Deux livres de S. Trapier & J. Ristorcelli – éd. Matière

Tarzan contre la vie chère, de Stéphane Trapier

Tarzan contre la vie chere Stephane Trapier MatiereEt si les héros hollywoodiens avaient, finalement, les mêmes soucis que nous ? C’est ce que laisse entendre Stéphane Trapier, en extirpant Tarzan, Superman et consorts des films où ils tournaient en rond pour les projeter sur le papier, en 2014. Du coup, au lieu d’ergoter sur des histoires d’amour, de trahison, de western et de demoiselles à secourir, les voilà avec des préoccupations toutes autres : crise économique, GPA, rythmes scolaires, réseaux sociaux, mode du selfie, dépistage colorectal… Désormais, c’est l’emploi qu’il faut sauver, et non plus la veuve et l’orphelin. On se provoque en duel pour un tweet déplacé, on refuse d’allumer le calumet de la paix pour ne pas devenir fumeur passif. Et Zorro, pendant ce temps-là, se lance à l’assaut d’usines de viande surgelée.

Entre le collage pop coloré, le détournement parodique et l’envie de prendre un marqueur pour saloper les pubs dans le métro en y ajoutant des bulles débiles, Stéphane Trapier s’amuse à faire parler John Wayne, Robert Mitchum ou Sherlock Holmes comme d’autres jouent aux Légo. Le décalage entre les poses grandiloquentes de l’imagerie hollywoodienne et le côté terre-à-terre de leurs propos suscite un humour réjouissant, mais pas seulement. Car derrière les couleurs pétantes et les héros en slip panthère, c’est bien la superficialité du raffut médiatique autour de certains sujets d’actualité que raille Stéphane Trapier. « Personne ne bouge d’ici tant que la croissance n’est pas de retour ! »

Octobre 2014, 144 pages, 22 euros.

 

Les Ecrans, de Jacques Ristorcelli

Les Ecrans Jacques Ristorcelli MatiereAux antipodes de l’humour décalé de Trapier, Les Ecrans de Jacques Ristorcelli le rejoint tout de même dans sa réflexion sur les médias et la volonté d’accoler des textes et des illustrations a priori déconnectés. Revenant sur le séisme-tsunami-catastrophe nucléaire qui survint au Japon en mars 2011, Les Ecrans, comme son nom l’indique, ne fait pas un récit frontal des événements, mais les relate à travers le filtre de nos ordinateurs et télévisions. Résultat : un entassement de guerre, de déraillements, d’explosions, d’accidents, de naufrages, projections désordonnées de ce flux d’images emmagasiné lors des semaines où Fukushima faisait la une.

De ce magma visuel se détachent trois voix : celle de la télé, avec ses bandeaux sévères qui défilent en continu 24h/24, sans hiérarchie ni recul ; celle d’une Japonaise qui donne des nouvelles à un proche ; et celle, mécanique, plus mystérieuse, d’une voix qui semble naître des écrans eux-mêmes. Chaotique, alternant les styles graphiques, Les Ecrans apparaît comme un mélange de réalité et de fiction (beaucoup d’illustrations sont redessinées à partir de comics ou d’affiches japonaises de la Seconde Guerre mondiale), assemblage d’images vues et d’autres rêvées, déformées par notre mémoire ou polluées par des associations d’idées. Ce que Jean Baudrillard, cité en exergue du livre, qualifie de « déchet informatif, communicatif, informationnel, qui est aussi une masse inerte, (…) une force d’inertie en quelque sorte, qui pèse sur l’événement même. » Un album composite, qui résume intelligemment la manière dont le flot d’informations qui nous abreuve finit en fait par totalement contaminer le message qu’il est censé délivrer.

Novembre 2014, 112 pages, 18 euros.

Tarzan contre la vie chere Stephane Trapier Matiere extrait

Hérétiques, de Leonardo Padura – éd. Métailié

Par Clémentine Thiebault

Heretiques Leonardo Padura MetailieLa Havane 1939. Le jeune Daniel Kaminsky vit chez son oncle Joseph installé à La Havane « la ville assourdissante », loin des « silences pâteux » du quartier des bourgeois juifs de la Cracovie de son enfance. En cette aube marquée, il va avec les autres, espère l’arrivée du S.S. Saint Louis parti de Hambourg quinze jours plus tôt avec à son bord 937 juifs autorisés à émigrer par le gouvernement national-socialiste. Dont son père, sa mère et sa sœur et ce trésor qui se transmet dans la famille depuis le XVIIè siècle : un petit Rembrandt qui assurera la survie. Mais l’autorisation de débarquer ne viendra jamais et, refoulés, le bateau et ses occupants disparaîtront vers l’Allemagne.

La Havane 2007. Depuis presque vingt ans qu’il a quitté la police, Mario Conde, maintenant 54 ans, se consacre toujours à l’achat et à la vente de livres d’occasion et rêve encore un peu de devenir écrivain « comme ce petit salaud d’Hemingway ou ce con de Salinger ». Mais les temps sont durs, et l’horizon du Conde « aussi sombre que l’horizon collectif ». « Le pays se désintégrait à vue d’œil et accélérait sa reconversion en un pays différent, plus ressemblant que jamais à l’enclos de combats de coqs auquel son grand-père Rufino comparait souvent le monde. » Dénuement collectif et dèche nationale, logique de subsistance. Au point de devoir envisager un changement d’activité pour surmonter la Crise (avec majuscule), et ne pas crever la bouche ouverte. « Moi j’achète et je revends des livres ou je cherche des histoires perdues. »

Arrive alors celle, inespérée, du fils de Daniel Kaminsky qui revient à Cuba pour tenter de découvrir comment le Rembrandt familial que tous croyaient disparu a pu se retrouver mis aux enchères à Londres. Le Conde « si porté sur les solutions romantiques et inutiles » plonge donc dans les histoires embrouillées d’une famille juive, « pleines de fautes et d’expiations », de souvenirs et d’oubli, de courages et de lâchetés. De Cuba jusqu’à Amsterdam, dans l’atelier de Rembrandt. En une fresque historique (et un peu policière) incroyablement ample qui affirme brillamment ce principe (tranquillement) marxiste conservé pour ses livres, selon lequel la littérature doit changer la conscience du lecteur et donner une image précise d’un contexte historique déterminé.

Et Mario Conde retrouvé, éprouvé, mais décidé plus que jamais à résister à ce temps qui ne laisse plus d’espace pour les rituels et les raffinements. Faire face à cet « Homme Nouveau sécrété par la réalité de l’environnement : insensible à la politique, shooté au plaisir ostentatoire de vivre, porteur d’une morale utilitaire ». Encore lire de bon livres, manger, boire, écouter de la musique et philosopher – « en clair, dire des conneries » - avec ses amis les plus vieux et les plus tenaces en ces « conciles de pratiquants fondamentalistes de l’amitié, de la nostalgie et des complicités ». Comprendre et refuser, se souvenir et choisir maintenant « qu’on découvre que ce monde était rempli de gens corrompus, de putes, de drogués, de dégénérés qui prostituent des gamins, des crapules auxquelles on aurait donné le bon dieu sans confession parce qu’ils disaient toujours oui ». Car ils seront plusieurs, nombreux d’époques et de lieux à pouvoir souligner ce qu’évoque Daniel dans sa lettre à Elias, « le point le plus regrettable sur lequel il ne pouvait être d’accord, avait un rapport avec ce qu’il considérait comme un profond sens de l’obéissance qui avait évolué vers l’acceptation de la soumission comme stratégie de survie ».

Herejes. Traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, août 2014, 620 pages, 23 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le précédent roman de Leonardo Padura: L’homme qui aimait les chiens.

Un voleur de Bagdad, de Sherko Fatah – éd. Métailié

Un voleur de Bagdad Sherko Fatah MétailiéCa commence comme un conte des Mille et une nuits, et ça finit dans l’horreur des massacres SS de la fin 1944. Porté par un souffle romanesque étourdissant, Un voleur de Bagdad nous entraîne dans le sillage d’Anouar, gamin des rues qui grandit en escaladant les murs de la légendaire cité traversée par le Tigre. L’Irak des années 1930 connaît alors ses premiers soubresauts nationalistes : pour se défaire de l’emprise britannique, les militaires se soulèvent contre les Anglais et s’allient avec le régime nazi pendant la Seconde Guerre mondiale. Partagé entre la bande de voleurs dont il envie la liberté, les militaires dont il admire l’uniforme et son amitié envers Ezra son ami juif, Anouar se retrouve vite au cœur des tourbillons d’une Histoire qui semble soudain s’accélérer sans lui laisser le temps de grandir. « Je viens de loin et je ne sais plus qui je suis. »

En plus d’être un formidable roman d’aventure, Un voleur de Bagdad parvient à cerner brillamment les enjeux de la période 1930-1950 en prenant un point de vue oriental sur les événements. Avec beaucoup de finesse, Sherko Fatah raconte l’imbrication de l’antisémitisme et du nationalisme arabe, montre comment la guerre 1939-45 a pu apparaître comme un espoir de libération pour les peuples colonisés, analyse l’étonnante alliance entre Hitler et le Grand Mufti de Jérusalem, rappelle comment le cynisme des Russes contribua au massacre de Varsovie, et raconte le destin méconnu des régiments musulmans de la SS.

Personnages réels et fictionnels s’entremêlent dans un récit porté par la voix d’Anouar, cette voix qu’il semble avoir perdu dans le bourbier sanglant d’une guerre trop grande pour lui. « Cela m’étranglait quand je voulais parler. (…) Lorsque j’étais revenu, ma capacité de faire un rapport, et a fortiori un récit, était réduite à néant. Et puis à qui aurais-je raconté comment un monde était tombé en ruine alors qu’ici, dans mon pays, tout était resté comment autrefois ? » On avait déjà pu prendre la mesure de l’inestimable talent de l’écrivain allemand (notamment avec En zone frontalière, 2004). Cette fois, on est hypnotisés par la fougue de son écriture, capable de nous entraîner avec autant de facilité des toits ensoleillés d’une Bagdad en ébullition aux étendues glacées d’une l’Europe de l’Est ravagée. Du grand art.

Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, septembre 2014, 468 pages, 22 euros.

Atomik Aztex, de Sesshu Foster – éd. Passage du Nord-Ouest

Atomik Aztek Sesshu Foster Passage du Nord-OuestAtomik Aztex, c’est trois cents pages d’une logorrhée indomptable. Un cheval monté à cru, lancé au triple galop, auquel le lecteur n’a pas d’autre choix que de s’accrocher. Un fleuve de lave en fusion qui avale tout sur son passage, et charrie dans son torrent brûlant toute la culture du XXe siècle. L’histoire ? Impossible à résumer. L’employé d’un abattoir, qui tue des milliers de porcs par jour, s’avère aussi être un guerrier “aztek”, envoyé à la bataille de Stalingrad pour venir en aide aux Russes et coller une déculottée aux nazis. Qu’il soit fou, qu’il ait des visions, qu’il soit véritablement un guerrier aztek ou rien qu’un pauvre baratineur, qu’importe. Qu’importe car l’écriture de Sesshu Foster, électrique, addictive, bravache, ne nous laisse pas le temps de nous poser des questions, emportés par son ton nimbé de mysticisme, perdus entre une irrésistible drôlerie et un pessimisme écrasant.

Sous couvert de dégoiser sans s’arrêter, d’enchaîner des listes interminables et de rire de tout, Sesshu Foster arrive à synthétiser l’Histoire du XXe siècle. Il livre même, mine de rien, l’une des descriptions les plus sidérantes qu’on ait lues sur la bataille de Stalingrad. Entre la viande morte de l’abattoir, la boucherie de la guerre et les légendes précolombiennes, Atomik Aztex se vit comme un roman prolétaire délirant, un digest de tout ce que la contre-culture a pu engendrer – comme le rappelle d’ailleurs sa langue en décomposition, marquée par ces “k” amérikains désuets qu’affectionnaient tant les militants des années 1960. (Il fallait bien un traducteur de la trempe de Brice Mathieussent pour réussir à rendre en français cette orgie de mots concassés.) De la découverte de l’Amérique à l’aliénation de l’usine, en passant par le fantôme d’Isaac Babel, les sacrifices humains et les mouvements chicanos de la Raza, Atomik Aztex nous trimballe dans une odyssée impétueuse, qui fouille la violence de la civilisation occidentale. Un roman en forme d’expérience presque physique, dont on sort vidé, mais ébahi.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Mathieussent, avril 2013, 280 pages, 19 euros.

RENCONTRE AVEC LUCIANA CASTELLINA / Passer le témoin

Luciana Castellina la decouverte du monde journal actes sud interviewFemme d’action, militante infatigable, journaliste et écrivain, la sémillante Luciana Castellina est l’une des voix les plus importantes de la gauche italienne. Entrée au Parti communiste italien (PCI) en 1947, elle a été députée pendant plus de vingt ans en Italie et au Parlement européen, et a présidé plusieurs commissions culturelles. En 1969, elle participe à la fondation de la revue Il Manifesto qui condamne l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS, ce qui lui vaut d’être exclue du PCI. A bientôt 84 ans, elle continue de militer et d’écrire. La Découverte du monde, récit construit comme un dialogue avec son propre journal intime tenu alors qu’elle était adolescente entre 1943 et 1947 (soit de la chute de Mussolini à l’entrée de la jeune Luciana Castellina au Parti communiste), raconte avec nostalgie, humour et perspicacité sa foi en l’engagement. Et résonne comme un appel atemporel à la rébellion et à la solidarité.

Comment est née l’idée d’écrire ce texte en regard du journal intime de votre adolescence ?

Je me dispute tout le temps avec mon petit-fils. Un jour, il m’a demandé : “Mamie, est-ce que c’est vrai que tu es communiste ?”, comme si je faisais partie d’une bande d’assassins. Je lui ai répondu que oui, j’étais encore communiste, et que son grand-père l’était aussi. Et lui de répondre : “Non, le grand-père ce n’est pas possible, il est trop comme il faut.” Alors il a gardé en tête cette idée que sa grand-mère était bizarre et communiste – mais après tout, on sait que les femmes sont bizarres… J’ai donc eu envie de lui expliquer pourquoi j’étais devenue communiste, de lui montrer que ce n’était pas qu’une excentricité féminine, et que l’Italie a compté jusqu’à deux millions de communistes. Quand je suis retombée sur le journal que j’ai tenu entre 1943 et 1947 (et que je n’avais jamais relu je crois), j’y ai retrouvé plein de choses dont je ne me souvenais même pas. Et je me suis dit qu’il pourrait m’aider à expliquer mon engagement à mon petit-fils.

Quel a été votre premier sentiment quand vous l’avez relu ?

J’ai été étonnée de voir à quel point ma confusion mentale était totale. On ne savait rien, on ne comprenait rien. Comme beaucoup de familles bourgeoises de l’époque, la mienne avait dans sa bibliothèque des livres interdits, aimait faire de bons mots pour se moquer du fascisme, mais finalement, n’était pas vraiment antifasciste. Mon journal commence en 1943, le jour même où Mussolini se fait arrêter. Vu qu’à mon âge je n’ai rien connu d’autre, lorsque le fascisme tombe, les événements me paraissent étranges, et me donne envie de commencer à écrire. C’est drôle d’ailleurs, ce mot “tomber”, mais pour nous ça c’est vraiment passé comme ça : le fascisme est tombé comme une poire, du jour au lendemain.Luciana Castellina la decouverte du monde journal actes sud interview

Cette chute du fascisme vous aide à comprendre, peu à peu, les ressorts du monde qui vous entoure.

Que le fascisme tombe semble être une bonne nouvelle : ça signifie que la guerre va se terminer. Mais si elle se termine, ça signifie que ce sont les Anglais qui gagnent, et que l’Italie perd. Or il nous était difficile de reconnaître, à l’époque, que cela pouvait être une bonne chose que notre patrie (que j’écrivais encore avec un P majuscule) perde la guerre. Même les membres de ma famille, qui était pourtant en partie juive, n’avaient rien compris et ne s’étaient même pas rendus compte de ce qui était en train de se passer. Lire la suite

La Demeure éternelle, de William Gay – éd. Seuil policiers

La Demeure eternelle William Gay Seuil policiersA Mormon Spring, dans le Tennessee rural des années 1940, le temps semble s’écouler au ralenti. Des chèvres efflanquées parcourent des vallons misérables, au cœur d’un paysage de ruines sur lequel la forêt semble reprendre le dessus : une poignée de baraques qui rouillent sur place, des murs osseux, des potagers faméliques. On se croirait dans “un pays où la civilisation aurait périclité et disparu, où les dieux seraient devenus vengeurs et pervers, forçant les habitants à ramasser ce qu’il leur restait de leurs pauvres existences et à fuir.” Sur cette terre où certains aiment enfiler des cagoules blanches pour imposer leur point de vue, les habitants semblent être retournés à l’état sauvage. Alors, comme dans la jungle, le plus cruel est le chef. “Aussi insensible, aussi implacable qu’un dieu de l’Ancien Testament”, Dallas Hardin tue, brûle, détruit tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Après avoir fait son beurre sous la Prohibition en fabriquant de l’alcool de contrebande, il est désormais à la tête du lieu de débauche local, son whiskey et ses putes se chargeant de vider les poches des soldats en permission.

Dans cette contrée de taiseux, chaque mot prononcé a valeur de discours. Chaque geste devient un événement, et se pare d’une aura biblique. L’écriture de William Gay (1943-2012) suit le même principe. Hiératique, majestueuse, gorgée de significations métaphoriques, elle trouve dans sa lenteur un lyrisme digne des tragédies antiques – pour un peu, on entendrait presque le bruit de la mousse agrippée sur les troncs humides. Si l’écrivain américain prend tranquillement le temps de creuser ces personnages pendant le premier tiers du roman, il ne lui faut pourtant que quelques lignes pour nous hypnotiser. Car ici, le gris n’existe pas. Il n’y a que du noir et du blanc. Les sentiments sont simples, rugueux, essentiels, comme exacerbés par la présence envahissante de la nature. Alors, lorsque le jeune Nathan décide de s’élever contre le diabolique Hardin, l’affrontement est impitoyable. Dans ce monde obscur et brûlant, si l’on hait, c’est jusqu’à la mort. Si l’on aime, c’est jusqu’à la mort.

The Long Home. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias, septembre 2012, 340 pages, 21 euros.

L’Usage des ruines, de Jean-Yves Jouannais – éd. Verticales

L Usage des ruines Jean-Yves Jouannais VerticalesConstruit comme une sorte de recueil de nouvelles autour de la guerre, L’Usage des ruines s’immisce entre réalité et fiction, changeant, à chaque chapitre, de lieu, d’époque, de regard. La fascination des nazis pour les ruines, la disparition de villages rayés de la carte, la folie créatrice d’un architecte sensé construire un fort, l’ordre de brûler les quatre coins de la ville pris au pied de la lettre, l’inutilité du siège le plus long de tous les temps… Avec une écriture souple comme l’imagination et imagée comme une chronique historique, Jouannais cisèle de petits récits passionnants, miscellanées guerrières se penchant sur des faits étonnants, relevant l’incongruité de certains chemins de l’Histoire, ou contant le comportement inhabituel de tel commandant, le point de vue dissonant de tel témoin – ou de tel personnage imaginaire.

Jean-Yves Jouannais se concentre sur les sièges. Ces moments de statu quo, où la guerre s’écrit en pointillés pour quelques minutes ou quelques années. Les deux camps se font face, l’un prisonnier, encerclé ; l’autre, expectatif, patient. Stalingrad, Dura-Europos, Tata, Londres, Hambourg, Vauquois… Voici le temps de la guerre des nerfs, des canons, des catapultes, des stratégies pour faire craquer l’adversaire. Les combats sont mis entre parenthèses. Les soldats, eux, n’ont plus qu’à attendre, au pied du mur. C’est ce moment de latence, contemplatif, ennuyeux, qui voit les conflits rester en suspens, que Jouannais cerne dans un inventaire érudit en forme d’errance parmi les ruines de l’Histoire.

Derrière le portrait morcelé d’une humanité suicidaire, toujours prompte à annihiler son prochain, derrière l’exploration des ruines, image romantique par excellence, Jean-Yves Jouannais échafaude un texte à double-fond. Plus que les faits historiques, ce sont les récits qu’on en a tirés qui intéressent l’auteur, la transmission de cet héritage belliqueux. A moins que Jouannais, comme il l’énonce dans le texte qui ouvre L’Usage des ruines, ne soit pas l’auteur de ces lignes, mais un personnage, simple marionnette entre les doigts de l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas… Quête insoluble de la mélancolie, réflexion sur l’art (“L’art ne peut être qu’obsidional, produit sous la contrainte du blocus de l’obsession”), cette fiction gigogne est traversée par les figures de l’enfant, de l’étranger. Et par cette mélancolie “obsidionale”, hésitante et doucereuse, qui semble nous avoir habités depuis toujours sans que l’on ait su, jusqu’ici, lui donner un nom.

Emmanuel Evzerikhin 23 aout 1942 StalingradSeptembre 2012, 150 pages, 17 euros.

L’Enfance d’Alan, de Emmanuel Guibert – éd. L’Association

Enfance Alan Emmanuel Guibert L AssociationC’est sur l’île de Ré, en vacances, qu’Emmanuel Guibert rencontra un retraité américain avec lequel il se lia d’amitié, il y a presque vingt ans. De l’histoire de sa vie, Guibert tira d’abord le magnifique triptyque La Guerre d’Alan, consacré aux pérégrinations du soldat Alan Ingram Cope durant la Seconde Guerre mondiale. Cette fois, il se concentre sur ses souvenirs d’enfance, dans la Californie de l’entre-deux-guerres. La Californie d’autrefois, avant que sa population ne double brusquement après 1945, et que les voitures et le béton ne la submergent. Celle qui sentait le citron, et dont les plages sauvages étaient bercées par le chant des coyotes et les cris des pumas.

Comme il l’avait déjà fait avec la première trilogie consacrée à Alan, Emmanuel Guibert parvient à rendre palpitant l’aspect documentaire de son récit. La famille de Cope, la mort de sa mère, le choc de la crise de 1929, le séisme de 1933, le bonheur chiche d’une jeunesse paisible, les jeux, les copains, Dieu… L’Enfance d’Alan explore avec nostalgie un monde désormais disparu. Le bourdonnement d’un insecte dans le conduit de chauffage, une route féerique scintillant de décorations de Noël ou le charisme surnaturel d’un oncle descendant d’une locomotive rugissante sont autant de pièces qui forment le tissu lacunaire et incohérent de l’enfance. Bienvenue dans l’âge où quelques idées ridicules, souvent semées par les adultes, peuvent marquer à jamais. Un âge où les événements cruciaux paraissent sans importance mais où, par contre, un moment complètement anodin deviendra inoubliable.

Avec une intelligence narrative hors pair, Emmanuel Guibert donne à son récit une universalité touchante. Plutôt que d’illustrer platement les propos d’Alan Cope, fonctionnant comme une voix-off, il parvient à se fixer sur des détails, des objets, comme un souvenir vague dont il ne subsisterait plus que quelques bribes. La précision photographique de son dessin est contrebalancée par l’omniprésence du blanc, empreinte vide du temps et de l’oubli, qui donne à ses compositions la grâce éthérée d’un rêve. Un rêve insouciant, brutalement interrompu par l’irruption d’un drame qui précipitera Alan dans le monde adulte.

Enfance Alan Emmanuel Guibert L Association extrait dessinEnfance Alan Emmanuel Guibert L Association extrait dessinEnfance Alan Emmanuel Guibert L Association extrait dessin

Septembre 2012, 160 pages, 19 euros.

RENCONTRE AVEC PHILIP KERR / Un siècle d’hypocrisie

philip-kerr-interview-hotel-adlonAlors que l’on avait quitté le détective Bernie Gunther dans l’Argentine péroniste, Hôtel Adlon, sixième volume de la série, retourne au cœur de l’Allemagne nazie, en 1934. Un peu plus d’un an seulement après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, le silence écrase déjà Berlin. Gunther se retrouve au cœur d’une machination liée à l’arrivée prochaine des jeux olympiques dans la capitale allemande, machination qui trouvera son épilogue en 1954, dans la Cuba d’Ernest Hemingway, de Meyer Lansky, et du dictateur Batista. Une fois encore, le minutieux travail de Philip Kerr, mêlant rigueur historique, roman noir et humour corrosif, fait mouche. De l’Allemagne nazie à l’Amérique latine des années 1950, Philip Kerr décrit les arcanes d’un siècle cynique et d’un monde gangrené par l’hypocrisie qui semble, invariablement, tourner en rond.

Le dernier volume des aventures de Bernie Gunther se déroulait en Argentine, dans les années 1950. Pourquoi êtes-vous remonté jusqu’en 1934 pour Hôtel Adlon ? Les nazis vous manquaient-ils ?

philip kerr portrait stephane grangierJe voulais parler de cette période qui précède les jeux olympiques de 1936 à Berlin, et de la corruption que cet événement a générée. Berlin aurait dû avoir les J.O. de 1916, qui n’ont pas eu lieu à cause de la Première Guerre mondiale, et ils avaient pour l’occasion construit un complexe olympique qui n’avait jamais été utilisé. Lorsque les nazis arrivent au pouvoir en 1933, ils pensent immédiatement que les jeux seraient la vitrine idéale du nouveau régime. Ce qui est amusant, c’est que pendant que j’écrivais ce roman, Londres remportait justement l’organisation des jeux de 2012. Je déteste profondément cette manifestation, qui représente un gâchis d’argent colossal : si les Grecs n’avaient pas dépensé les 15 ou 20 milliards d’euros qu’ils ont consacrés aux jeux de 2004, je ne dis pas qu’ils auraient évité la crise bien sûr, mais ça ferait déjà 20 milliards d’euros de moins dans le déficit. Pour trois petites semaines de sport, cela représente tout de même des dépenses incroyables… Mais Londres l’a emporté face à Paris pour 2012, vous ne vous rendez pas compte de votre chance !

En 1936, les nazis instrumentalisent rapidement les jeux olympiques pour faire la promotion du nazisme.

Ce n’est pas un hasard si tous les gouvernements autoritaires, encore aujourd’hui, comme la Chine ou la Russie, se battent pour accueillir les J.O. Quand je travaillais sur Hôtel Adlon, je me suis rendu compte que les nazis avaient inventé beaucoup de choses toujours en vigueur aujourd’hui. Par exemple, ce sont eux qui ont eu l’idée de faire venir la flamme olympique d’Athènes jusqu’à Berlin, en la faisant porter par des athlètes. Ce sont également eux qui ont eu l’idée de faire défiler les représentants de chaque nation dans le stade, lors de la cérémonie d’ouverture, pour saluer le drapeau et le dirigeant local. C’est détestable… A mon avis, les jeux olympiques auraient dû disparaître en 1972, après la prise d’otage et le massacre des athlètes israéliens par un commando palestinien. L’innocence et les vertus de l’olympisme disparaissent à ce moment-là, ça a été indécent de continuer.

1934 est aussi une date particulièrement intéressante, car on voit dans le roman que quelques mois seulement après leur prise de pouvoir, les nazis ont déjà mis au pas la police, la religion, le sport, la jeunesse. Cette mainmise est très rapide, et pensée pour durer.

trilogie berlinoise philip kerr coffret couverture pocheElle est extrêmement rapide en effet. Et tout de suite, le sport est identifié comme un domaine primordial. Les boxeurs juifs et gitans, très fameux à l’époque, sont les premiers à subir une discrimination. En quelques semaines, ils sont exclus des associations de boxe… Ce qui m’a le plus surpris, c’est le poids du lobby américain qui militait pour la venue des Etats-Unis aux jeux olympiques : une partie de l’opinion songeait alors à boycotter les J.O. à cause de l’antisémitisme d’Hitler. Les Américains envoient donc un émissaire sur place… qui conclut que tout va bien en Allemagne ! Alors qu’il suffisait de marcher dans les rues de Berlin pour voir les signes manifestes de l’oppression que subissaient déjà les juifs. Mais l’émissaire devait regarder ailleurs… Précisons que c’est ce même type qui, en 1972, après le massacre des sportifs israéliens, a dit que les jeux devaient continuer… Voilà le genre de détail cynique sur lequel on tombe quand on fait des recherches. C’est ce que j’aime dans l’écriture de roman historique : on déterre des choses étonnantes, on défait les mythes. Lire la suite

Nuit, de Edgar Hilsenrath – éd. Attila

Nuit Edgar Hilsenrath Attila Wagenbreth couverture Nacht1942. Prokov, Ukraine. Au bord du Dniestr boueux, débarquent chaque jour de nouveaux arrivants qui s’entassent dans les ruines sinistres du ghetto juif délabré. Les morts s’amoncellent dans les fossés, victimes du froid, de la faim, du typhus, de la police. Dans le dénuement le plus total, hommes, femmes, enfants, vieillards et nouveaux-nés tentent toutefois de survivre. Et luttent, inlassablement. Chaque minute est un combat. De la place dans un abri surpeuplé aux épluchures de patates qui serviront à faire une maigre soupe, tout se monnaie, tout s’échange, rien ne se perd.

Pour raconter l’horreur nazie, le génial Le Nazi et le barbier (1971) usait d’un grotesque plein de fantaisie. Nuit, par contre, repose sur un hyperréalisme glaçant. Mais le résultat est le même : Edgar Hilsenrath, féroce, provocateur, frappe à l’estomac. Inspiré de son expérience de la déportation, le premier roman de l’écrivain allemand, paru en 1964, pulvérise l’image consensuelle de la victime innocente ou d’une communauté juive unie face à l’oppresseur. Dans le ghetto agonisant, il n’y a plus de juifs. Plus d’amis, d’amants, ni même de pères ou de fils. Juste des êtres “sans-nom, ceux qui n’ont que des jambes, des corps et des têtes… mais pas de visages”, des “revenants”, qui ont perdu depuis longtemps le vernis de la civilisation. Tous concurrents, tous ennemis, ils essaient juste de tenir un jour de plus, pour avoir la satisfaction de penser : “Encore un jour absurde qui touche à sa fin.”

Et tant pis si, pour cela, il faut détrousser le cadavre encore tiède d’un ami, arracher au marteau les dents en or de son frère mort ou vendre son corps. Tant pis si, pour libérer quelques instants son esprit dans un monde où l’imagination n’a plus la force d’exister, un avortement sanglant prend des airs de divertissement. “Notre propre vie est déjà tellement triste, mais devoir vivre les uns avec les autres, assister malgré soi aux agissements des autres, c’est ce qu’il y a de pire : patauger dans la saleté, tant de laideur, sans moyen de s’échapper.”

Poussés dans leurs derniers retranchements, les personnages éclaboussent ces pages de leur cynisme implacable, leur empathie perdue, le froid pragmatisme qui étouffe leurs sentiments. “Il n’y a pas de place pour la pitié. Pas dans ces circonstances. Celui qui est malade doit mourir. Les malades sont des parasites. Plus vite on s’en débarrasse, plus les autres ont une chance de s’en tirer.” Seule règne la peur d’être le prochain. Ranek, qui traverse cette Nuit de cendres comme une ombre fragile, doit apprendre à vivre dans l’horreur, sa conscience asphyxiée dans la lâcheté et l’égoïsme. Pourtant, contre toute attente, l’humanité résiste, s’arc-boute, s’accroche jusqu’à s’en casser les ongles. “Même chez nous, le bonheur existe. Le bonheur de celui qui grelotte et trouve une couverture. Le bonheur de celui qui a faim et trouve un peu de pain. Et le bonheur de celui qui est seul et trouve un peu d’amour.” Un chef-d’œuvre ahurissant d’Edgar Hilsenrath. Un de plus.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, janvier 2012, 550 pages, 25 euros. Avec, une fois encore, une couverture magnifique de Henning Wagenbreth.

RENCONTRE AVEC FRANCESCO DE FILIPPO / Dans l’engrenage de la mafia

Francesco De Filippo Luciano del Castillo Offense MetailieEn 2007, Le Naufrageur scrutait sans faillir les souterrains glauques de l’Italie moderne, dans les pas du jeune Pjota, immigré albanais broyé par la violence et la prostitution. Avec L’Offense, dont nous avions parlé il y a quelques semaines, Francesco De Filippo nous entraîne cette fois dans les rangs de la Camorra, la mafia napolitaine qui régit des quartiers entiers de la ville, et à qui personne ne semble pouvoir résister. Un roman intense, dur et hypnotique, à l’image de l’insaisissable cité dominée par le Vésuve. De passage à Paris, Francesco De Filippo nous raconte sa ville natale.

A travers la vie de Gennaro, embringué malgré lui dans la Camorra, vous montrez que les victimes de la mafia napolitaine peuvent aussi être du “mauvais” côté. Pourquoi être parti de ce point de vue original ?

Je voulais montrer ce que c’était d’être un jeune homme normal et de vivre dans un quartier tenu par la Camorra. Personne ne peut être indépendant sur son territoire : même si tu veux tranquillement devenir mécanicien ou employé de banque, tu es forcé de devenir membre du clan. Gennaro n’est pas un homme violent, il est incapable de tuer, il n’a pas la cruauté pour le faire. Mais il peut tout de même faire d’autres choses…

Aux yeux de Gennaro, la Camorra est « une force contraire qui de toute façon était et serait toujours plus forte que [lui] ».

L Offense Francesco De Filippo Metailie couverture QuadruppaniJour après jour, ce jeune père de famille s’embourbe dans une vie qui ne lui appartient pas. Ca commence par des petits délits, des choses sans conséquences, comme lorsqu’il devient le prête-nom de sociétés qu’il ne connaît même pas. Mais peu à peu, il touche à la drogue, à la prostitution, et devient un bandit presque sans s’en rendre compte, en gardant une certaine forme d’innocence. Il y a peut-être un espoir pour lui, mais il faudrait qu’il échappe à Naples.

Normalement, l’homme a le choix de devenir bon ou mauvais. Or on a l’impression qu’à Naples, les dés sont pipés.

Dans L’Offense, je décris seulement un aspect de Naples : le pire. Mais le livre est dédié à tous les Napolitains honnêtes, d’autant que c’est très compliqué de le rester là-bas. Par exemple, à Paris, il y a des règles et des lois, donc il suffit de les suivre pour être honnête. A Naples c’est autre chose. Tu as besoin d’argent ? On t’en donne. Tu as besoin d’un travail, pour toi, ton fils, ta sœur ? On t’en trouve. Et sans t’en rendre compte, c’est déjà trop tard, te voilà  débiteur de la mafia. Quand quelqu’un vient chez toi pour t’obliger à payer le tribut, qu’il viole ta fille ou brûle ton magasin en cas de refus, c’est autrement plus difficile de dire non. C’est pour ça que quand tu croises des gens honnêtes à Naples, ils sont vraiment honnêtes, jusqu’au bout des ongles. Ce sont presque des fondamentalistes de l’honnêteté. Lire la suite

Un nommé Peter Karras, de George P. Pelecanos – éd. Points

un nomme Peter Karras George P Pelecanos points seuil poche couvertureA la lisière du roman noir et du roman historique, l’œuvre de George Pelecanos s’attache à dresser, livre après livre, le portrait de sa ville natale : Washington. Premier pan de sa tétralogie consacrée à la capitale fédérale des Etats-Unis, Un nommé Peter Karras parcourt les avenues géométriques de D.C., des années 1930 à la fin des années 1950. Immigrants de la deuxième génération, Peter Karras le Grec, Joe le Rital, Mike le Polonais ou Su le Chinois sont les premiers de leur famille à naître sur le territoire américain. Ils grandissent pendant la crise économique, font la guerre pour libérer l’Europe d’Hitler ou combattre les Japonais dans le Pacifique, et vivent le bouleversement d’une ville qui, en quelques années, voit sa population monter en flèche, tout comme l’alcoolisme et le chômage. Sans parler de la violence qui s’aggrave, chaque bande voulant affirmer son contrôle sur les quartiers. La tentation de l’argent facile appâte Peter et Joe, qui se mettent à frayer avec les cadors locaux.

Des restaurants grecs (qui ne servent presque que des Noirs) aux bordels chinois (qui ne proposent que des prostituées blanches), en passant par les bouges nègres et leur jazz si bruyant, Karras le Spartiate déambule dans cette cité cosmopolite, où l’on a l’impression de changer de continent en traversant la rue, à l’inverse des ghettos new-yorkais, cloisonnés. Un nommé Peter Karras explore les dessous la capitale américaine, à des années-lumière des colonnes marbrées de la Maison Blanche. Histoire d’amitié, histoire de vengeance, histoire de famille, ce roman noir à l’ampleur majestueuse repose sur des sentiments rudimentaires. L’intrigue est épurée, Pelecanos s’appliquant à travailler ses personnages, à capter l’essence de Washington. Pour trouver sa place dans l’Eldorado du XXe siècle, à l’époque où la boxe est encore le sport-phare, ses habitants tentent de marquer leur territoire, s’échinant à lutter contre l’inéluctable dénouement qui les guette. “Parfois, il faut bien se battre pour quelque chose. Essayer, du moins.” Un polar sec et hiératique, aux airs – logiquement – de tragédie grecque.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, édition de poche, 450 pages, 7,80 euros.

Hitler, de Shigeru Mizuki – éd. Cornélius

Hitler Shigeru Mizuki cornelius couverture mangaEn 1943, l’armée japonaise débarque en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Envoyés à la mort par leur hiérarchie méprisante, acculés par l’armée américaine au milieu d’un paysage aux faux airs de paradis, les soldats de l’empereur vont vivre un cauchemar. Shigeru Mizuki, malade, blessé, amputé du bras gauche, fera partie des rares à s’en tirer. Trente ans après les faits, devenu un auteur de manga à succès, il revient sur ce douloureux passé dans Opération mort, charge émouvante contre l’absurdité de la guerre et le traumatisme de la survie, publiée par Cornélius en 2008. Or, parallèlement à l’écriture de ce manga, il se lance également dans une biographie d’Hitler, qui paraît au Japon en 1971. Inquiet du renouveau du nationalisme japonais à la fin des années 1960 et de l’autoritarisme d’un pouvoir qui a violemment réprimé le mouvement étudiant, Mizuki pense sa biographie comme un objet pédagogique, destiné à lutter contre les penchants révisionnistes. Mais également, plus ou moins consciemment, l’ouvrage devient le moyen d’enquêter sur les blessures de son propre passé. Qui était Hitler ? Comment est-il devenu le monstre qui, indirectement, envoya le jeune soldat Mizuki à l’abattoir ?

Sans hargne, mais avec un souci de précision quasi documentaire, le mangaka s’applique à retracer la vie du Führer : étudiant raté, artiste frustré, chômeur bohème à l’ego surdimensionné, ou tête brûlée pendant la Première Guerre mondiale. Puis, presque par hasard, il s’engage dans un parti minable, rassemblant une douzaine d’adhérents et quelques dilettantes – “Qui aurait pu prédire que ce ramassis de branquignoles mettrait un jour l’Europe à sa botte ?” Si le récit centré sur Adolf Hitler écarte certains pans de sa personnalité, comme par exemple sa haine des juifs, juste évoquée à la fin (mais en deux images inoubliables), Mizuki va à l’essentiel sans jamais tomber dans la caricature. Avec une concision et une clarté remarquables, il rassemble les pièces du puzzle pour tenter de cerner les événements qui forgent Hitler, jusqu’à former un portrait plein de subtilité et d’ambivalence. A l’image de la relation malsaine que noue le dictateur avec Geli, sa nièce mineure, qu’il aime et couve tellement que pour lui échapper, elle optera pour le suicide.

hitler shigeru mizuki extrait cornelius mangaPour rendre compte des fluctuations de son personnage ridicule et charismatique, qui emprunte ses idées (ou sa moustache) à ceux qui l’entourent jusqu’à se contredire, Mizuki s’appuie sur son formidable sens graphique. La moustache, les yeux, la bouche ou les vêtements d’Hitler sont autant de détails sur lesquels il s’appuie pour signifier toute l’outrance d’un homme caractériel, pleurant, gémissant, rouspétant, toujours sur le point de basculer dans la folie. Déjà aperçu dans Opération mort, le réalisme quasi photographique des décors expressionnistes prophétise l’horreur à venir, cristallisée dans une Allemagne désincarnée, comme dénuée de vie. Seul espace où Mizuki laisse transparaître une pointe de fantaisie, les images allégoriques qui marquent le début de chaque chapitre ajoutent encore à l’atmosphère macabre. Didactique et ingénieusement menée, cette biographie audacieuse rappelle ce que beaucoup dissimulent derrière sa diabolisation : Hitler n’était qu’un homme comme les autres, et le nier serait la meilleure manière reproduire les mêmes erreurs.

Traduit du japonais par Yukari Maeda et Patrick Honnoré, octobre 2011, 296 pages, 25 euros.

Anesthésie générale, de Jerry Stahl – éd. Rivages

Anesthesie generale Jerry Stahl Rivages Thriller couvertureIl devient de plus en plus rare de croiser des romanciers américains aussi dingues que Jerry Stahl. D’autant que lui semble, à chaque livre, aller encore plus loin que dans le précédent, pulvérisant les barrières de la bienséance et du bon goût avec une insouciance provocante. Cette fois, Manny Rupert, ex-flic et ex-drogué devenu détective que l’on avait déjà rencontré dans A poil en civil, est chargé d’identifier un détenu de quatre-vingt-dix-sept ans qui se prend pour Josef Mengele, docteur sadique qui régna sur le camp de concentration d’Auschwitz. Et pour vérifier que le vieux nazi est bien celui qu’il prétend, le voilà catapulté animateur d’un stage sur l’addiction au cœur même de la prison de San Quentin, prison dans laquelle, en plus d’un potentiel SS inoxydable, il va croiser des juifs nazis, un maton transsexuel, un rasta du FBI, des gangs mexicains ou un révérend pornographe et son cheptel de putes chrétiennes vierges. Ainsi que son ex-femme, évidemment, pour que la fête soit parfaite.

Pourtant, malgré ce cocktail délirant de nazisme, de sexe, de prison et de n’importe quoi, sorti du cerveau malade d’un scénariste de film de série Z, Anesthésie générale, excessif jusqu’à, parfois, se répéter un peu, ne tourne jamais à la bouffonnerie vaine. Derrière l’outrance clownesque de son odyssée déglinguée se cache un roman extrêmement érudit, d’une acuité dérangeante. L’humour cru, les parenthèses grotesques et le ridicule des situations permettent à l’auteur de s’approprier ce symbole ultime de l’horreur nazie qu’est Josef Mengele – il fallait oser.

Mais surtout, il n’en fait pas un simple épouvantail grand-guignolesque : Mengele permet à Jerry Stahl de se servir du IIIe Reich comme d’un miroir déformant pour révéler le racisme et l’autoritarisme ataviques des Etats-Unis. Il rappelle par exemple l’admiration d’Hitler pour cette Amérique capable de stériliser les “inadaptés”, d’utiliser les Noirs ou les détenus comme des rats de laboratoire ou, après la guerre, de récupérer tous les scientifiques nazis en tirant un trait sur leurs exactions. Et de continuer, aujourd’hui encore, à prôner des valeurs pour le moins douteuses, par le biais de cette télévision où semblent régner les éditorialistes conservateurs, intégristes, racistes (que Stahl cite à tout va – bravo au traducteur pour ses notes pointues).

“Il n’y a pas de pays. Il n’y a pas de guerres. Il n’y a que des gardiens, qui dirigent le monde, et des prisonniers, qui le peuplent. Une nation mène toutes les autres : la république du fric.” Charge désespérée contre le cynisme écoeurant de l’argent, bordée d’injures contre l’hypocrisie de la morale, électrochoc pour sortir les Etats-Unis, mais aussi les autres, de leur ignorance (“La seule raison pour laquelle les Américains sont tellement satisfaits d’eux-mêmes, c’est qu’ils ne connaissent rien à leur propre histoire”) : Anesthésie générale est tout cela à la fois, et même plus. Un monument de subversion.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexis G. Nolent, août 2011, 490 pages, 22 euros.

Lucky in Love, tome 1, de George Chieffet & Stephen DeStefano – éd. Cà et là

Pulpeux, bondissants, polissons, les graphismes de Lucky in Love attirent immédiatement l’attention. Dans la lignée de Betty Boop et des dessins animés d’avant-guerre, Stephen DeStefano impose une esthétique surannée très originale, rendue plus charmante encore par le papier jauni. C’est dans ce cadre enfantin que s’anime Lucky, jeune italo-américain fasciné par le cinéma, les avions et les jolies pépées, qui se voit déjà en haut de l’affiche. Malheureusement, ses rêves d’adolescent sont mis à mal par sa timidité, d’autant qu’à cause de sa petite taille, personne ne le prend au sérieux. Loin d’être le seigneur des airs qu’il imaginait, Lucky le nabot traverse la Deuxième Guerre mondiale sans vraiment la vivre, relégué aux seconds rôles et seulement accaparé par ses complexes et ses frustrations sexuelles. D’abord légère et humoristique, teintée d’érotisme, l’intrigue se voile peu à peu. Alcoolique et mythomane, Lucky survit chez ses parents grâce à un boulot rébarbatif, frustré de voir comment ses fantasmes se sont brisés. Alors que dans la première partie de l’album, son personnage semblait manquer de consistance, il prend, avec l’âge, une plus grande épaisseur. L’amertume grandissant, le récit se détache progressivement des dessins guillerets, le décalage engendré mettant ironiquement en relief la déception de Lucky face au fossé qui se creuse entre ses espoirs et la froide réalité. Un album ambivalent, qui raconte d’une manière singulière les Etats-Unis des années 1930-1950.

> Pour télécharger un extrait de l’album : cliquez ici.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, mars 2011, 120 pages, 14 euros.

La Plaine du Kantô, tome 1, de Kazuo Kamimura – éd. Kana

Loin de l’agitation des grandes villes nippones, Kazuo Kamimura choisit de situer son intrigue dans la région de Chiba, le “grenier de Tokyo”, région agricole aux paysages bucoliques. Dans un contexte bancal, où la fin de la Seconde Guerre mondiale laisse place à l’incertitude et à l’inquiétude, le petit Kinta doit grandir, soutenu par son sage grand-père. Derrière le schéma classique du récit initiatique, Kamimura se sert de son jeune héros pour composer une fresque osée du Japon d’après-guerre. Grâce à une galerie de personnages étranges, parfois même incongrus, il décrit les difficiles conditions de vie de la population. On découvre un pays sans repères, animé de sentiments contradictoires : nostalgie, colère, lassitude, frustration, tandis que les occupants américains considèrent les Japonais comme un “peuple de barbares”.

Toujours très présent dans l’œuvre de Kazuo Kamimura, l’érotisme se fait ici plus discret. Les scènes de sexe deviennent la métaphore d’une nation désorientée et désormais sous la coupe des Etats-Unis. Le travestissement du petit Ginko, le meurtre d’une femme pendant qu’elle faisait l’amour ou le cas de cet acrobate qui se vend pour quelques tablettes de chocolat, reflètent la confusion d’une époque déréglée, où les gens peinent à trouver leur nouvelle place. C’est le monde à l’envers : les yakusas participent grandement à la reconstruction, tandis qu’à l’école, les professeurs, totalement perdus, ne savent plus vraiment ce qu’ils doivent enseigner à leurs élèves. Portée par un dessin racé, au découpage un peu plus sobre qu’à l’accoutumée, cette trilogie de 1976, en partie autobiographique, possède en plus toutes les qualités inhérentes aux mangas de l’auteur de Lady Snowblood. Une fois encore, il n’y a plus qu’à se laisser porter.

Traduit du japonais par Samson Sylvain,  janvier 2011, 400 pages, 18 euros. Tome 2 paru en avril 2011.

A LIRE > Un autre manga sur l’après-guerre au Japon : Une vie dans les marges, de Yoshihiro Tatsumi.

Les Oncles de Sicile, de Leonardo Sciascia – éd. Denoël

“Tous les ouvriers agricoles et les mineurs de soufre, tous les pauvres qui vivaient d’espoir (…) appelaient oncle les hommes qui apportaient la justice et la vengeance, le héros et le chef de mafia, et l’idée de la justice brille toujours dans l’incantation des pensées de vengeance.” Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, Leonardo Sciascia ne s’attaque pas, cette fois, à la mafia sicilienne. En quatre longues nouvelles, presque des petits romans, il balaie l’Histoire moderne de la Sicile. De Quarante-huit, qui retrace l’évolution d’un bourg tenu par un baron et un évêque sournois jusqu’à l’unification italienne en 1860, à La Mort de Staline, un siècle plus tard, Leonardo Sciascia raconte une Sicile frustrée qui semble ne jamais parvenir, quelle que soit l’époque, à s’émanciper de la domination d’une élite tyrannique et réactionnaire.

Tantôt nanti de sa verve tragicomique, tantôt armé d’une ironie plus cinglante, lorsque le désenchantement l’emporte sur l’humour, l’auteur du Jour de la chouette brocarde l’hypocrisie, mal insidieux qui englue l’île dans un schéma archaïque. Hypocrisie des hommes d’Eglise qui “sentent d’où vient le vent et mettent les voiles” et des bigots étroits d’esprits, toujours prompts à soutenir le puissant face au faible. Hypocrisie de la bourgeoisie ou de la vieille noblesse, qui se comportent face à Garibaldi en 1860 comme face aux libérateurs américains en 1943 : avec un excès de zèle fallacieux qui dissimule mal leur soutien à l’ordre et à l’autorité. Hypocrisie des idéologies enfin qui, lors de la Guerre d’Espagne, envoient les soldats italiens combattre leurs frères espagnols, ouvriers opprimés et mineurs exploités, tout comme eux.

Le génie de Sciascia réside dans sa faculté à emboîter les perspectives. La situation locale est mise en regard avec celle de l’Italie tout entière (Quarante-huit), avec l’Espagne en pleine guerre civile (L’Antimoine), avec les Etats-Unis et les exilés siciliens qui y vivent (La Tante d’Amérique), ou même avec la situation politique internationale (La Mort de Staline). Loin de se limiter au territoire insulaire, chacun de ces récits écrits entre 1958 et 1960 trouve immanquablement une résonance forte avec toutes les luttes sociales et politiques du XXe siècle – voire du XXIe. L’élégance de l’écriture et l’épaisseur des personnages parent la colère qui nourrit ce recueil d’une force littéraire peu commune. A l’image de L’Antimoine, plongée dans l’horreur absurde du conflit espagnol à travers les yeux d’un mineur sicilien devenu soldat fasciste, ces quatre nouvelles marquent autant par la richesse de leur réflexion que par leur densité romanesque, vibrante.

Réédition, traduit de l’italien par Mario Fusco, février 2011, 324 pages, 20 euros.

POURSUIVRE AVEC > un autre ouvrage de Leonardo Sciascia : La Disparition de Majorana.

Une vie dans les marges, volume 1, de Yoshihiro Tatsumi – éd. Cornélius

Autobiographie d’un des plus grands auteurs de la bande dessinée japonaise, Une vie dans les marges est aussi, et même surtout, un grand livre. Yoshihiro Tatsumi veille à conserver une distance avec son sujet, distance matérialisée par l’utilisation de la troisième personne au lieu du traditionnel “je”, et ne s’égare jamais dans un récit intime qui ne risquerait d’intéresser que ses fans. Au contraire, porté par une maîtrise narrative et graphique impressionnante, Une vie dans les marges s’avère passionnant de bout en bout. Edifié en plusieurs strates, l’ouvrage raconte en fait, au-delà de la destinée de Tatsumi, l’histoire d’un art, le manga, ainsi que celle d’un pays, le Japon. Ravagé par la Seconde Guerre mondiale, abasourdi par le choc nucléaire, l’archipel nippon vit une pénible reconstruction. Son indépendance est mise entre parenthèses par la tutelle américaine ; une victoire sportive ou un scientifique récompensé par le Nobel deviennent alors autant d’occasions pour Tokyo de relever la tête. Car ici, tout manque, des produits de première nécessité à l’essence, qui oblige les transports en commun à revenir au charbon. A travers les difficultés de sa famille, les embrouilles de son père pour récupérer quelques billets ou la maladie de son frère qui ne peut bénéficier de médicaments trop coûteux, Tatsumi recompose cette époque bâtarde, entre progrès et frustration. L’évocation d’événements historiques précis, disséminés au fil de l’intrigue et dessinés avec un réalisme pointilleux, complète le tableau, comme des collages qui saisiraient sur le vif les images de ce renouveau.

Composante culturelle importante de l’après-guerre, le manga connaît alors un essor formidable. Pas étonnant que Yoshihiro Tatsumi, adolescent lorsque ce mode d’expression connaît son âge d’or, décide d’en faire son métier. Après avoir remporté quelques concours de dessin, sa rencontre avec Osamu Tezuka décuple sa passion, le créateur d’Astro Boy prenant même sous son aile l’aspirant mangaka. Au fil des mois, le futur auteur de l’inoubliable L’Enfer découvre le dur monde de l’édition, souffre de la jalousie de son frère, progresse grâce à l’émulation de ses collègues. Abreuvé par le cinéma, il ne cesse de vouloir repousser les limites de sa discipline : il veut grandir en même temps que son art. L’éditeur Cornélius a enrichi ce livre de nombreux compléments pédagogiques, qui font de cette Vie dans les marges une palpitante histoire de la bande dessinée nippone. Histoire qui connaîtra bientôt un tournant, lorsque Tatsumi créera le gekiga, le manga pour adultes, et deviendra l’un de ses plus fameux représentants.

Traduit du japonais par Nathalie Bougon et Victoria Tomoko Okada, mars 2011, 456 pages, 33 euros.

A LIRE > Un autre manga sur l’après-guerre au Japon : La Plaine du Kantô, de Kazuo Kamimura.

Guide historique d’Auschwitz, de Jean-François Forges et Pierre-Jérôme Biscarat – éd. Autrement

Traiter d’Auschwitz par le biais d’un guide, l’idée peut surprendre. Elle s’avère pourtant d’une grande pertinence. La fonction première du guide, être un compagnon pratique ou un outil concret, permet en effet de contourner le symbole, de surpasser l’indicible horreur qui pèse sur notre compréhension d’Auschwitz, pour se pencher sur ce que fut, réellement, Auschwitz. Ainsi, ce livre singulier souhaite lutter contre ce que Jean-François Forges appelle la “déréalité d’Auschwitz” : presque 70 ans après les faits, au fur et à mesure de la disparition des témoins directs, Auschwitz-Birkenau ne doit pas devenir une entité floue, quasi fictionnelle. Camp de concentration, camp d’extermination, centre d’expérimentation, mais aussi véritable colonie SS, avec ses logements, sa salle de concert ou son cinéma : parcourir Auschwitz, c’est mettre le doigt sur un univers paradoxal, mal connu, aux airs de déconcertante cité utopique nationale-socialiste. A côté des usines de morts mues par une effroyable exigence d’efficacité, s’étalaient par exemple exploitations agricoles et domaines industriels, faisant du secteur un endroit contradictoire, à la fois lieu de mort et lieu de vie. Jusqu’à l’absurdité, comme le raconte le survivant Jacques Strouma, désemparé face à l’“invraisemblable” mentalité des nazis, capable de torturer les prisonniers mais aussi de les soigner dans un hôpital “où on vous anesthésiait pour ne pas vous faire souffrir”.

Mine d’informations inépuisable, le guide dessine une image des camps d’Auschwitz au plus près de la réalité, décrivant non seulement le processus de destruction humaine qu’ils renfermaient, mais aussi tout le fonctionnement de cet ensemble protéiforme, projection extrême de l’idéologie nazie. En regard, la dernière partie, consacrée à l’histoire de la Cracovie juive, permet d’inscrire Auschwitz dans une perspective plus large. Les photographies de Léa Eouzan, sans fioritures, étoffent idéalement le texte, précis, limpide et très érudit, tandis que les références culturelles, les citations littéraires ou les témoignages de survivants lui apportent une dimension profondément humaine.

En parvenant à concilier la souplesse d’un guide et la richesse d’un livre d’histoire, la rigueur scientifique et la force des voix des victimes de la Shoah, le Guide historique d’Auschwitz pose un regard nouveau sur un sujet à propos duquel on pensait que tout avait déjà été dit. Et remplit brillamment son rôle pédagogique et mémoriel, en écho à la mise en garde de Piotr Cywinski, directeur du musée Auschwitz-Birkenau :“Si un jour Auschwitz paraît muet, c’est que nous serons devenus sourds.”

Préface de Piotr Cywinski. Janvier 2011, 290 pages, 22 euros.

Mascarade, de Gabriel Chevallier – éd. Le Dilettante

De Gabriel Chevallier, on ne se souvient plus de rien, ou presque. Juste d’un Clochemerle, roman satirique dépeignant les déchirements de deux France, l’une laïque et l’autre catholique. Amusant, ce texte reste pourtant bien en retrait de ceux qu’il a éclipsés, et que l’on redécouvre peu à peu grâce au Dilettante. L’an dernier, la réédition de La Peur (1930), sur l’horreur quotidienne d’un soldat de la Première Guerre mondiale, avait révélé un écrivain que l’on ne soupçonnait pas. Mascarade, recueil de cinq nouvelles paru en 1948 prouve définitivement que Chevallier vaut mieux que son image d’auteur de seconde zone.

Le premier récit, Crapouillot, s’attaque encore à la guerre 1914-1918. Seulement cette fois, Chevallier change complètement de point de vue par rapport à La Peur : en optant pour un humour corrosif, il dresse le portrait grinçant d’un colonel autoritaire qui “veut des morts” pour tenir à jour ses statistiques, et se préoccupe moins de la vie des soldats que de son avancement. La tonalité outrancière, appuyée par un argot très expressif, rend plus terrible encore la description des tranchées, le vacarme des obus, l’écrasante présence de la mort, l’absurdité des combats ou les stratégies absconses du commandement.

“Dans un décor comme brûlé par l’acide et les gaz. Pour paysage, d’immenses mares de purin humain où baignaient les macchabs, dans une odeur puissante qui mariait le vomis, les chiottes et la morgue. Et ça tonnait, ça giclait, ça tombait de partout, la sacrée ferraille éventreuse. Ca vous tombait dessus ou à côté.” (page 79)

Violente diatribe contre “la plus formidable connerie des temps modernes”, cette longue nouvelle confesse toute l’amertume d’un homme envoyé au fond des tranchées dans sa jeunesse qui a vu, à l’âge mûr, resurgir la folie meurtrière en 1939. Cette lassitude quant à l’espèce humaine, qui confine parfois à la misanthropie, parcourt tout le recueil. Gabriel Chevallier ne cesse de tomber les masques des citoyens lambda, de creuser les histoires de famille, de pointer du doigt le cynisme et la cruauté des relations humaines, la fameuse mascarade. La vieille chouette pétomane dont la mort réjouit toute sa famille (Tante Zoé), ou le Français chauvin et rebelle qui se retourne aussi sec et se met au service de l’occupant allemand par facilité (Le Sens interdit) montrent à quel point Chevallier excelle dans l’exercice du portrait ironique. Ainsi, dans Le Perroquet, éclate tout le désillusionnement de l’auteur : un pauvre type passablement médiocre, commet un crime crapuleux, tuant une vieille à coups de marteaux. Effrayé par la perspective de son arrestation voire de son exécution, il décide de se fondre au mieux dans le moule de la société, pour ne pas se faire remarquer. Le voilà devenu le Français modèle.

“Il honorait la loi, l’ordre et la police comme peu de Français savent le faire. Il honorait la famille et la patrie, saluait avec ferveur le drapeau, admirait les puissants, reconnaissait la nécessité des hiérarchies et de la soumission aux élites. (…) Son crime l’avait enrichi de bons sentiments.” (page 169)

Par le biais de ce texte noir aux antipodes des canons du genre policier, Chevallier ridiculise le Français moyen, l’obéissance et la tiédeur, en faisant d’un assassin le citoyen rêvé des sociétés modernes, glorifiant le conformisme et la soumission. Meckert ou Manchette ne sont pas loin. Chevallier prête même à son personnage un discours insolite, mi-anarchiste, mi-provocateur, et ose mettre sur le dos de la police les forfaits des hors-la-loi (“Si les assassins étaient moins traqués, peut-être que beaucoup ne récidiveraient pas”).

Charge violente contre les faux-semblants d’un monde dirigé par les lâches, les orgueilleux et les traîtres, Mascarade est un livre drôle, féroce et désabusé, qui confirme ce que La Peur avait avancé : il faut lire Gabriel Chevallier.

Réédition, octobre 2010, 320 pages, 22 euros.