Yékini, le roi des arènes, de Lisa Lugrin & Clément Xavier – éd. Flblb

Yekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier FlblbUne bande dessinée consacrée à la lutte sénégalaise ? Dit comme ça, on ne sent pas forcément pointer l’excitation. Et bien on a tort, car partant de ce sujet qui ne nous était pas familier, Lisa Lugrin (au dessin) et Clément Xavier (au scénario) utilisent le sport-roi de Dakar pour raconter les mutations de toute une culture. Yékini, lutteur qui régna pendant quinze ans sur les stades sénégalais, sert de fil rouge à ce récit, une “fiction qui s’inspire d’événements et de personnages réels” nous avertit-on en ouverture (d’ailleurs, la photographie vient souvent, et avec beaucoup d’intelligence, prendre le relais du dessin). Car Yékini existe vraiment, tout comme ses adversaires et ses combats capables de remplir des stades entiers.

Raconté avec un mélange d’humour et de précision journalistique qui rend passionnante cette plongée dans le monde méconnu de la lutte sénégalaise, Yékini prend rapidement une dimension beaucoup plus large, racontant d’autres histoires. L’histoire d’un sport traditionnel, où les marabouts tentent de composer avec les sirènes du sport business, qui doit désormais vivre aux crochets de la télévision et de ses sponsors – en premier lieu Orange, partenaire dominant de la discipline. L’histoire de ces gamins pauvres, des foules frustrées, des pêcheurs affamés par les chalutiers étrangers. L’histoire d’une démocratie aux airs de dictature molle sur laquelle règne le bon président Wade, qui refuse de passer la main. Ou comment prendre le pouls de tout un pays à travers les affrontements de géants de 130 kilos qui portent des gros slips.

Yekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier FlblbYekini le roi des arenes Lisa Lugrin Clement Xavier Flblb

Février 2014, 404 pages, 20 euros.

Murambi, le livre des ossements, de Boubacar Boris Diop – éd. Zulma

couverture murambi livre des ossements boubacar boris diop rwanda genocideComment parler d’un génocide ? Comment trouver les mots pour retranscrire un massacre si terrifiant qu’il en devient inconcevable ? Comment mettre des noms sur les centaines de milliers de morts ? Pour surmonter ces obstacles, Boubacar Boris Diop a choisi la simplicité. Un roman court, un peu plus de 200 pages, une langue dépouillée, quasi journalistique par instants, un vocabulaire précis. Une émotion contenue, qui dit l’horreur avec justesse. “Même les mots n’en peuvent plus. Même les mots ne savent plus quoi dire.” Et pourtant, dans ce texte initialement paru en l’an 2000, il parvient non seulement à raconter la tragédie rwandaise, mais aussi à mener une réflexion profonde, complétée par une postface inédite.

Nourri de témoignages recueillis sur place, en 1998, lors d’une résidence d’écrivains africains au Rwanda, le Sénégalais forge un roman ambivalent, majoritairement composé d’histoires vraies. La fiction lui sert juste à mettre en scène ces récits : la trame principale, qui raconte le retour au pays de Cornélius, jeune Rwandais exilé à Djibouti, quatre ans après les cent jours sanglants de l’été 1994, est entrecoupée de chapitres à la première personne, presque des nouvelles. En éclatant ainsi son roman, Boubacar Boris Diop croise les regards, alterne les points de vue, et tire de ce kaléidoscope une vision du génocide qui évite toute idée arrêtée.

Car Murambi, le livre des ossements n’est pas que la chronique d’une guerre civile monstrueuse. C’est aussi une enquête, une recherche de la vérité que Diop mène à nos côtés. Non il n’y a pas eu deux génocides comme certains ont voulu le faire croire, mais bien un génocide Tutsi, mené par les Hutus. Non, les Rwandais ne s’entretuent pas depuis des temps immémoriaux, mais précisément depuis 1959. Oui, la mise à mort des Tutsis a été méthodique, organisée. Oui, la France est grandement impliquée dans ce carnage, par son soutien aux agresseurs et son cynisme écoeurant, matérialisé par ce terrain de volley sur lequel aimaient se détendre les soldats bleu-blanc-rouge, construit au-dessus d’un charnier encore tiède. Roman contre l’ignorance, contre l’impunité, contre l’oubli, Murambi… s’efforce de dépasser les généralités : “Chaque cri mérite d’être entendu”. Un roman d’une intensité bouleversante, de ceux qui vous marquent à jamais.

Réédition. Mars 2011, 274 pages, 18 euros. Postface de l’auteur.

A LIRE > Sur la Françafrique : Petite histoire des colonies françaises, tome 4, de Grégory Jarry et Otto T.