Les Traîtres, de Giancarlo De Cataldo – éd. Métailié

Les Traitres Giancarlo De Cataldo Metailie couvertureLes Traîtres est un ouragan. Un périple étourdissant au cœur de trente années cruciales qui, entre 1840 et 1870, accouchèrent de l’unification italienne. Autour de Lorenzo, le révolutionnaire devenu traître, espionnant le républicain Giuseppe Mazzini pour le compte de l’ennemi Austro-Hongrois, c’est toute une galaxie de personnages hétéroclites qui s’agitent, parmi lesquels nombre de figures historiques, subtilement glissées dans cette foule exaltée. Aventuriers sardes, terroristes français, mafieux napolitains, bandits siciliens, journalistes américains, putains sans frontières, lords anglais, républicains génois, soldats piémontais, peintres ou scientifiques. Des salons londoniens enfumés aux abominables geôles napolitaines, Les Traîtres virevolte, porté par un souffle romanesque intarissable. Enchaînant les chapitres courts, multipliant les points de vue, Giancarlo De Cataldo façonne une fresque où le grandiose le dispute au pathétique. Là où l’inoubliable Romanzo Criminale (2006), malgré une pointe de baroque, se contenait dans une noirceur froide, ce tourbillon doit beaucoup à la frénésie extravagante du feuilleton, brassant tous les genres, du roman d’aventures au récit d’espionnage.

Les deux scènes d’ouverture – l’initiation d’un mafieux et la folie d’un prêtre brûlant une sorcière dans un village calabrais – le sous-entendaient déjà avec ironie : bâtie sur de telles fondations, cette nouvelle Italie risquait d’aller loin. Le rôle primordial des mafias balbutiantes, la lâcheté des élites, leur haine du peuple, la corruption ou le mépris de la femme en disent déjà beaucoup sur l’avenir de la péninsule. “Les puissants changeaient ? Le monde ne changeait pas : il y avait ceux qui étaient au-dessus et ceux qui étaient au-dessous. C’était toujours et seulement une question d’argent.” De même les déchirements futurs sont déjà annoncés par le martyr de la Sicile révoltée, violemment mise au pas par la capitale et l’impossible amalgame de peuples qui ne parlent même pas la même langue (mais des dialectes bigarrés, musicalement traduits par Serge Quadruppani). “Ils combattaient comme des frères mais n’étaient pas frères, et ne le deviendraient jamais.”

L’ancien magistrat devenu écrivain harponne la grande Histoire en passant par ses coulisses galeuses. De l’idyllique unification, du malicieux Cavour, du fier Garibaldi et du roi de tous les Italiens, ne reste ici qu’un abîme de tromperies vénales, d’alliances bafouées, et de complots avortés. Giancarlo De Cataldo fusille les mythes fondateurs de sa nation, usant paradoxalement d’une fiction immodérée pour démasquer “des misères travesties en grandeurs, [des] escroqueries déguisées en héroïsme.” Car ce ne sont pas les héros qui font l’Histoire, mais bien les traîtres. Les lâches. Tantôt maîtres chanteurs, tantôt espions, tantôt assassins. “Ensuite un peintre viendra, et il transformera le sang et la merde en mythe. Et d’autres naïfs croiront non pas à la réalité, mais à sa représentation.”

Traduit de l’italien par Serge Quadruppani, février 2012, 514 pages, 23,50 euros.

L’Offense, de Francesco De Filippo – éd. Métailié

L Offense Francesco De Filippo Metailie couverture QuadruppaniQuasiment passé inaperçu en 2007, Le Naufrageur, premier roman de Francesco De Filippo traduit en français, avait révélé l’écriture vorace de l’écrivain italien. Après avoir exploré les bas-fonds de l’Italie à travers le regard désenchanté d’un jeune immigré albanais pris dans les filets de la délinquance et de la prostitution, De Filippo nous entraîne cette fois dans les intestins de Naples, Gomorrhe écrasée par “le bruit du silence” menaçant, toujours de mauvais augure. Comme dans son roman précédent, il choisit de nous glisser dans la peau d’un personnage naïf, à côté de la plaque. Frisant la bêtise, Gennaro s’englue lentement mais inéluctablement dans la toile de la Camorra, la mafia napolitaine. D’abord vague coursier, puis homme de main chargé de missions de plus en plus importantes, il finit par se rapprocher du noyau de l’organisation tentaculaire. Trafic de drogue, prostitution, racket, collusions politiques, enfouissement des ordures, blanchiment d’argent, guerre des clans, harcèlement des juges : les yeux du jeune Gennaro découvrent peu à peu le pouvoir de ses patrons, qu’il décrit avec ses mots hésitants, sa syntaxe bancale, son argot napolitain magnifiquement traduit, une fois encore, par Serge Quadruppani. Ici, les boss ont droit de vie ou de mort sur les habitants. Et quand Gennaro comprend qu’il est désormais allé trop loin pour pouvoir reculer, la panique le gagne.

Car au-delà de cette plongée dans l’ultraviolence de la Camorra et son aberrante impunité, que De Filippo met en scène dans des situations très dures ou complètement baroques, L’Offense montre comment la mafia prend en otage ses propres sbires. Alors qu’il voulait juste se faire un peu d’argent et faire vivre sa famille, Gennaro s’embarque dans un engrenage irrémédiable, happé par “une force contraire qui de toute façon était et serait toujours plus forte que [lui] » : “Il me semblait que j’avais les pieds dans une marre de sang, les mains dans une pâte faite de cadavres : cœurs, cerveaux et foie. On aurait dit une pluie de morts, chaque jour il en tombait un, deux, trois, il pleuvait du sang, je fermais le parapluie et du sang coulait.” Rongé par ses crimes, gagné par une paranoïa croissante, Gennaro voit sa vie lui glisser entre les mains. Il n’est plus qu’un chien, obéissant machinalement à son maître qui n’a qu’à tirer sur la laisse pour le faire revenir. Pour reprendre en main sa destinée, il lui faudra s’extirper de toute la noirceur qui macule ce nouveau grand texte de Francesco De Filippo. Texte qu’une fin en forme de rédemption mielleuse ne parvient pas à gâcher.

Traduit de l’italien par Serge Quadruppani, septembre 2011, 230 pages, 20 euros.

A LIRE > Notre interview de Francesco De Filippo à propos de L’Offense, de Naples, de la mafia.