La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, de Charles Neider – éd. Passage du Nord-Ouest

La Véritable Histoire de la mort d Hendry Jones Charles Neider Passage du Nord-OuestDédiée à des romans inédits ayant été adaptés au cinéma, la collection Short Cuts nous avait déjà révélé, entre autres, le flamboyant Warlock de Oakley Hall ou le subversif (et tellement cool) Luke la main froide de Donn Pearce. Cette fois, on découvre le texte de 1956 qui a inspiré la seule réalisation de Marlon Brando, La Vengeance aux deux visages (1961).

Partant du légendaire récit de la mort de Billy the Kid par celui qui l’abattit, le shérif Pat Garrett, Charles Neider (1915-2001) ne livre pas un western haut en couleur. Au contraire, il se concentre sur la fin de la vie d’Hendry “le Kid” Jones, dans un style retenu, proche du documentaire, pétri de détails réalistes comme on en lit peu dans les westerns. Discret, l’écrivain se cache derrière le narrateur, ultime compagnon de route du bandit, pour raconter les derniers mois d’un des plus fameux hors-la-loi de l’Ouest américain, ce gamin fluet roi de la gâchette qui“tire avant même de s’en rendre compte, il tire sans même viser, et la balle sait où aller comme d’habitude, elle est de son côté comme elles le sont toutes”.

Exit le lyrisme, mis à mal par l’écriture sobre et précise de Neider. Exit le suspense aussi, puisqu’on nous le dit dès le titre : l’issue fatale est courue d’avance. Pourtant, malgré son apparent détachement, le roman dégage une incroyable tension, comme lors de la détention du Kid qui aboutit à sa spectaculaire évasion. Neider prend le temps de creuser les situations, de changer de point de vue, de glisser des anecdotes, de mettre en scène des dialogues étonnants, de ralentir le temps jusqu’à ce que l’on trépigne d’impatience.

Toute la richesse de ce texte réside dans sa manière de regarder autour du Kid et de ne pas se focaliser seulement sur ce héros légendaire. Derrière La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, Neider laisse à voir le racisme envers les Mexicains, évoque le massacre des Indiens, la cruauté d’une époque sanglante, et consacre de nombreuses pages aux descriptions de cette envoûtante Californie sauvage. La mort d’un Kid épuisé d’une vie passée à fuir et à ne tourner le dos à personne, accablé par son inéluctable destin de desperado, prend alors un tout autre sens. Comme la scène finale, qui voit les villageois nier la mort du Kid, pirouette rappelant combien l’Amérique préfèrera toujours le mythe à l’Histoire.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marguerite Capelle et Morgane Saysana, mai 2014, 224 pages, 20 euros. Postface d’Aurélien Ferenczi.

Sam Hill, 1924 : Les Débuts, de Rich Tommaso – éd. Cà et là

Sam Hill 1924 Les Debuts Rich Tommaso ca et laPuisque nous parlions de Jim Thompson, parlons du premier volume de Sam Hill. S’inspirant librement de la biographie de l’auteur de L’assassin qui est en moi, Rich Tommaso raconte la vie de Sam Hill, né en Oklahoma au début du XXe siècle. Incapable de tenir en place, son shérif de père se lance dans plusieurs industries aux fortunes diverses, avant de se fixer dans la petite ville de Big Spring, Texas, où il devient le patron de l’hôtel Le Cavalier. Là, Sam, qui a désormais seize ans, passe ses nuits à travailler pour son père, tout en essayant de poursuivre ses études en journée.

Dans un Texas changeant, à l’horizon de plus en plus encombré par les derricks des champs de pétrole où les ouvriers s’épuisent du matin au soir, toute une faune hétéroclite semble s’être donnée rendez-vous dans l’hôtel du père Hill. Et parce qu’il joue avec l’atmosphère de Jim Thompson, Tommaso a tôt fait de s’amuser avec les codes de cette Amérique des années 1920, terreau de tant de romans noirs. Sur fond de prohibition et de ruée vers l’or noir, on croise des détectives au passé de boxeur, des arnaqueurs en cavale, des maîtres chanteurs pas si malins qu’ils ne le croient, et, même, quelques cadavres.

Néanmoins, Sam Hill n’est absolument pas un polar. Comme à son habitude, Rich Tommaso habille son récit d’un charme détaché, qui doit beaucoup à son dessin agile et flegmatique, un brin enfantin. Il ne donne jamais l’impression de se plonger totalement dans son histoire, jamais l’air d’approfondir vraiment ses personnages, qu’il semble simplement suivre, discrètement, à coups de portraits juste esquissés ou de saynètes lapidaires. Et mine de rien, Tommaso arrive une fois encore à inoculer dans ces pages une douce mélancolie.

Sam Hill 1924 Les Debuts Rich Tommaso ca et laTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gabriel S. Colsim, octobre 2012, 144 pages, 25 euros.

 

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A LIRE > Notre article sur les deux nouvelles traductions de Jim Thompson.

L’assassin qui est en moi et L’Echappée, de Jim Thompson – éd. Rivages/Noir

jim-thompsonC’est tout le paradoxe de la Série Noire. En 1945, la collection que crée Marcel Duhamel chez Gallimard installe le polar dans le paysage littéraire. Elle fait connaître en France les Américains Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Chester Himes, Horace McCoy ou James Cain. Sans la Série Noire, le roman noir n’aurait peut-être jamais percé en France ; l’importance des fameux livres à la couverture jaune et noire sur le genre fut assurément sans égal dans le monde. Seulement, pour s’imposer auprès du grand public, il faut baisser les coûts. Les traductions, mal payées, sont vite expédiées ; les coupes sont innombrables, sacrifiant parfois des chapitres entiers puisque tout doit entrer dans un format de 250 pages. Les passages psychologiques, notamment, sont les premières victimes de ces caviardages.

Encore plus contestable, l’uniformisation du ton de ces romans d’outre-Atlantique, rendus dans un français argotique gouailleur, qui rend beaucoup de textes illisibles aujourd’hui. Pourtant, alors que Gallimard a fait retraduire nombre de ses classiques de la “blanche” (James Joyce, F. Scott Fitzgerald, Alfred Döblin…), il continue de vendre sans scrupules de nombreuses éditions faussées de classiques du noir. Alors, ce sont d’autres éditeurs qui s’y collent, comme, récemment, Gallmeister avec sa retraduction du Tireur. Et, surtout, les éditions Rivages, qui travaillent sur ce fonds patrimonial du polar. En plus de leurs nouveautés, elles rééditent dans des versions intégrales Donald Westlake, Elmore Leonard, Shirley Jackson, Elliott Chaze et donc Jim Thompson. Thompson qui reste l’un des exemples les plus parlants de ces traductions aléatoires, son roman Pop. 1280 ayant été traduit en français sous le titre 1275 âmes – cinq habitants portés disparus dès le titre, ça promet… L’assassin qui est en moi, jusqu’alors amputé de presque un quart de sa longueur, et L’Echappée, avec toute l’ambiguïté de sa fin tronquée en version Série Noire, sont enfin disponibles.

L assassin qui est en moi Jim Thompson Rivages retraduction Serie NoireL’assassin qui est en moi (1952)

L’un des romans les plus impressionnants de l’écrivain américain. Dans cette nouvelle traduction, il gagne encore en force et en noirceur, sublimé par les monologues intérieurs de Lou Ford, shérif adjoint schizophrène d’un petit bled tranquille. En façade, Lou est un brave type un peu simplet à l’accent traînant. Derrière ce masque qu’il n’ôte jamais, c’est un forcené dévoré par une fureur incontrôlable, qui hait les femmes et manipule ses congénères. Il s’enfonce dans un tourbillon de folie, de sadomasochisme et de sang, ponctué par des instants de grâce irréels, et des sentences d’un pessimisme inouï – “Si le Seigneur a commis une erreur en nous créant, nous les humains, c’est celle de nous donner envie de continuer de vivre quand nous avons le moins d’arguments valables pour nous accrocher à notre existence.” En toile de fond, Thompson crache sur une société viciée où tout le monde semble jouer un rôle, et où la bêtise, la perfidie et le souci des apparences a depuis longtemps asphyxié l’humanité dans le cœur des hommes.

The Killer inside me. Nouvelle traduction de Jean-Paul Gratias, octobre 2012, 270 pages, 8,65 euros.

 

L Echappee Jim Thompson Rivages retraduction Serie NoireL’Echappée (1958)

L’Echappée paraît d’abord très classique. Un braquage de banque mené de main de maître, une fuite millimétrée, quelques complices gênants à écarter. Un couple de bandits en cavale : Doc, génie du crime, calculateur et arnaqueur-né, et Carol, jeune femme autrefois falote qui s’épanouit depuis qu’elle est passée du mauvais côté de la barrière. Pourtant, leur plan parfait va peu à peu s’effilocher, en même temps que la méfiance, instillée avec une grande subtilité par l’écriture sèche et agressive de Jim Thompson, contamine les deux amants. Peu à peu, le roman glisse dans une sorte de cauchemar paranoïaque, traversé, dans les cinquante dernières pages, par des scènes d’une claustrophobie insupportable. L’ultime chapitre en forme de faux happy-end rongé par le cynisme, et cette impression, persistante, que l’existence ne serait qu’une sorte de piège malsain, achève de rendre cette Echappée si étrange et si insolente.

The Getaway. Nouvelle traduction de Pierre Bondil, octobre 2012, 240 pages, 8,65 euros.

 

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