Trésors de l’Institut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins Marteaux

Tresors Institut national Recherche Securite Cizo Felder Requins Marteaux Bernard Chadebec affiche couvertureEt si les Mad Men français se cachaient du côté de l’INRS ? C’est en tout cas là que Felder et Cizo sont allés les chercher. Créé en 1947, l’Institut national de Recherche et de Sécurité, organisme de prévention des risques professionnels, s’acharne à sensibiliser et informer les travailleurs des accidents et maladies auxquels leur métier les expose. Rien de très excitant a priori. Et pourtant, les “trésors” compilés et organisés par les deux compères des Requins Marteaux, et reproduits avec beaucoup de soin dans ce splendide volume, révèlent une richesse graphique qui n’a rien à envier aux plus belles campagnes de pub ou de communication politique.

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Parmi ces affiches réalisées entre la toute fin des années 1940 et le début des années 1990, Felder et Cizo ont choisi de se concentrer particulièrement sur un affichiste, le talentueux Bernard Chadebec, interviewé en début d’ouvrage. Un artiste débordant de créativité – ce qui n’était pas gagné d’avance en travaillant pour l’INRS. La faute aux thématiques d’abord : la mort, la chute, l’amputation, l’électrocution, l’empoisonnement, la contamination… Ensuite, il faut sans cesse trouver un angle d’attaque différent pour recommander, une fois encore, à l’ouvrier de mettre des gants ou de porter ses lunettes de protection alors qu’on le lui serine depuis quarante ans. Parvenir à le surprendre pour qu’il assimile le message malgré l’environnement confus de l’atelier ou du chantier. Chadebec et ses collègues l’ont bien compris : une affiche doit “se voir de loin”, se faire remarquer, et, surtout, être immédiatement lisible et compréhensible. D’autant plus quand il s’agit de sauver des vies.

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Résultat ? Des compositions saisissantes, des couleurs vives, des slogans simples. C’est efficace, imaginatif, percutant. Alors que les premières campagnes de l’INRS traitent l’ouvrier comme un enfant et jouent sur la culpabilité, le propos devient progressivement moins paternaliste, les formes plus abstraites. Pour attirer l’attention des employés, la métaphore reste très prisée. Eléphants (lourds et forts), souris (petites victimes), lions (dangereux), poissons (à la merci des requins et des pêcheurs) et cochons (rigolos) s’invitent régulièrement dans ces campagnes de sensibilisation, tout comme les fakirs, les clowns, ou autres figures amusantes. Deux outils ont la faveur des graphistes : la peur et l’humour. D’un côté, les têtes de mort, les éclairs, l’omniprésence du noir accolé à un rouge sang et à un jaune coupant. De l’autre, des gags façon bande dessinée et des jeux de mots parfois désarmants, comme ce “N’enconcombrez pas les escaliers !” mettant en scène un concombre géant qui obstrue une volée de marches. Et ça, pas sûr que Don Draper et ses Mad Men y auraient pensé…

Avril 2012, 120 pages, 25 euros. Edition bilingue français-anglais. Préface de Stéphane Pimbert de l’INRS.

Tresors Institut national Recherche Securite Cizo Felder Requins Marteaux Bernard Chadebec affiche POURSUIVRE AVEC > Des affiches aussi, mais dans un autre genre : notre article sur le livre Tricolores, Une histoire visuelle de la droite et de l’extrême droite, de Zvonimir Novak.

Lune captive dans un œil mort, de Pascal Garnier – éd. Points

Lune captive dans un oeil mort couverture Pascal Garnier points seuils zulma polarAprès une vie propre et bien rangée, Odette et Martial emménagent dans leur dernière demeure, un petit pavillon en joli préfabriqué, caché dans la campagne du sud, au sein d’une résidence ultrasécurisée. Rapidement, les deux retraités sont rejoints par un autre couple, puis par une femme seule, tandis qu’un gardien taciturne et une animatrice forment le personnel encadrant. Enfermés les uns avec les autres, coupés du monde, couvés par le regard placide des caméras de surveillance, ces seniors voient leurs jours paisibles tourner à la mauvaise téléréalité. Les saluts chaleureux se muent en sourires figés, les discussions creuses virent à l’hypocrisie, la curiosité glisse vers la paranoïa.

Une fois encore, Pascal Garnier ne peut s’empêcher de noyer les personnages de son huis clos dans une ironie impitoyable, étouffant minutieusement la moindre once de lumière qui tenterait, tant bien que mal, de survivre. Implacable, il épluche les affres du train-train quotidien, hache la sournoiserie latente, déchiquette la fausseté pour révéler au grand jour la méchanceté et la bêtise des hommes. Dans sa préface, Jean-Bernard Pouy souligne avec justesse “la force de ce regard, enveloppant, acerbe et dérangeant, humaniste et rageur à la fois. (…) Ses textes sont comme des peintures. Ca se regarde, se détaille longtemps.” Tout le style de Garnier se niche dans une apparente économie de moyen. Comme chacun de ses livres, Lune captive dans un œil mort n’excède pas les 150 pages, et brille par la précision étincelante de son style. Le pinceau de son auteur esquisse en quelques touches des portraits précis, des dialogues décapants ou des situations qui semblent ne pas réussir à trancher entre le pathétique et le grotesque.

Et partout, jaillit un humour discret, sarcastique, espiègle, bouffée d’oxygène salvatrice au cœur des ténèbres. Au point que derrière leur pessimisme à couper au couteau et leur chute féroce, les romans de Pascal Garnier embaument une humanité et une tendresse infinies. Décédé il y a un peu plus d’un an, Garnier laisse un vide immense dans le paysage littéraire français. Lune captive dans un œil mort, mais aussi Le Grand Loin, Flux, Les Nuisibles, La Théorie du panda et bien d’autres encore méritent d’être lus et relus, tant ils constituent une œuvre qui n’a pas beaucoup d’équivalent dans le roman noir.

Edition de poche, mai 2011, 154 pages, 6 euros. Préface de Jean-Bernard Pouy.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur un autre roman de Pascal Garnier : Cartons.