gamine de dix-sept ans qui l’aime comme son père à dîner pour l’exhiber fièrement à son bras, et passer pour un sacré baiseur. Et pourtant.

Pourtant, rarement un personnage nous aura marqué à ce point, ramenant à la surface nos contradictions profondes, nos lâchetés enfouies. Névrosé, sournois, calculateur, retors, Saul Karoo ne se laisse jamais aller, tentant toujours de deviner les réactions de son entourage, persuadé de mener à la baguette, tel un chef d’orchestre hypnotiseur, le monde entier. Toujours en représentation au point de ne pas pouvoir affronter les gens dans l’intimité, Karoo a depuis longtemps noyé son humanité sous un océan de cynisme, se complaisant dans le confort que lui procure le fait “d’être une image plutôt qu’un être humain”. Il n’y a que chez Jean-Pierre Martinet, Hubert Selby Jr, Julius Horwitz ou Fredric Exley, justement, que l’on avait croisé des personnages d’une noirceur si magnétique, nantis d’une telle haine de soi.

En situant l’action en 1990-1991, au cours des quelques mois qui voient se fissurer le bloc de l’Est, Steve Tesich stigmatise l’avènement d’un conformisme mou et d’une “fin de l’Histoire” – comme on disait à l’époque – accouchant d’une société désincarnée. Karoo en est l’archétype, amoral, insensible, sans énergie au sortir d’un siècle trop riche qui semble avoir épuisé la capacité des hommes à s’émouvoir. Même l’ivresse ne fait plus d’effet à cet alcoolique invétéré, que plus rien ne peut griser. Alors quand vient la possibilité d’une rédemption, il la saisit à bras le corps, avec une fougue presque autodestructrice, avant de comprendre que non, il est trop tard, on n’est pas dans un de ces films qu’il sabote à coups de happy end.

Sombre au-delà du possible, la prose limpide et enjôleuse de Karoo transforme chaque instant, même une petite minute à attendre un interlocuteur au téléphone, en une expérience fascinante. Six cents pages, pas un mot de trop. Toutes les situations se font écho, entre elles d’abord puis avec nous, remettant en cause nos rapports aux autres. Addictif, Karoo a tôt fait de faire corps avec son lecteur, témoin de la déchéance de “Doc” jusqu’à ce que la lecture en devienne fiévreuse. Douloureuse même. En alliant la majesté désenchantée des grands romans américains à la force tragique des écrivains russes, Steve Tesich signe sans doute, avec ce roman obsédant, l’un des récits fondateurs du XXIe siècle.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke, février 2012, 610 pages, 22 euros.

La Vie avec Mister Dangerous, de Paul Hornschemeier – éd. Actes Sud BD

mister dangerous hornschemeier 221x300 La Vie avec Mister Dangerous, de Paul Hornschemeier – éd. Actes Sud BDA l’aube de ses 26 ans, Amy tourne en rond. Son travail l’ennuie, les discussions avec sa mère tournent à vide, les petits copains s’enchaînent sans n’aboutir à rien. Ne lui reste que son meilleur ami Michael qui, manque de bol, a déménagé de l’autre côté du continent. Devenue défaitiste au point de saborder elle-même la moindre éclaircie qui égayerait son quotidien, elle grossit, regrette de grossir, et se console avec son seul plaisir : le dessin animé Mister Dangerous. S’il en était resté là, Paul Hornschemeier aurait pu écrire une énième variation sur le thème de la jeune fille un peu ronde, frustrée, timide, qui baisse les bras, vit avec son chat et ne fait que subir sa morne existence. Mais heureusement, Paul Hornschemeier est loin d’être n’importe qui.

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Qu’il opte pour un ton humoristique, cisèle des histoires courtes ou, comme cette fois, se lance dans un long récit mélancolique, l’Américain parvient toujours à créer entre ses albums et le lecteur un lien intime. La Vie avec Mister Dangerous démontre une fois encore avec quelle subtilité il sait apprivoiser l’infinie variation des sentiments. Jamais un mot de trop, jamais un dessin redondant avec le texte qui l’accompagne : rien n’est laissé au hasard. Gorgées de silences significatifs, les images parlent ici autant que les textes, cernant avec une finesse presque subliminale le désespoir d’Amy, sa solitude, la routine lancinante qui la noie. Cette monotonie qui, d’abord imperceptiblement puis brutalement, se craquelle, et déraille.

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Derrière l’apparente simplicité de son trait clinique, Hornschemeier confectionne une vie en trois dimensions. En mettant en perspective les actes, les pensées, les fantasmes de son personnage, et même les intrigues farfelues des épisodes de Mister Dangerous, il multiplie les niveaux de lectures pour modeler à un portrait gigogne de l’accomplissement d’Amy, d’une densité psychologique remarquable. Une nouvelle réussite de l’auteur du Retour de l’éléphant, qui fait admirer, album après album, son incomparable agilité narrative.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claro, 160 pages, 21,50 euros.

Notre nuit tombée, de Julie de la Patellière – éd. Denoël

notre nuit tombee patelliere 199x300 Notre nuit tombée, de Julie de la Patellière – éd. DenoëlPar une douce soirée printanière, Marc rentre nonchalamment du travail. Son appartement est vide, sa femme n’est pas encore rentrée. La soirée s’écoule, la nuit passe : rien. A l’inquiétude succède l’angoisse, la panique, la paranoïa, le désoeuvrement. Marc ne peut qu’attendre, abasourdi. “Appeler la police, ce sera demain. Ce sera admettre la catastrophe. Dire : “Ma femme a disparu.” J’ai pensé aux gens qui partaient acheter des cigarettes et qui ne revenaient pas. J’ai pensé que Liv pourrait ne jamais revenir. Que ça pourrait être aussi simple que ça.”

De cette disparition déroutante, Julie de la Patellière tire un premier roman élastique et entêtant. Paralysé par sa solitude soudaine, le mari délaissé quitte son travail, se détache de ses amis. Comme si, en partant, l’absente l’avait dépossédé de sa propre existence. Il se fond dans le décor, parcourt mollement les rues sous prétexte d’enquêter sur sa femme évaporée. S’imagine le dehors comme un jeu de piste qui le mènerait vers sa dulcinée, comme si tout Paris était complice du mystère qui l’accable. Peu à peu, il se dilue entre les murs de son appartement hanté par ses souvenirs : “un engloutissement conscient, étrangement enivrant.”

Parfois à la lisière du fantastique, d’autres fois à l’orée du roman noir, Notre nuit tombée progresse sur une arête fragile, abordant avec gravité le temps qui passe, la frustration d’une vie finalement banale, sans jamais se déparer de cette légèreté et de ce suspense souterrain que possèdent souvent les nouvelles. A la manière d’un peintre, Julie de la Patellière élabore des compositions sourdes et des jeux de lumières changeants, comme autant de résonances aux convulsions du mari abandonné. Onctueux, ses mots se coulent sous la peau de son personnage avec souplesse, au point de rendre palpable sa déliquescence, son glissement progressif vers la résignation. Vers la folie.

Janvier 2011, 190 pages, 17 euros.

Les Gratte-Ciel du Midwest, de Joshua W. Cotter – éd. Cà et là

Gratte Ciel Midwest Joshua Cotter 196x300 Les Gratte Ciel du Midwest, de Joshua W. Cotter – éd. Cà et làUne fois encore, personne n’a voulu de lui pour jouer au foot. Le voilà abandonné sur le bord du terrain avec les filles, pendant que les autres s’amusent. Heureusement, un robot géant débarque de nulle part et massacre furieusement tous les garçons qui ont refusé de le prendre dans leur équipe… Dès les premières pages, Les Gratte-Ciel du Midwest instaure son atmosphère ambiguë. Si le dessin pétillant, peuplé de personnages animaliers, laissait croire à une bande dessinée gentillette, c’est raté. Pour Cotter, l’enfance ne se résume pas à des bouffées de nostalgie embaumant la tarte aux pommes de mamie, le parfum des petites blondinettes de sa classe ou l’odeur de l’herbe fraîche de l’Amérique rurale. Un peu rondouillard, mal dans ses baskets, timide et solitaire, le jeune garçon, que l’on suppose être Cotter lui-même, est rejeté par ses camarades. De la mort de sa grand-mère à l’autorité extrême du chef d’un camp de vacances en passant par la disparition du chat, chaque événement alimente sa frustration, qui se mue peu à peu en une hargne féroce.

Gratte Ciel Midwest Cotter 1 189x300 Les Gratte Ciel du Midwest, de Joshua W. Cotter – éd. Cà et làEn enchevêtrant un récit classique avec des parenthèses fantasmagoriques où robots et dinosaures deviennent les projections du malaise de son héros, Joshua Cotter arrive à retranscrire avec beaucoup de perspicacité tout ce que l’enfance peut receler d’injustice, de souffrance et de cruauté. Comme le fait par exemple souvent un Chris Ware, il bâtit toute une galaxie de mini récits satellites autour de son histoire principale (fausses publicités, courrier des lecteurs, saynètes mystérieuses…), et dissémine au fil des pages plein de symboles et d’images récurrentes. Relevé par un second degré cynique, Les Gratte-Ciel du Midwest est une chronique bien sombre d’une enfance dont on ne peut s’échapper que d’une manière : en devenant enfin grand.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, novembre 2011, 288 pages, 22 euros.

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Gratte Ciel Midwest Cotter 2 Les Gratte Ciel du Midwest, de Joshua W. Cotter – éd. Cà et là

Au pays des mensonges, de Etgar Keret – éd. Actes Sud

Au pays des mensonges Keret 158x300 Au pays des mensonges, de Etgar Keret – éd. Actes SudOuvrir un recueil de nouvelles d’Etgar Keret, c’est avancer dans un univers familier, composé de bribes d’existences ou de visages que l’on a l’impression d’avoir déjà croisé quelque part. Rapidement pourtant, Keret bifurque, avec cette manière qu’il a de toujours trouver une nouvelle façon d’aborder des choses banales, de toujours choisir un point de vue déviant. Regroupant trente-neuf histoires très courtes, comme à son habitude, Au pays des mensonges affirme encore un peu plus le talent de son auteur, capable de cerner ce qui nous échappe ou, plus précisément, ce à quoi l’on essaie d’échapper. Ses personnages tentent, par tous les moyens, de se voiler la face, de se soustraire à une réalité qui les effraie, les maltraite. Hagaï passe ses journées les yeux fermés, à s’imaginer vivre la vie de ceux qu’il croise ; Avishaï rêve qu’il retourne en enfance et repousse son réveil pour rester bien au chaud chez maman ; Miron usurpe des identités dans un bar pour avoir quelqu’un à qui parler ; Oscar tente de revivre le coma dans lequel un accident l’avait plongé. “La vie me fait l’effet d’un piège. On y entre sans se méfier et ça se referme sur vous. Une fois qu’on est dedans (…), il n’y a plus nulle part où s’enfuir”.

De cette mélancolie de la solitude, de cette peur de voir la vérité en face, Etgar Keret tire des récits multicolores, relevés par un humour sarcastique ou par un comique de situation frisant l’absurde. Keret titille son lecteur, navigue entre fantastique débridé et réalisme pointilleux. D’autres fois, c’est l’horreur et la violence qui s’invitent entre les lignes, émanations d’une société israélienne qui prend forme en arrière-plan. L’ombre du terrorisme, l’instabilité d’un pays qui “ne comprend que la force”, constamment au bord du précipice, font peser sur ces pages une menace palpable. Ainsi une hémorroïde géante cohabite-t-elle avec des histoires d’anges ou de réincarnation, tandis que les maris volages croisent des personnages dont l’enveloppe charnelle s’ôte aisément, à l’aide d’une fermeture éclair. Un recueil d’une vigueur surréaliste, tableau éclaté des inquiétudes et des contradictions de notre monde.

Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, septembre 2011, 206 pages, 20 euros.

Les Monstres aux pieds d’argile, de Alexandre Kha – éd. Tanibis

Les monstres aux pieds argile kha 225x300 Les Monstres aux pieds dargile, de Alexandre Kha – éd. TanibisAlexandre Kha a cette indéfinissable manière de faire de chacun de ses livres une petite parenthèse de délicatesse et d’humanité. Après L’Attrapeur d’images (2009), livre illustré dominé par les figures de Jules Verne et de Chris Marker, il revient avec une vraie bande dessinée, encore une fois très marquée par la littérature. Kha met en scène des personnages marginaux, déformés, maudits, échappés des textes de Kafka, Hoffmann ou Chamisso.

Souvent proches du conte, ses récits baignent dans un onirisme dont la grande douceur est mise à mal par un pessimisme qui finit toujours par prendre le dessus. Le vert qui domine les pages, d’abord moelleux et plein de vie, devient froid comme la lumière blafarde d’un néon à mesure que le mal-être s’immisce dans le moindre recoin de l’ouvrage. Un singe doit imiter les hommes pour survivre, un pauvre type a perdu son ombre, un monstre passe sa vie à se cacher des autres, un autre va trop vite pour pouvoir s’intégrer dans l’univers qui l’entoure : chaque portrait évoque la différence, l’exclusion, sans pour autant que l’album paraisse moralisateur. La légèreté de ces petites histoires et l’agilité du dessin qui leur donne vie suffit pour que ces Monstres aux pieds d’argile conservent de bout en bout leur souffle fragile. Et dégagent, à l’arrivée, une sensation d’optimisme diffuse, fugace et poétique.

Les monstres aux pieds argile Les Monstres aux pieds dargile, de Alexandre Kha – éd. Tanibis> Pour lire un extrait de l’album : cliquez ici.

Mai 2011, 70 pages, 16 euros.

Debout l’humanité !, de Osamu Tezuka – éd. Flblb

debout l humanite tezuka 211x300 Debout lhumanité !, de Osamu Tezuka – éd. FlblbAlors que l’on croyait bien connaître d’Osamu Tezuka, voilà qu’est traduit l’un de ses ouvrages les plus déconcertants. Tout commence lorsque Tenka Taihei, un déserteur repris par l’armée, est obligé de jouer les cobayes pour des expériences militaires. On découvre à cette occasion que les spermatozoïdes à deux queues de ce petit bonhomme falot sont exceptionnels, capables de donner vie à un être humain nouveau, ni homme ni femme : un asexué. L’intrigue feuilletonesque part alors dans tous les sens. Les rebondissements sont à peine croyables, les personnages s’avèrent complètement instables et le récit ne cesse de changer de ton. Tambour battant, Debout l’humanité ! enchaîne les péripéties excentriques sans se préoccuper de la cohésion de l’ensemble. Heureusement, le mangaka sait parfaitement mener sa barque pour que la lecture reste un plaisir.

La singularité de ce volume réside d’abord dans son dessin. Le célèbre trait arrondi et bondissant du Japonais perd en précision pour se faire plus pressé, plus sommaire, obéissant à une dynamique proche du dessin de presse. Ce n’est sans doute pas un hasard, puisque Debout l’humanité ! est aussi l’ouvrage le plus engagé et le plus véhément de Tezuka. Si le père d’Astro Boy a souvent profité de ses bandes dessinées pour suggérer un message écologique, pacifiste, voire une critique de certaines dérives de la modernité, jamais il n’a concentré autant de hargne dans une seule histoire. Publiées dans la revue Manga Sunday entre janvier 1967 et juillet 1968, période ô combien mouvementée, les aventures de Tenka Taihei et de son fils Miki l’asexué deviennent le prétexte à une dénonciation enflammée. Le racisme, l’exploitation des faibles, le cynisme de l’industrie culturelle, les abus du système capitaliste, les dérives de la science, la dictature, l’incurable cruauté des hommes, l’aliénation sociale ou l’absurdité de la guerre (au Vietnam entre autres) : tout y passe. Ca fait beaucoup – peut-être même trop pour que le discours n’en ressorte pas brouillé.

C’est finalement ailleurs que réside le véritable intérêt de cet ouvrage. Très explicitement, comme rarement il a osé le faire, sauf peut-être dans La Femme insecte, Osamu Tezuka parle de sexe, allant jusqu’à évoquer la transsexualité ou l’inceste, avec une naïveté qui lui permet de ne pas sombrer dans le mauvais goût. Le destin de ces nouveaux humains du “troisième sexe” finit par ressembler à la triste métaphore de la solitude et des frustrations humaines, le récit s’achevant même, pour une fois, sur une note désespérée. Si elle n’est pas l’œuvre la plus aboutie de son auteur, loin de là, Debout l’humanité ! n’en reste pas moins, assurément, l’une des plus curieuses.

Traduit du japonais par Jacques Lalloz et Rodolphe Massé, mai 2011, 432 pages, 18 euros.

Mister Wonderful, de Daniel Clowes – éd. Cornélius

Mister Wonderful Clowes Mister Wonderful, de Daniel Clowes – éd. CornéliusUn homme seul, grisonnant, attend une femme dans un bar. Des amis ont arrangé le rendez-vous. Célibataire depuis des années, meurtri par un mariage achevé dans la douleur, Marshall patiente, mal à l’aise, défaitiste, paniqué à l’idée de finir sa vie seul. Et puis, enfin, Natalie arrive. La soirée commence. Avec peu de choses, un couple de paumés anxieux, échoués au même endroit au même moment, Daniel Clowes tresse une histoire d’une finesse psychologique prodigieuse. Après Wilson paru à la rentrée 2010, il signe un nouvel album éblouissant de maîtrise, auscultant encore une fois des âmes consumées par leur mal-être et leur inaptitude sociale.

Si le cynisme et la décapante drôlerie de Clowes s’infiltrent inévitablement dans le récit, notamment sous la forme de répliques hilarantes, Mister Wonderful baigne toutefois dans un romantisme contemporain étonnant, sensible mais distancié, assumé et chaleureux, nourri par la tendresse que porte l’auteur à ses personnages. D’une précision remarquable, tant dans ses compositions que dans ses dialogues, l’Américain n’a pas son pareil pour mettre en scène les monologues intérieurs, les angoisses ou les petits drames qui parsèment l’existence. Chaque variation graphique correspond à une parenthèse ou à une digression : le dessin fonctionne ici comme une écriture à part entière, fluctuant en fonction du ton employé, au point de donner aux personnages une densité et une complexité rarement atteintes dans la bande dessinée. Du grand art.

Mr Wonderful extrait 3 300x152 Mister Wonderful, de Daniel Clowes – éd. CornéliusMister Wonderful extrait 4 300x155 Mister Wonderful, de Daniel Clowes – éd. Cornélius
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Barbara & Emilie Le Hin, mai 2011, 80 pages, 20 euros.