Le Chercheur fantôme, de Robin Cousin – éd. Flblb

Le Chercheur fantome Robin Cousin Flblb Les MachinesUn huis clos, une organisation mystérieuse qui semble jouer avec les scientifiques comme avec des rats de laboratoire, un occupant que personne n’a jamais vu, une machine qui prédit l’avenir et des cadavres qui commencent à s’amonceler… Avec beaucoup d’adresse, Robin Cousin confectionne une sorte de thriller savant, tout en conservant un ton léger – quelque part entre les Dix petits nègres et un jeu de pistes dont on ne connaîtrait pas toutes les règles. Au cœur d’une impénétrable Fondation qui leur donne des crédits illimités pour mener à bien leurs recherches, trois scientifiques remarquent soudain que le bâtiment qui les abrite cache un confrère fantomatique, dont le travail remettrait en cause l’ensemble des mathématiques modernes. En même temps, on comprend que leur temps est compté, et que les expériences de ces chercheurs coupés du monde vont bientôt s’achever, comme une mauvaise émission de téléréalité, dans la brutalité et le chaos.

Le Chercheur fantome Robin Cousin page 30 flblbL’intrigue est bâtie autour d’un problème de mathématiques “de complexité algorithmique”, le “Graal en informatique théorique” qui se résume par cette équation : P=NP. Ne vous inquiétez pas, inutile d’avoir Bac +7 pour comprendre l’album (ni même de savoir poser une soustraction). Si faire d’un satané problème de maths le ressort d’un scénario s’avère épineux (voire malsain, quand on y pense), Robin Cousin, lui, a trouvé le parfait équilibre pour rester passionnant de bout en bout. Il maîtrise suffisamment son sujet pour parvenir à teinter son récit d’explications scientifiques toujours claires, qui rendent son Chercheur fantôme excitant, ravivant en nous cette flamme de la découverte née lorsqu’on lisait les vieux Jules Verne avec nos yeux d’enfant. Son dessin basique joue sur cette fausse naïveté : de loin, on dirait que Robin Cousin joue aux Playmobil, alors qu’en fait, son histoire, érudite, repose sur une tension croissante et un suspense écrasant. Ludique, intrigant et atypique : l’une des belles surprises de cette année.

Mai 2013, 128 pages, 18 euros.

 

LIRE UN EXTRAIT > du Chercheur fantôme : cliquer ici.

Anesthésie générale, de Jerry Stahl – éd. Rivages

Anesthesie generale Jerry Stahl Rivages Thriller couvertureIl devient de plus en plus rare de croiser des romanciers américains aussi dingues que Jerry Stahl. D’autant que lui semble, à chaque livre, aller encore plus loin que dans le précédent, pulvérisant les barrières de la bienséance et du bon goût avec une insouciance provocante. Cette fois, Manny Rupert, ex-flic et ex-drogué devenu détective que l’on avait déjà rencontré dans A poil en civil, est chargé d’identifier un détenu de quatre-vingt-dix-sept ans qui se prend pour Josef Mengele, docteur sadique qui régna sur le camp de concentration d’Auschwitz. Et pour vérifier que le vieux nazi est bien celui qu’il prétend, le voilà catapulté animateur d’un stage sur l’addiction au cœur même de la prison de San Quentin, prison dans laquelle, en plus d’un potentiel SS inoxydable, il va croiser des juifs nazis, un maton transsexuel, un rasta du FBI, des gangs mexicains ou un révérend pornographe et son cheptel de putes chrétiennes vierges. Ainsi que son ex-femme, évidemment, pour que la fête soit parfaite.

Pourtant, malgré ce cocktail délirant de nazisme, de sexe, de prison et de n’importe quoi, sorti du cerveau malade d’un scénariste de film de série Z, Anesthésie générale, excessif jusqu’à, parfois, se répéter un peu, ne tourne jamais à la bouffonnerie vaine. Derrière l’outrance clownesque de son odyssée déglinguée se cache un roman extrêmement érudit, d’une acuité dérangeante. L’humour cru, les parenthèses grotesques et le ridicule des situations permettent à l’auteur de s’approprier ce symbole ultime de l’horreur nazie qu’est Josef Mengele – il fallait oser.

Mais surtout, il n’en fait pas un simple épouvantail grand-guignolesque : Mengele permet à Jerry Stahl de se servir du IIIe Reich comme d’un miroir déformant pour révéler le racisme et l’autoritarisme ataviques des Etats-Unis. Il rappelle par exemple l’admiration d’Hitler pour cette Amérique capable de stériliser les “inadaptés”, d’utiliser les Noirs ou les détenus comme des rats de laboratoire ou, après la guerre, de récupérer tous les scientifiques nazis en tirant un trait sur leurs exactions. Et de continuer, aujourd’hui encore, à prôner des valeurs pour le moins douteuses, par le biais de cette télévision où semblent régner les éditorialistes conservateurs, intégristes, racistes (que Stahl cite à tout va – bravo au traducteur pour ses notes pointues).

“Il n’y a pas de pays. Il n’y a pas de guerres. Il n’y a que des gardiens, qui dirigent le monde, et des prisonniers, qui le peuplent. Une nation mène toutes les autres : la république du fric.” Charge désespérée contre le cynisme écoeurant de l’argent, bordée d’injures contre l’hypocrisie de la morale, électrochoc pour sortir les Etats-Unis, mais aussi les autres, de leur ignorance (“La seule raison pour laquelle les Américains sont tellement satisfaits d’eux-mêmes, c’est qu’ils ne connaissent rien à leur propre histoire”) : Anesthésie générale est tout cela à la fois, et même plus. Un monument de subversion.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexis G. Nolent, août 2011, 490 pages, 22 euros.

L’Art de choisir sa maîtresse, de Benjamin Franklin – éd. Finitude

L Art de choisir sa maitresse Benjamin Franklin Finitude couvertureBenjamin Franklin était tout de même un sacré rigolo. Quand il n’était pas occupé à inventer le paratonnerre ou à participer à la rédaction de la toute nouvelle Constitution américaine, il écrivait des lettres. Beaucoup de lettres. A ses amis d’abord, par exemple pour leur conseiller de choisir une maîtresse vieille, en détaillant, dans une brillante argumentation en sept points, pourquoi une femme âgée est infiniment plus enviable qu’une beauté fraîche. Mais il aimait aussi à écrire aux journaux, s’insinuant dans le courrier des lecteurs avec ses missives signées de pseudonymes absurdes, allant même jusqu’à se glisser secrètement dans les colonnes de sa propre publication, La Gazette de Pennsylvanie. Recueil de ses lettres, mais aussi de divers écrits courts, éditoriaux ou articles restés inédits en français, L’Art de choisir sa maîtresse et autres conseils indispensables dévoile un aspect méconnu de l’effigie des billets de cent dollars.

Si certaines de ces pochades n’ont pas d’autre but que celui d’amuser la galerie, la plupart du temps, Benjamin Franklin fait de l’humour un outil précieux pour faire passer ses idées. Afin d’agrémenter ses almanachs de textes instructifs, l’humour se fait ludique, participant à l’éducation des masses, l’aidant à partager avec le peuple son amour des sciences et du progrès en cet âge préindustriel. Plus souvent, l’humour bascule dans le sarcasme, lorsqu’il raille les notables, présentés comme des menteurs ou des coureurs de jupons, ou stigmatise certaines absurdités de la société de l’époque. Indubitablement, ses meilleurs textes sont ceux dans lesquels il pousse l’ironie à son paroxysme : il propose ainsi de remercier les Anglais d’expédier leurs prisonniers dans le Nouveau Monde en leur envoyant en retour des crotales, ou suggère de castrer les colons américains pour éviter leur soulèvement. Autant de piques nationalistes révélatrices de l’atmosphère tendue vis-à-vis de la couronne britannique qui débouchera, quelques mois plus tard, sur la création des Etats-Unis d’Amérique.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) et préfacé par Marie Dupin, août 2011, 112 pages, 13,5 euros.