Plus si entente, de Dominique Goblet & Kaï Pfeiffer – éd. Frémok/Actes Sud BD

Plus si entente Dominique Goblet Kai Pfeiffer Fremok Actes Sud BDC’est un petit texte de Guy-Marc Hinant, à la toute fin du volume, qui nous apprend comment est né Plus si entente. Sur le thème des recherches amoureuses sur Internet, Dominique Goblet et Kaï Pfeiffer ont initié un ping-pong dessiné entre Bruxelles et Berlin. Jusqu’à accumuler une centaine de planches et reconstruire l’ensemble pour que surgisse une narration. Ce cheminement morcelé explique l’aspect à la fois composite et élastique du récit. Le rythme change sans cesse, tout comme les techniques graphiques des auteurs, qui passent du dessin à la peinture, du feutre au collage, de la couleur au noir et blanc.

On pénètre discrètement, à petits pas, dans ce magnifique livre, assaillis par les formes, les couleurs, les mots, et les sentiments que ces images suscitent immédiatement chez nous, avant que des formes n’émergent. Il y a la mère, seule, divorcée, noyée dans ses livres, qui décide de rencontrer des hommes grâce aux sites de rencontres. Le père, trop humaniste pour son boulot de flic, amoureux de son ex-femme. Et leur fille, ombre qui hante encore les murs d’une maison qu’elle semble avoir pourtant quittée définitivement.

A l’image de son esthétique kaléidoscopique, Plus si entente n’hésite pas à mélanger les tons, jouant autant sur une trivialité réjouissante (quand s’alignent les dizaines de profils des « candidats » sélectionnés par la mère sur Internet) que sur une émotion qui s’insinue, lancinante, versatile, dessin après dessin, pour nous baigner au plus profond du désespoir maternel. Goblet & Pfeiffer n’attaquent pas leurs personnages frontalement mais leur tournent autour pour mieux les cerner, en passant parfois par la fantasmagorie, d’autres fois simplement par un moment de silence, un mot inattendu, ou l’intrusion d’une couleur qui ouvre une brèche et nous dévoile un nouvel élément. Un portrait de la solitude, du manque et de l’amour, mené avec une sensibilité extraordinaire .

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Octobre 2014, 180 pages, 30 euros.

Rivières de la nuit, de Xavier Boissel – éd. Inculte

Rivieres de la nuit Xavier Boissel Inculte« Il est difficile d’établir avec précision ce qui précipita la lente désagrégation du monde. Le climat devenait toujours plus incertain, les cataclysmes se multipliaient ; la fonte spectaculaire des glaces annonça la débâcle. » Bref, ça sent la fin, alors la Fondation, mystérieuse organisation d’une puissance technologique et économique redoutable, inaugure sur une île du pôle Nord une sorte d’arche de Noé biologique, un grand congélateur préservant les échantillons de toutes les espèces végétales présentes sur la planète. Et elle y place son super vigile, Elja Osberg, sentinelle d’un bunker souterrain censé garantir la survie… de la vie.

Ce très court roman aux allures de longue nouvelle est construit sur l’alternance de deux points de vue différents : d’un côté, les rapports, au ton administratif, de William Stanley F., l’un des concepteurs de l’arche ; de l’autre, la voix intérieure du gardien solitaire, des années plus tard, dans les couloirs de son « jardin d’Eden glacé ». Pas de dialogue, pas de vis-à-vis. S’en dégage une impression de silence étrange, qui souligne le gouffre qui se creuse peu à peu entre ces deux voix. Car derrière l’ambition humanitaire de la Fondation, perce ici ou là, au détour d’une phrase ou d’une formule trop explicite, la réalité jusqu’au-boutiste d’un capitalisme qui tente de tirer profit de tout, même de la fin du monde (« La fonte des glaces est une aubaine, ses perspectives sont inédites et innombrables. »), et qui, en mettant à l’abri les semences des espèces végétales, se garde en réalité le droit de la breveter pour en avoir le monopole - « Nous allons pouvoir industrialiser la vie. »*

Face à cet abîme de cynisme surgit la voix du veilleur, qui comprend bientôt qu’il est le dernier homme sur terre, son fusil à l’épaule alors qu’il n’a plus personne sur qui tirer. Seul dans son frigo géant tandis que la nature reprend le dessus. « Désormais, libre et seul, je ferai corps avec la nuit. Je serai le gardien d’un tombeau où reposeraient les semences d’une nouvelle vie – ma solitude se consolerait à cet élégant espoir. » L’écriture ciselée de Xavier Boissel arrive à suggérer – et c’est là la marque des meilleurs auteurs d’anticipation – tout un monde en quelques phrases, à mettre des mots sur des sentiments extrêmes et des situations visionnaires. La fable écologique se mue alors en errance poétique, métaphore de l’homme dissous dans un monde qu’il aura lui-même anéanti pour se faire, sur son propre suicide, quelques dollars de plus.


*
Rappelons au passage quand la vraie vie, ça existe déjà, et que Monsanto a déjà breveté plusieurs semences. (Voir le film
Food Inc.)

 

Septembre 2014, 110 pages, 13,90 euros.

La Chute vers le haut, de Mokeït – éd. The Hoochie Coochie

La Chute vers le haut Mokeit The Hoochie CoochieUn matin, Après un entretien d’embauche qui tourne mal, monsieur Tout-le-monde s’arrête dans un bar pour s’en jeter un avant de rentrer chez lui. Alors qu’il monte les escaliers pour atteindre son appartement au sixième étage, il se retrouve soudain décollé du sol d’une dizaine de centimètres. L’étrange maladie ne fait qu’empirer et, en quelques heures, le voilà en apesanteur, incapable de tenir au sol s’il n’est pas lourdement lesté : inexplicablement, il est devenu trop léger pour garder les pieds sur terre. Partant de cette perte de poids surréaliste, Mokeït construit un récit lapidaire, juste centré sur la dégénérescence de son personnage lambda.

Initialement paru en 1987 chez Futuropolis, La Chute vers le haut, introuvable depuis, est enfin réédité par les éditions Hoochie Coochie – pour la modique somme de 6 euros en plus, ça fait pas cher le chef-d’œuvre. Car oui, cette bande dessinée de Mokeït, la seule réalisée par ce membre fondateur méconnu de L’Association qui s’orientera ensuite vers la peinture et l’illustration, est un de ces albums parfaits qu’on se plaît à relire à peine terminé.

Conte fantastique à la chute acide, La Chute vers le haut est un récit aux multiples reflets, une allégorie de la solitude, de l’enfermement, de l’agonie, pétrie d’images fortes d’une absurdité noire (comme la maigreur du personnage qui ressemble aux images de déportés). Servie par une remarquable science des cadrages qui permet à l’auteur de multiplier les jeux visuels avec pour seul décor un type dans son salon, l’intrigue dégage une angoisse paranoïaque qui fait évidemment écho aux nouvelles de Kafka (La Métamorphose ou Le Terrier), mais rappelle aussi les récits d’addiction (Journal d’un morphinomane) ou les histoires de voyageurs solitaires perdus au milieu d’immensités désertiques (chez Jack London par exemple). Un petit livre d’une infinie richesse, qui montre que certains auteurs, en un seul album de moins de trente pages, peuvent vous marquer beaucoup plus que d’autres en 47 volumes.

La Chute vers le haut Mokeït The Hoochie Coochie

Réédition. 24 pages, 6 euros. Préface d’Etienne Robial.

Nu dans le jardin d’Eden, de Harry Crews – éd. Sonatine

Par Clémentine Thiebault

Nu dans le jardin d'Eden Harry Crews Sonatine« Il fut un temps où Garden Hills n’avait pas de colline. C’était 1600 hectares de sol aride au milieu de la péninsule de Floride ». Puis, la mine, les tirs de la mine – « des bruits de guerre » – et l’activité grouillante de la plus grande usine de phosphate du monde. Poussière et prospérité. Jusqu’à ce matin où « au lever du soleil, un silence affreux s’installa ». L’usine qui ferme ses portes, la vie qui disparaît.

Ne restent alors que la terre couleur potasse semée de machines rouillées, les herbes folles, la Montagne de Phosphate laissée par la mine abandonnée, le trou profond de Garden Hills et quelques oubliés. Jester aussi, jockey vaincu d’1 mètre 22 condensé, microscopique valet de Fat Man – 1 mètre 65 pour 279 kilos, « le nombril aussi profond qu’une tasse de thé » – richissime amas de chaires grasses et de bruits mouillés et spongieux. Monstre retiré « aussi obscène qu’un graffiti sur un mur de chiotte » que quelques curieux de passage voyeurisent au télescope. Et Dolly, ancienne reine de beauté à l’épaississante virginité qui compte bien ressusciter ses rêves de gloire au rabais recrachés par la ville, quitte à les mettre en cage.

Deuxième roman de Harry Crews, jusque là inédit en France, déjà plein de ce sens inouï de la débâcle et de l’écroulement, de la luxure et de l’excès, de l’affreux et du grotesque, de la misère et du grandiose plantés comme toujours dans un ces lieux improbables où le jardin d’Eden ressemblerait à une décharge dédaignée. Là où « seuls les désespérés doivent rester unis ».

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Raynal, novembre 2013, 240 pages, 19 euros.

L’Eté des Bagnold, de Joff Winterhart – éd. Cà et là

L'Ete des Bagnold Joff Winterhart Ca et laCet été, au lieu de rejoindre son père en Floride, Daniel reste coincé en Angleterre avec sa mère. Ce grand brun aux cheveux longs toujours attifé d’un sweat à capuche noir va devoir passer les semaines estivales à glandouiller, entre les parties de jeu vidéo, le groupe de metal qu’il rêve de former, et ses interminables discussions avec Ky, le crétin un peu pédant qui lui sert d’ami faute de mieux. Pendant ce temps-là, engoncée dans son insubmersible routine, Sue tente de distraire son fils de 15 ans tant bien que mal.

L Ete des Bagnold Joff Winterhart Ca et laCe qui rend cet album si original, c’est d’abord la manière dont il est conçu. Plutôt que d’échafauder un récit linéaire, Joff Winterhart concocte des histoires de six cases pensées comme des petits gags – d’ailleurs souvent très drôles, avec des chutes pince-sans-rire qui soulignent l’embarras entre deux personnages. Mises bout à bout, ces bribes de vie prennent une tout autre dimension, et forment un portrait d’une grande acuité de cette relation entre une mère et son ado de fils.

L Ete des Bagnold Joff Winterhart Ca et laLes moments de silence complices, les disputes à propos de rien, l’ennui, l’incompréhension mutuelle, les préjugés qui dressent des barrières entre eux : Winterhart met le doigt là où ça fait mal, et raconte avec la même sensibilité l’angoisse des parents et la lassitude adolescente. Le dessin fait preuve une vraie finesse, jouant notamment beaucoup sur la répétition et les blancs pour susciter le rire et retranscrire, en même temps, la monotonie de la vie de Sue et Daniel. Au fond, L’Eté des Bagnold dit l’aveuglement de deux personnes qui ne parviennent pas à voir qu’elles partagent la même solitude.

Traduit de l’anglais par Hélène Duhamel, septembre 2013, 80 pages, 16 euros.

Croisés chez Kordilès, de Monique Debruxelles – éd. Rue des Promenades

Croises chez Kordiles Monique Debruxelles Rue des Promenades“La dame en bleu indiqua que, à la séance précédente, ils en avaient utilisé mille trois cent vingt et leva sa tasse pour célébrer cet exploit. Ce gaspillage me choqua. J’aime les mots usés jusqu’à la corde, l’idée qu’on puisse les inventer pour aussitôt les oublier me déprime.” Comme ce personnage qui se retrouve un jour à une réunion d’amateurs de mots éphémères (ceux qu’on jette après usage), Monique Debruxelles aime employer une langue simple, dépouillée. Et ses histoires, sans affèteries, nous emmènent loin, voguant de l’étrange à l’absurde, du fantastique à l’horreur.

Qu’elles narrent le calvaire de cette jeune fille condamnée à ne vivre que les lundis, ou l’amour indéfectible de ce couple qui hante l’hôtel où il a vécu, les neuf nouvelles qui composent Croisés chez Kordilès se servent du fantastique comme un moyen de dire la solitude, de capter cette mélancolie qui semble peu à peu gagner les personnages. Parfois d’ailleurs, le fantastique n’est même pas là, mais la bizarrerie du quotidien suffit à rendre le texte ambigu – comme dans ce long dialogue entre une fille et son père dont la mémoire, rongée par la vieillesse, devient farfelue. Et lorsque la noirceur prend le dessus et que le sang s’écoule, c’est toujours avec cette étrange poésie macabre qu’affectionnait par exemple Villiers de L’Isle-Adam. Un recueil plein de délicatesse au ton intimiste, chuchoté presque.

Octobre 2013, 170 pages, 12 euros.

 

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Peau de lapin, de Gauthier – éd. Misma

Peau de lapin Gauthier MismaAvec sa couverture toute douce, son joli titre fluo et son petit format carré, Peau de lapin instaure tout de suite un lien intime avec son lecteur. Le tendre trait de crayon à papier forme un dessin accueillant ; la monotonie du découpage est propice à une lecture ronronnante. Il est question d’enfance, de gamins qui se déguisent en lapin, d’après-midis au soleil, de jeux insouciants. Tout du moins, c’est comme ça que tout commence. Car ensuite, le malaise s’installe, et avant qu’on ait pu s’en rendre compte, la légèreté s’est muée en gravité. L’innocence du dessin a fait volte-face : la fragilité du crayon dégage soudain une force étonnante, et souligne l’embourbement d’une vie d’enfant.

Violence domestique, divorce, solitude, ennui, rejet : le bambin planqué sous sa cagoule aux grandes oreilles perd peu à peu le contact avec la réalité, et essaie tant bien que mal de reprendre en main sa destinée. Délicatement, Gauthier réutilise les ressorts de la bande dessinée classique que son personnage aime tant lire : des histoires courtes, des décors connus (l’école, la piscine…), des situations habituelles (la concurrence entre gamins) et des personnages familiers (le prof, l’animal de compagnie). Sauf qu’au lieu de s’achever sur un gag, chaque court récit dégringole un peu plus vers la noirceur, comme un Petit Nicolas qui s’enfoncerait dans l’ombre, paniqué par la dureté du monde qui l’entoure. Sorti en 2009, ce premier livre de Gauthier méritait une réédition : rares sont les albums qui ont su raconter les angoisses de l’enfance avec une telle acuité.

Peau de lapin Gauthier MismaPeau de lapin Gauthier Misma

Réédition. Avril 2013, 106 pages, 16 euros.

Mon ami Dahmer, de Derf Backderf – éd. Cà et là

Mon ami Dahmer Derf Backderf Cà et làEt si votre camarade de lycée était devenu l’un des pires monstres que l’humanité ait connu ? C’est ce qui est arrivé à Derf Backderf. Des années après avoir quitté son bahut de l’Ohio et l’étrange Jeffrey Dahmer qui hantait les salles de cours comme un zombie, il apprend que celui-ci vient de se faire arrêter. Nous sommes en 1991, et Dahmer va rapidement avouer qu’il a tué dix-sept jeunes hommes depuis 1978. L’Amérique vient de découvrir l’un des plus redoutables tueurs en série de son histoire, dont les meurtres s’accompagnaient de viols et de cannibalisme. En 1994, Jeffrey Dahmer est assassiné dans la prison où il purgeait sa peine. Backderf, qui travaille pour le journal local, se plonge alors dans les dossiers de la police et interroge d’anciens profs et camarades de classe, lui qui, jeune, était intrigué par le silencieux Dahmer, si bien qu’avec quelques amis ils en firent la mascotte de leur promo. Mélange d’enquête et de souvenirs personnels, Mon ami Dahmer revient sur la jeunesse de ce Jack l’Eventreur des temps modernes, dont la sauvagerie et la violence dépassèrent l’entendement.

Mon ami Dahmer Derf Backderf Cà et làJeffrey Dahmer n’y devient pas l’incarnation du malaise de la jeunesse ou le symptôme d’une société américaine individualiste – ce qui n’aurait pas eu de sens. En s’appuyant sur un dessin précis et robuste, Derf Backderf raconte avec simplicité la dégringolade d’un lycéen perdu qui noie son mal-être dans l’alcool, ignoré par ses parents et délaissé par les professeurs. Magnifiquement construit, tout en ellipses et en anecdotes qui, mises bout à bout, construisent le portrait pathétique et terrifiant d’un jeune homme au bord de l’abîme, Mon ami Dahmer fascine par sa manière d’approcher au plus près un monstre en puissance, tout en exhalant une infinie tristesse. Avec le recul, on ne peut s’empêcher de se demander s’il faut réinterpréter tel geste, regretter telle phrase ou s’insurger contre l’aveuglement des adultes.

Mais ce qui glace, c’est surtout de constater que Dahmer n’était qu’un ado bizarre parmi d’autres – au point que lorsque Backderf apprendra qu’un de ces anciens camarades est devenu serial-killer, il pensera d’abord à un autre lycéen. Captivé par les animaux morts, timide, paumé, frustré par son homosexualité latente, Dahmer n’a dans le fond rien d’une exception. Si ce n’est que quelques jours après la fin du lycée, alors que Backderf et les autres se préparent pour la fac, lui bascule. Ses digues sautent. Seul dans la maison de ses parents, Jeffrey Dahmer commet son premier meurtre.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, 226 pages, 20 euros. Préface de Stéphane Bourgoin.

 

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The Mighty Millborough, Contes d’un homme de goût, de Christoph Mueller – éd. Six pieds sous terre

The Mighty Millborough Contes d un homme de gout Christoph Mueller Six pieds sous terreMillington F. Millborough est une sorte de dandy victorien. La toilette soignée, le cigare au bec, la bonne répartie à l’affût, ce gentleman est une personnalité de son cottage. Sa pointe d’excentricité décuple son charme mystérieux d’aventurier assagi. Mais derrière cette façade, Millborough s’avère beaucoup moins flamboyant. Dans son sublime manoir vide, s’étirent des journées à attendre vainement que quelque chose lui arrive. Frustré, solitaire, visiblement traumatisé par quelques aventures amoureuses qui ont mal tourné, le distingué moustachu partage son temps entre frustration, torpeur, masturbation et alcool. Au point de passer ses soirées à jouer avec ses soldats de plomb.

En une cinquantaine de pages seulement, Christoph Mueller arrive à plonger dans la psyché de son héros bancal. L’esthétique maniaque, alliée à un souci d’ornementation désuet, rappelle le Canadien Seth ou l’Américain Chris Ware – qui, d’ailleurs, ne tarit pas d’éloge sur le jeune dessinateur allemand. Sa science des cadrages, le balancement entre des planches très détaillées et d’autres presque vides, influent sur le rythme de la lecture. Dans cette bande dessinée où les silences et l’entrelacement du rêve et de la réalité s’associent pour imprégner le lecteur, on pourrait presque caresser le temps qui passe. Pas de doute : Christoph Mueller est un designer, et le soin porté à la fabrication du livre grand format (un peu cher toutefois, 30 euros) met en valeur. Son outil, c’est son dessin, raffiné, maniéré. Il sublime une histoire très simple en lui donnant une épaisseur émouvante, faisant de cet album un moment enveloppant, suspendu.

The Mighty Millborough Contes d un homme de gout Christoph Mueller Six pieds sous terreTraduit de l’anglais par Nicolas Moog et Nicolas Drolc, janvier 2013, 48 pages, 30 euros.

Déliquescence, de Deborah Kay Davies – éd. Le Masque

Deliquescence Deborah Kay Davies Le MasqueUn jour, à la sortie du travail, elle se laisse entraîner par “M. Blond”, un type séduisant avec lequel elle couche comme ça, au débotté, dans un parking désert. L’expérience, inédite, lui laisse un goût amer, de honte et d’excitation mêlées, comme si elle ne se reconnaissait plus. Comme si, ce soir-là, quelque chose en elle avait définitivement changé. Elle ne le sait pas encore, mais M. Blond l’a désormais aspirée. En soufflant le chaud et le froid, il attise la frustration, le manque, la dépendance. A la merci d’un prédateur jouant avec elle comme un pêcheur avec sa prise, la narratrice se disloque, se coupe de sa famille, renie ses amis. Elle n’est plus qu’une poupée de chiffon, malléable, étrangère à son propre corps. Presque complice, malgré elle, de sa propre agonie.

Récit d’une obsession sexuelle qui tourne au rapport de force, Déliquescence baigne dans une lumière glauque. Sans jamais caractériser ses personnages, qui restent des ombres anonymes et menaçantes, Deborah Kay Davies dépeint l’effacement de son héroïne avec une acuité psychologique glaçante. Raconté à la première personne, comme un journal intime, son texte est émaillé de petites phrases ambiguës qui donnent l’impression que la narratrice est dépossédée de sa vie (“Au réveil, je m’aperçus que je n’étais pas allée travailler.”), ou de descriptions qui associent terreur et sensualité, attraction et répulsion (“Il se pencha pour déposer un baiser sur mes lèvres, comme un coup de poing.”). L’humour des titres de chapitres, froidement ironiques, accroît encore la noirceur du roman. Et ce n’est pas l’arrière-plan, qui laisse entendre que l’héroïne n’est qu’une victime parmi d’autres de la solitude et de la vacuité de son existence, qui nous rassurera.

“Pendant une fraction de seconde, j’envisageai d’appeler la police. Finalement, je me rendis au supermarché et j’achetai des trucs. En soirée, c’était calme. Un tas de femmes à l’air traumatisé erraient dans les rayons. C’était peut-être ça notre fonction : acheter à manger.”

True Things About me. Traduit de l’anglais par Jean Esch, 256 pages, 18 euros.

Manifeste incertain, volume 1, de Frédéric Pajak – éd. Noir sur Blanc

Manifeste incertain Frederic Pajak volume 1 noir sur blanc“On peut aimer le travail, la raideur des gestes obligatoires. On peut aussi aimer le chaos, l’hésitation, la maladresse, l’erreur. On peut aimer ne pas choisir, ou même choisir de ne pas choisir.” Le Manifeste incertain déambule dans l’entre-deux. Ni bande dessinée, ni roman, ni vraiment texte illustré, sa forme louvoie entre texte et image, tandis que le fond semble se nourrir de fragments épars. Bouts de récits, citations, détails historiques, bribes autobiographiques : comme un naufragé qui assemble des débris pour construire son radeau, Frédéric Pajak dérive, s’appuie sur l’Histoire pour tenter d’appréhender la sienne, puise dans son expérience pour comprendre le passé. Remonte à sa grand-mère Eugénie, à ses bizutages adolescents, à sa timidité maladive ou au destin tragique de deux néo-nazis croisés un matin d’hiver de 1980.

Jamais aussi à l’aise que lorsqu’il s’agit, dans un mélange de poésie et d’érudition, de tourner autour de son sujet pour mieux le capturer, l’auteur de L’Immense Solitude convoque Beckett, Céline, le peintre Bram Van Velde ou le dramaturge Ernst Toller. Avant de se laisser attirer, comme un satellite, par la figure de Walter Benjamin, auteur insaisissable, écrivain-philosophe-traducteur-journaliste, penseur de l’ère de la culture de masse. En se concentrant sur les années 1932-1933, lorsque Benjamin, fuyant Berlin, trouve refuge sur l’île d’Ibiza, le Manifeste incertain met en perspective les méditations du Berlinois sur le roman avec le basculement de l’Europe dans l’extrémisme. Et se mue du même coup en une réflexion sur le rôle de l’intellectuel, bringuebalé par la fureur du XXe siècle, son fascisme carnassier, ses illusions passionnées, et ses désillusions plus terribles encore.

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Et les illustrations là-dedans ? D’un noir et blanc au réalisme photographique, elles sont, nous explique l’auteur, “comme des images d’archives : morceaux de vieilles photos recopiées, paysages d’après nature, fantaisies. [Elles] vivent leur vie, n’illustrent rien, ou à peine un sentiment confus.” Elles apportent un contrepoint, un éclairage différent. Parfois même, quand le lien entre le dessin et le récit semble inexistant, leur puissance expressive est telle qu’elles insinuent une inquiétude diffuse. La plupart du temps, les personnages sont de dos, leurs traits dissimulés dans l’ombre, ou gâchés par un contre-jour menaçant. Quand on croise leur regard, il est dérangeant, exorbité, bizarrement dissonant. De quoi ajouter encore à la beauté désenchantée d’un ouvrage traversé, une fois encore chez Frédéric Pajak, par le spectre de la solitude. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il a choisi de se pencher sur Walter Benjamin, qui écrivait : “Le lieu de naissance du roman est l’individu dans sa solitude.”

Manifeste-incertain-Frederic-Pajak-noir-sur-blanc-extrait-dessinOctobre 2012, 191 pages, 23 euros.

Le Jardin du mendiant, de Michael Christie – éd. Albin Michel

Le Jardin du mendiant Michael Christie Albin MichelEn neuf nouvelles seulement, le jeune Michael Christie s’impose déjà comme un grand espoir de la littérature canadienne. D’abord parce qu’il a le courage d’aborder un sujet difficile, peu vendeur et souvent ignoré par les écrivains d’aujourd’hui : les pauvres, les drogués, les fous, les suicidaires, les SDF… Christie parcourt les marges de notre société, donne corps à tous ces êtres abîmés, brisés, ces laissés-pour-compte qui se sont écartés (ou qui ont été mis à l’écart) du chemin. Plutôt que de se concentrer uniquement sur les plus démunis, il s’intéresse aussi à des personnages issus d’une classe moyenne, rappelant que la solitude, la détresse, le mal-être ne sont pas que l’apanage des plus mal lotis. D’autant que ceux qui considèrent les sans-logis avec un mélange de dégoût et d’incompréhension (“Qu’est-ce qui poussait un homme à opter pour une telle vie, désespérée et cruelle, plutôt que pour un pavillon et une famille ?”) ne sont pas à l’abri de se retrouver à leur tour dans des situations désespérées.

Entre cet homme seul au point de faire de son chien le centre de l’univers, et cette femme qui appelle les urgences plusieurs fois par semaine pour attirer l’attention d’un beau secouriste, Christie se frotte à des personnages pathétiques, noyés dans leur misère sociale. Le destin de ce junkie qui parle à un ami imaginaire ou de Saül le fou, qui se prend pour l’inspecteur Columbo, rappellent que ces marginaux ont eux aussi une famille, un passé et des espoirs. Pour éviter tout sentimentalisme, Michael Christie s’appuie sur une écriture sobre qui se coule dans chacun de ses personnages. Son ton tragicomique lui permet d’aborder des sujets lourds sans jamais s’y empêtrer. Rebut, la poignante nouvelle sur ce grand-père qui découvre que son petit-fils est devenu un clochard, en est la meilleure illustration, tant l’empathie de l’écrivain de Vancouver et la pudeur des sentiments qu’il met en scène lui permet de tirer le meilleur d’une intrigue qui, sinon, aurait pu s’engluer dans une mièvrerie bien-pensante. Une expédition pleine de discernement et de lucidité au cœur d’un monde à portée de main, mais trop souvent ignoré.

The Beggar’s Garden. Traduit de l’anglais (Canada) par Nathalie Bru, septembre 2012, 310 pages, 21,50 euros.

L’homme qui aimait les îles, de D.H. Lawrence – éd. L’Arbre Vengeur

L homme qui aimait les iles D H Lawrence L Arbre Vengeur“C’était un homme qui aimait les îles. Il était né sur une île, mais elle ne lui convenait pas car, en dehors de lui, il y avait trop d’habitants. Il voulait une île à lui ; pas nécessairement pour y être seul, mais pour en faire son monde à lui.” Ainsi commence l’histoire de Cathcart qui, à trente-cinq ans, décide d’acheter un bout de terre au milieu de l’océan pour y vivre avec une petite communauté : un régisseur pour entretenir la ferme, un charpentier, un maçon, un marin et leurs familles. Quelques cochons, vaches et moutons. Douillette, accueillante, l’île devient un nid paradisiaque. Rapidement pourtant, le coût extravagant de l’aventure fait comprendre à Cathcart que sur son rocher, tous le haïssent et tous le volent. Trompé, blessé, il s’exile alors sur une île plus petite, avec juste quelques employés. Avant de repartir, toujours aussi insatisfait, sur un troisième îlot, reclus.

Dans cette nouvelle de 1926, le fameux auteur de L’Amant de Lady Chatterley fait admirer toute la sensibilité et la violence lancinante de son écriture. Sur ces îles où son personnage cherche désespérément un bonheur que la société moderne a rendu inaccessible, D.H. Lawrence cisèle un décor cathartique où le moindre coup de vent semble pouvoir faire basculer la lumière vers l’ombre ; où le paradis recherché devient, en quelques lignes, une prison étouffante. Dans cette fable, métaphore de l’existence, Lawrence laisse éclater sa misanthropie. La vie en communauté ou la vie dans le mariage deviennent un cauchemar éveillé, Cathcart ne parvenant pas à trouver la paix à laquelle il aspire. “Quel dieu répugnant avait inventé les animaux et les hommes malodorants ?” Désormais, l’île n’est plus cette terre vierge sur laquelle on peut rebâtir une nouvelle société idéale, cette Utopia prête à accueillir une humanité neuve. Ce n’est plus qu’un refuge, cerné par l’incessant mouvement des flots, où l’on cherche le silence et la solitude. Limpide et ténébreux, L’homme qui aimait les îles est une course en avant à l’issue inéluctable, d’une beauté angoissée.

Traduit de l’anglais par Catherine Delavallade, avril 2012, 90 pages, 9 euros.

Le Dramaturge, de Daren White & Eddie Campbell – éd. Cà et là

Le Dramaturge Daren White Eddie Campbell Ca et la couvertureLe dramaturge vieillit, et commence de plus en plus à regarder en arrière. Il s’enorgueillit de ses succès, bien sûr. Ses ouvrages récompensés, ses pièces primées, ses histoires adaptées au cinéma. Des récits qu’il a habilement tirés de sa propre vie, faite de petits riens, de solitude et de frustration. Et c’est justement ce qui commence à lui peser. Son âge avance, et le voilà toujours incapable d’aller vers l’autre. Pire, ce cinquantenaire s’avère aussi frustré qu’un adolescent dopé aux hormones qui viendrait de découvrir la masturbation. Alors il reluque la poitrine des femmes dans le bus, découvre le porno gratuit sur Internet, et ne peut s’empêcher de projeter partout ses fantasmes sexuels – quand il n’est pas envahi par des pulsions violentes, plus inquiétantes. Jusqu’au jour où il recueille son frère handicapé mental, et engage une infirmière pour s’occuper de lui.

Plutôt que de construire un scénario linéaire, l’Australien Daren White a choisi de faire de chaque chapitre une saynète qui dévoile un nouvel aspect de son anti-héros névrosé, au bord de l’implosion. A une construction classique, avec des dialogues, White préfère un texte détaché, métaphore du renoncement du dramaturge, coupé de la société. Légendaire acolyte d’Alan Moore sur From Hell, le dessinateur Eddie Campbell multiplie les techniques (dessin parfois réaliste, parfois schématique, couleur ou noir et blanc, collages photo…) pour donner vie, en trois images par page, aux souvenirs, aux envies, aux chimères de l’écrivain insatisfait. Tour à tour, les illustrations se font tendres, nostalgiques, perverses ou troublantes. Une réflexion lucide sur l’âge, le sexe et la création artistique, transpercée d’ironie.

Le Dramaturge Daren White Eddie Campbell Ca et la extraitTraduit de l’anglais par Jean-Paul Jennequin, juin 2012, 160 pages, 18 euros.

Sérum de vérité, volume 1, de Jon Adams – éd. Cambourakis

Serum de verite volume 1 conversations Jon Adams Cambourakis couvertureOù sont passés les éclatantes capes rouges, les collants bleu électrique, les blasons dorés comme le soleil ? Chez Jon Adams, les super-héros gèrent apparemment très mal le lavage en machine : leurs costumes sont usés, ternes, délavés. D’ailleurs ici, tout est maussade. Des murs de béton grisâtres bouchent le décor, et les personnages au teint cireux semblent incapables de se tenir droit. Dans ces strips de trois cases au dessin morose et à l’humour très noir, Jon Adams imagine des conversations entre des justiciers à la noix et des méchants plus pathétiques les uns que les autres. Ici, les redresseurs de tort tabassent les conductrices mal garées, volent les cadeaux des enfants parce que “parfois, les super-héros sont à court de cash”, ou se plaignent d’avoir dû passer la journée à dégager des clochards du centre-ville pour résoudre “la gêne visuelle qu’il représentent”.

Non contents d’être bêtes et de se noyer dans une misère sexuelle et affective sordide, ils sont vicieux, lâches, menteurs, s’en prennent aux faibles et méprisent les citoyens auxquels ils sont censés venir en aide. “Pourquoi tu n’as pas entendu mon appel au secours ?, demande cette petite fille qui vient de voir son père mourir. Tu as des oreilles bioniques”… “Pas quand j’écoute mon iPod”, lui rétorque le type en costume. En situant toute l’action hors champ, puisque nous n’assistons qu’aux discussions entre deux ou trois personnages, Jon Adams fait le portrait cynique d’une société désabusée, rongée par la frustration, la solitude et un malaise palpable. Seul notre rire, jaune, apporte un peu de couleur à cet univers décidément bien sombre.

Serum de verite volume 1 conversations Jon Adams Cambourakis extrait stripTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik, mars 2012, 48 pages, 13 euros.

Le Dernier Homme, de Grégory Mardon – éd. Dupuis

Le Dernier Homme Gregory Mardon Dupuis couverture trilogieAprès Les Poils, dont nous avions déjà parlé ici, et C’est comment qu’on freine ?, Le Dernier Homme clôt la trilogie initiée par Grégory Mardon il y a maintenant un an. Comme les précédents albums, celui-ci commence lors d’une soirée costumée, où l’on suit Jean-Pierre, lapin timide (enfin il n’est pas vraiment un lapin, il est juste déguisé en lapin) qui rêve de rencontrer des femmes. Seulement voilà : il n’ose pas les aborder. Pire, ce beau jeune homme se révèle assez obtus pour rater les énormes occasions qui se présentent à lui (par exemple sous la forme d’une Batgirl un brin dénudée). Sur les conseils de son ami Cyril le pirate (qui n’est pas non plus pirate, vous suivez), il va tenter de résoudre son problème. Survient alors l’idée géniale : glisser dans le sac à main des jolies filles qu’il croise une petite carte ornée d’un mot flatteur et de son numéro de téléphone. Un peu lâche et efficace – parfait pour lui. Ne lui reste plus qu’à choisir entre les candidates… Trilogie oblige, les personnages des deux précédents albums se recroisent ici, et éclairent tout le triptyque sous un jour nouveau en baignant la fin de cet album d’un suspense inédit.

C est comment qu on freine Gregory Mardon Dupuis couverture trilogieUne fois encore, Grégory Mardon arrive à traiter de l’amour, du mariage, du sexe et de la solitude de la vie parisienne avec beaucoup de charme et de sagacité. Son dessin n’a jamais semblé aussi délié, aussi voluptueux, aussi léger, et cette fluidité rejaillit sur toute l’histoire. Dès les premières pages, lors de la fameuse fête costumée, la mise en scène est parfaite, et le rythme imprimé par des dialogues pleins d’humour emporte immédiatement l’intrigue. Des couleurs au découpage, Mardon semble avoir franchi un cap, dégageant une facilité qui rend ses livres encore meilleurs. En s’attachant à saisir l’essence même de ses personnages, il arrive toujours à toucher son lecteur, comme lors de ces moments de silence qui deviennent les instants les plus sensibles du récit. Entrelaçant habilement rêves, fantasmes et réalité, Grégory Mardon se saisit de sentiments et de situations somme toute classiques pour les traiter avec un exquis mélange de drôlerie, de grotesque et d’émotion, où le moindre ingrédient est dosé à merveille.

Avril 2012, 72 pages, 18 euros.

Le Dernier Homme Gregory Mardon Dupuis trilogie extrait dessin

☛ POURSUIVRE AVEC > l’interview de Grégory Mardon : cliquer ici.

A LIRE AUSSI > Notre article sur le premier volume de la trilogie : Les Poils.

Cartons, de Pascal Garnier – éd. Zulma

Cartons Pascal Garnier Zulma posthume couvertureDisparu en mars 2010, Pascal Garnier revient pourtant nous donner un dernier petit coup de poignard dans le dos avec ce roman posthume, aussi savoureux qu’inespéré. Un déménagement, des cartons entassés, le froid de novembre. Brice, la soixantaine, quitte Lyon pour s’installer à la campagne avec sa femme de vingt ans sa cadette, et pour le moment restée en Egypte pour finir un reportage. En l’attendant, n’osant prendre ses marques dans la nouvelle maison, grande et vide, il découvre le village paisible, coincé entre des vignes et une nationale. Brice y rencontre un chat collant, mais également l’irréelle Blanche, petite vieille aux airs de fillette, aussi perdue que lui.

De la monotonie de ces jours languides, de l’enlisement de l’attente, de l’ennui visqueux, émerge peu à peu le malaise. Pourquoi Brice donne l’impression de lâcher prise ? Que cache le comportement déroutant de Blanche ? Et sa femme qui n’arrive toujours pas… La tension, sinueuse, dévoile ses anneaux au fil d’un texte incisif dans lequel chaque mot compte, les dialogues à double tranchant suggérant ce qui se tapit derrière les apparences. Le monde de Cartons paraît trop fragile pour tenir jusqu’à la dernière page sans s’effondrer sur lui-même. Constamment à la frontière de l’humour et du désespoir, Pascal Garnier signe un nouveau – un dernier – roman noir d’orfèvre, sur ses congénères, sur le deuil, la solitude. Son ironie pernicieuse dissimule mal l’empathie qu’il éprouve pour ces âmes errantes tentant de trouver la bouée qui retardera leur noyade. Pour le dire autrement : “C’était beau, c’était triste. Ca donnait envie d’écrire un poème ou de chier.”

Février 2012, 192 pages, 17,50 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur un autre roman de Pascal Garnier : Lune captive dans un œil mort.

L’Enfant insecte, de Hideshi Hino – éd. Imho

L'Enfant insecte Hideshi Hino Imho couvertureCe que préfère Sanpei, c’est passer du temps avec ses amis les animaux. Rejeté par ses camarades de classe, maltraité par les caïds trop heureux de s’en prendre à une cible si facile, réprimandé par ses parents qui ne savent pas comment gérer cet enfant pas comme les autres, il s’isole, se cache dans une décharge pour jouer avec des chats errants, ou s’occupe en observant les grosses chenilles qu’il trimballe toujours dans ses poches – au grand désespoir de son entourage qui ne voit en lui qu’un idiot répugnant. Jusqu’à ce qu’un jour, mordu par un insecte, il commence à se transformer. Le petit garçon incompris devient une chenille géante.

Datant de 1975, cette  adaptation libre de La Métamorphose de Kafka ne possède pas encore la perfection graphique ni l’outrance fascinante d’un Serpent rouge ou d’un Panorama de l’Enfer, réalisés une dizaine d’années plus tard par Hideshi Hino (et parus en France en 2004). Mais elle permet déjà d’admirer le trait trapu et dérangeant du Japonais. Surchargée, dégoulinante, cauchemardesque, son esthétique accentue les proportions de certaines parties du corps (la tête, les yeux), instaurant dès les premières cases une atmosphère horrifique, habitée par une peur primitive, presque inconsciente. L’intrusion de personnages aux traits comiques, comme échappés d’un manga de Tezuka, jure avec la noirceur de l’ensemble, et insinue une once de grotesque déconcertante, qui décuple l’angoisse de ces pages. Contrairement à ses ouvrages postérieurs, L’Enfant insecte même s’offre quelques moments de répit, comme lorsque, contre toute attente, le petit Sanpei se réjouit de son nouveau corps de grosse chenille et s’ébroue dans la nature avec une joie presque comique.

Hormis les scènes de métamorphose, qui rappellent que Hideshi Hino sait faire peur avec un inégalable talent, les passages les plus troublants sont finalement ceux qui se penchent sur la psychologie des personnages, réfléchissant sur la violence qu’engendre le rejet, la solitude et la souffrance. Derrière la lâcheté de la famille de Sanpei, qui décide de se débarrasser du fils devenu monstre, Hino touche du doigt la cruauté humaine, tout en nous mettant face à nos propres contradictions : qu’aurions-nous fait à leur place ?

Traduit du japonais par Aurélien Estager, mars 2012, 210 pages, 14 euros.

Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo – éd. L’Association

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association couvertureSur chaque page, une phrase, seule, nue. Pour l’illustrer, un dessin rudimentaire, rond, enfantin, rendu plus candide encore par les couleurs tendres qui l’animent. Le livre lui-même, charmante reproduction d’un petit carnet de cuir dans lequel on aimerait noter ses pensées, joue sur cette sobriété, et rend la lecture encore plus intime. Et c’est justement de cette ingénuité à double-fond que le travail de l’auteur de La Porte tire toute sa poésie. Réflexions diverses, aphorismes, calembours, astuces visuelles : sans jamais vraiment se prendre au sérieux ni basculer entièrement dans l’humour, Parfois les ennuis mettent un chapeau change sans cesse de ton, comme s’il changeait d’angle d’attaque pour cerner ce qui le préoccupe vraiment.

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association extrait dessinCar derrière la joliesse de ce monde imagé, derrière l’évidence du dessin, décuplée par les personnages clichés qui l’habitent (le marin, le pompier, le roi, le cosmonaute, le détective…), pointe quelque chose de plus diffus, de plus grave. Comme si un enfant curieux et un homme mûr fragilisé par des doutes qui le dépassent cohabitaient dans le même corps. Peu à peu, dans ce jeu constant entre premier et second degré, des échos se créent parmi les sentences absurdes ou des questions naïves, révélant une inquiétude sourde. En observant modestement le monde qui l’entoure avec son regard décalé, José Parrondo finit par mettre les mots sur des sentiments aussi ambigus que la difficulté à trouver notre place dans l’univers (et vis-à-vis des fourmis), l’oubli embarrassant qui nous assaille parfois (“Je ne me souviens pas de la chose la plus incroyable qui me soit arrivée”), ou la solitude. Parvenant même à saisir ces instants flottants, lors desquels ressurgissent nos troubles les plus profonds, à la manière des ces “paysages qui apparaissent lorsqu’on a le regard perdu sur le plancher”.

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association extrait dessinFévrier 2012, 200 pages, 19 euros.

Karoo, de Steve Tesich – éd. Monsieur Toussaint Louverture

Karoo Steve Tesich Monsieur Toussaint Louverture couvertureUn an après avoir publié le génial Dernier Stade de la soif de Fredric Exley, les éditions Monsieur Toussaint Louverture ressuscitent un autre chef-d’œuvre inconnu des lettres américaines, paré d’une maquette superbe. Paru aux Etats-Unis de manière posthume en 1998, deux ans après la mort de son auteur Steve Tesich, scénariste, dramaturge et romancier d’origine yougoslave, Karoo est un roman-vie, un abyme obscur d’une universalité perturbante. Car personne n’aimerait ressembler à Saul Karoo, “Doc” Karoo, ce cinquantenaire gras et alcoolique, imbu de lui-même, qui a fait sa carrière en mutilant les films des autres pour satisfaire les attentes de producteurs avides. Personne n’aimerait se reconnaître dans cet égoïste malade, sans amis, séparé de sa femme, infoutu de parler à son fils, grossier au point d’inviter une gamine de dix-sept ans qui l’aime comme son père à dîner pour l’exhiber fièrement à son bras, et passer pour un sacré baiseur. Et pourtant.

Pourtant, rarement un personnage nous aura marqué à ce point, ramenant à la surface nos contradictions profondes, nos lâchetés enfouies. Névrosé, sournois, calculateur, retors, Saul Karoo ne se laisse jamais aller, tentant toujours de deviner les réactions de son entourage, persuadé de mener à la baguette, tel un chef d’orchestre hypnotiseur, le monde entier. Toujours en représentation au point de ne pas pouvoir affronter les gens dans l’intimité, Karoo a depuis longtemps noyé son humanité sous un océan de cynisme, se complaisant dans le confort que lui procure le fait “d’être une image plutôt qu’un être humain”. Il n’y a que chez Jean-Pierre Martinet, Hubert Selby Jr, Julius Horwitz ou Fredric Exley, justement, que l’on avait croisé des personnages d’une noirceur si magnétique, nantis d’une telle haine de soi.

En situant l’action en 1990-1991, au cours des quelques mois qui voient se fissurer le bloc de l’Est, Steve Tesich stigmatise l’avènement d’un conformisme mou et d’une “fin de l’Histoire” – comme on disait à l’époque – accouchant d’une société désincarnée. Karoo en est l’archétype, amoral, insensible, sans énergie au sortir d’un siècle trop riche qui semble avoir épuisé la capacité des hommes à s’émouvoir. Même l’ivresse ne fait plus d’effet à cet alcoolique invétéré, que plus rien ne peut griser. Alors quand vient la possibilité d’une rédemption, il la saisit à bras le corps, avec une fougue presque autodestructrice, avant de comprendre que non, il est trop tard, on n’est pas dans un de ces films qu’il sabote à coups de happy end.

Sombre au-delà du possible, la prose limpide et enjôleuse de Karoo transforme chaque instant, même une petite minute à attendre un interlocuteur au téléphone, en une expérience fascinante. Six cents pages, pas un mot de trop. Toutes les situations se font écho, entre elles d’abord puis avec nous, remettant en cause nos rapports aux autres. Addictif, Karoo a tôt fait de faire corps avec son lecteur, témoin de la déchéance de “Doc” jusqu’à ce que la lecture en devienne fiévreuse. Douloureuse même. En alliant la majesté désenchantée des grands romans américains à la force tragique des écrivains russes, Steve Tesich signe sans doute, avec ce roman obsédant, l’un des récits fondateurs du XXIe siècle.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke, février 2012, 610 pages, 22 euros.