Rivières de la nuit, de Xavier Boissel – éd. Inculte

Rivieres de la nuit Xavier Boissel Inculte« Il est difficile d’établir avec précision ce qui précipita la lente désagrégation du monde. Le climat devenait toujours plus incertain, les cataclysmes se multipliaient ; la fonte spectaculaire des glaces annonça la débâcle. » Bref, ça sent la fin, alors la Fondation, mystérieuse organisation d’une puissance technologique et économique redoutable, inaugure sur une île du pôle Nord une sorte d’arche de Noé biologique, un grand congélateur préservant les échantillons de toutes les espèces végétales présentes sur la planète. Et elle y place son super vigile, Elja Osberg, sentinelle d’un bunker souterrain censé garantir la survie… de la vie.

Ce très court roman aux allures de longue nouvelle est construit sur l’alternance de deux points de vue différents : d’un côté, les rapports, au ton administratif, de William Stanley F., l’un des concepteurs de l’arche ; de l’autre, la voix intérieure du gardien solitaire, des années plus tard, dans les couloirs de son « jardin d’Eden glacé ». Pas de dialogue, pas de vis-à-vis. S’en dégage une impression de silence étrange, qui souligne le gouffre qui se creuse peu à peu entre ces deux voix. Car derrière l’ambition humanitaire de la Fondation, perce ici ou là, au détour d’une phrase ou d’une formule trop explicite, la réalité jusqu’au-boutiste d’un capitalisme qui tente de tirer profit de tout, même de la fin du monde (« La fonte des glaces est une aubaine, ses perspectives sont inédites et innombrables. »), et qui, en mettant à l’abri les semences des espèces végétales, se garde en réalité le droit de la breveter pour en avoir le monopole - « Nous allons pouvoir industrialiser la vie. »*

Face à cet abîme de cynisme surgit la voix du veilleur, qui comprend bientôt qu’il est le dernier homme sur terre, son fusil à l’épaule alors qu’il n’a plus personne sur qui tirer. Seul dans son frigo géant tandis que la nature reprend le dessus. « Désormais, libre et seul, je ferai corps avec la nuit. Je serai le gardien d’un tombeau où reposeraient les semences d’une nouvelle vie – ma solitude se consolerait à cet élégant espoir. » L’écriture ciselée de Xavier Boissel arrive à suggérer – et c’est là la marque des meilleurs auteurs d’anticipation – tout un monde en quelques phrases, à mettre des mots sur des sentiments extrêmes et des situations visionnaires. La fable écologique se mue alors en errance poétique, métaphore de l’homme dissous dans un monde qu’il aura lui-même anéanti pour se faire, sur son propre suicide, quelques dollars de plus.


*
Rappelons au passage quand la vraie vie, ça existe déjà, et que Monsanto a déjà breveté plusieurs semences. (Voir le film
Food Inc.)

 

Septembre 2014, 110 pages, 13,90 euros.

Quasar contre Pulsar, de Lefèvre, Beauclair & Chaize – éd. 2024

Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024Une fois de plus, les éditions 2024 nous ébahissent avec cet album beau comme une pluie d’étoiles, à l’esthétique particulièrement fantasque. Il faut dire qu’ils s’y sont mis à trois pour raconter le combat céleste qui voit s’affronter Pulsar, savant fou au cerveau cramé qui a décidé de broyer des planètes entières cellule par cellule pour remodeler le tout à son image, et Quasar le sympathique plieur intergalactique qui voyage dans l’espace et le temps en un claquement de doigts. Et ne sait pas dire non à une fille, mais ça, c’est un autre problème.

Mathieu Lefèvre écrit le scénario, Alexis Beauclair s’attache ensuite à le dessiner, avant qu’Etienne Chaize ne s’applique à y ajouter les couleurs et le décor. Le résultat s’apparente à un déferlement de tons fluo et de compositions débridées qui s’entrechoquent avec le dessin stylisé, donnant à la lecture des airs de montagnes russes. Rien n’est laissé au hasard, et l’osmose entre les trois auteurs est telle que l’on peine finalement à déceler où s’arrête l’influence de l’un et où commence celle de l’autre. L’esthétique colle à merveille avec l’intrigue échevelée de cet album de SF, qui voit le récit louvoyer entre sérieux et humour.

Capable de nous livrer des scènes impressionnantes (invasions de planètes, courses poursuites dans les coulisses de l’espace-temps) autant que des pages très dépouillées mais tout aussi bien tenues, Quasar contre Pulsar se lit comme une vraie BD d’aventure excitante, doublée d’une proposition graphique remarquable. En plus, on apprend comment quitter une fille, et ça, c’est jamais inutile.

Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024

Avril 2014, 96 pages, 17 euros.

Le Rêve du mouvement perpétuel, de Dexter Palmer – éd. Passage du Nord-Ouest

Le Reve du mouvement perpétuel Dexter Palmer Passage du Nord Ouest« Vivons à jamais dans cette île, puisqu’un père si docte, aux prodiges si rares, en fait un paradis », lâchait Ferdinand dans La Tempête pour décrire le bout de terre sur lequel Prospero le magicien vit avec sa fille Miranda. Chez Dexter Palmer, le paradis prend des allures de cauchemar. Dans ce roman-fleuve qui reprend les personnages de l’ultime pièce de Shakespeare, Prospero le magicien est devenu un inventeur génial qui vire peu à peu au dictateur mégalo. Une sorte de Willy Wonka sans le côté rigolo, un Howard Hughes fan du concours Lépine, enfermé dans sa tour d’ivoire depuis des années avec sa fille chérie qu’il séquestre pour que le monde ne la souille pas.

Mais si Le Rêve du mouvement perpétuel a gardé de nombreuses traces de Shakespeare, il doit aussi beaucoup à Isaac Asimov, voire au Magicien d’Oz. Nourri à l’esthétique rétrofuturiste qui caractérise le steampunk, il ne se cantonne pas à un genre mais ne cesse de muer au point que l’on a parfois l’impression de lire un roman gigogne, constitué de plein de petits romans bigarrés. Récit initiatique d’un jeune homme sans qualité dans une Xeroville où les robots ont commencé à prendre la place des humains, ce texte que Palmer a mis quatorze ans à écrire dégage une force peu commune. Evoque aussi bien l’amour père-fille que notre monde actuel vu à travers le miroir déformant de la science-fiction, il appréhende avec finesse le bourdonnement incessant de notre civilisation technologique. Cette civilisation où « tous les bruits du monde aboutissent au silence. »

Mais malgré la noirceur qui perce souvent et la haute tenue de son écriture, Le Rêve du mouvement perpétuel ne se départit jamais de son humour qui surgit toujours quand on s’y attend le moins, ni de son atmosphère de conte peuplé de licornes, d’androïdes, de princesses à sauver, d’inventions curieuses, de personnages hauts en couleur. De quoi imprimer sur nos rétines un enchantement enfantin, comme un pied de nez à cet « âge de la machine dans lequel les histoires n’ont plus leur place ».

The Dream of Perpetual Motion. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel et Blandine Longre, septembre 2014, 460 pages, 22 euros.

Duluth, de Gore Vidal – éd. Galaade

Duluth Gore Vidal GalaadePremière scène. Deux femmes discutent dans une voiture, Edna l’agent immobilier et une nouvelle venue dans la ville de Duluth. Soudain :

“Edna, il me semble qu’on est en train de lyncher un nègre.
- Oh, vous allez adorer Duluth ! J’en suis sûre. Nous avons de très bonnes relations interraciales, ici, comme vous pouvez le voir. Et pléthore de restaurants de nouvelle cuisine.”

En deux pages, Gore Vidal a déjà donné le ton – acide, grotesque, provocateur, ironique et foncièrement drôle – de ce texte de 1983 traduit à l’origine chez L’Âge d’homme. Duluth, c’est la ville américaine parfaite. Toutes les femmes sont belles (même si elles ne peuvent plus froncer les sourcils à cause de la chirurgie esthétique), les hommes sont des séducteurs (même s’ils ont le sexe turgide et non tumescent), les extraterrestres sont timides (ils ne sortent pas de leur soucoupe volante), les flics font bien leur boulot (même s’ils s’avèrent être des pervers nymphomanes) et les écrivains sont brillants (bien qu’ils ne lisent même pas les livres que leurs nègres ont écrits).

En bon pourfendeur de la société américaine, Vidal fait feu de tout bois, cisaillant le puritanisme ambiant à grands coups d’éclat de rire. Double parodique de la Dallas de J.R., Duluth voit sa tranquille existence rythmée par les tromperies, les mystères et les rebondissements bidons. On se croirait un peu dans la série Twin Peaks de David Lynch, avec sa musique dégoulinante et répétitive jusqu’à l’écoeurement. Le tout enrobé dans un habile jeu entre fiction et réalité, qui voit par exemple les personnages du livre avoir une vie après leur mort à Duluth, comme des comédiens qui seraient ensuite engagés pour jouer un nouveau rôle dans un autre livre ou une autre émission.

Gore Vidal pioche dans la SF, dans le polar, dans les romances à la Harlequin pour signer une charge implacable contre la bêtise humaine. Si sa vision d’une société américaine conservatrice, xénophobe et abrutie est d’une noirceur terrible, il choisit à l’inverse de l’exprimer par un rire subversif libérateur, qui laisse apparaître des dents féroces et une langue comique.

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Mikriammos, juin 2014, 350 pages, 22 euros. Préface d’Italo Calvino.

Le Système D, de Nathan Larson – éd. Asphalte

Le Système D Nathan Larson AsphalteNew York déserte. Plus personne n’ose circuler dans les rues, à part des rumeurs dignes du croquemitaine. Même le pont de Brooklyn est en ruines depuis la série d’attentats qui a tout détruit sur son passage. Ceux qui survivaient dans les décombres, une bonne pandémie de grippe s’est chargée de les achever. Aujourd’hui, ne restent que quelques milliers d’habitants affamés, sans eau ni électricité. C’est dans ce décor apocalyptique, digne d’un film de zombies ou de L’Armée des douze singes de Terry Gilliam, que Dewey Decimal se voit confier une nouvelle mission par le procureur de NYC : buter un mafieux ukrainien.

Parano, angoissé, incapable de se souvenir de son passé, hypocondriaque qui ne se sépare jamais de son savon antiseptique dont il se badigeonne sans cesse, Dewey Decimal est un tueur mi-machine de guerre, mi-paumé pathétique. Il pourrait presque sortir d’un blockbuster des années 1990 avec Bruce Willis en tête d’affiche si Larson n’en faisait pas un personnage atypique et attachant, sorte d’héritier du Montag de Fahrenheit 451 (pour son envie de sauver les livres) qui aurait troqué sa tenue de pompier pour un gilet pare-balles et un Beretta chargé. Entre le pessimisme des dystopies à la Philip K. Dick et l’ambiance du noir hard-boiled américain, l’auteur nous happe dans son univers en lambeaux qui fait évidemment écho au nôtre, porté par l’urgence de son écriture succincte. Plongez dans Le Système D, vous n’en réchapperez qu’à la dernière page (ça aussi, on dirait un slogan de film des années 1990).

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patricia Barbe-Girault, juin 2014, 256 pages, 21 euros.

Collection Dyschroniques – éd. Le Passager clandestin

La science-fiction est sans doute l’un des genres qui a le plus exploré la nouvelle. Des auteurs comme Ray Bradbury, Philip K. Dick ou JG Ballard (pour ne citer que les plus fameux) ont signé des chefs-d’œuvre de littérature et d’intelligence, souvent diffusés dans des revues spécialisées – comme Analog ou Galaxy aux Etats-Unis. Les éditions du Passager clandestin inaugurent en 2013 une collection regroupant des nouvelles d’anticipation ou de science-fiction d’auteurs moins connus, publiées dans des petits volumes fringants vendus entre 4 et 8 euros. Quatre textes composent la première fournée de cette excellente initiative.

Un logique nomme Joe Murray Leinster dyschroniques passager clandestinDrôle et sarcastique, Un logique nommé Joe, de Murry Leinster (1946) s’inquiète de notre dépendance à l’ordinateur, mettant en scène une machine zélée qui décide de résoudre tous les problèmes que le cerveau humain est incapable de solutionner. Evidemment, avides, cruels, lâches, jaloux, mesquins, les gens ne pensent qu’à voler, tromper, s’enrichir et tuer, et l’engin dévoué mène l’humanité vers la catastrophe.

Le Mercenaire Mack Reynolds dyschroniques passager clandestinEn 1962, Mack Reynolds publie Le Mercenaire, texte cynique qui dépeint un monde dans laquelle le libéralisme a été poussé à une telle extrémité que désormais, au lieu de faire des joint ventures et autres fusions-acquisitions, les entreprises se font la guerre selon des règles bien précises, le tout diffusé à la télé pour des populations grégaires bourrées d’euphorisants. En toile de fond de cette nouvelle pessimiste, une société de classe figée et une démocratie qui n’en a plus que l’emballage.

Tour des damnes Brian Aldiss dyschroniques passager clandestinQuelques années plus tard, l’Anglais Brian Aldiss imagine lui une expérience pour tenter d’enrayer la surpopulation humaine et, par la même occasion, faire progresser la science. La Tour des damnés (1968) regroupe plusieurs générations d’Indiens pauvres, enfermés dans un espace gigantesque où règnent la violence et la pauvreté.

Enfin Philippe Curval livre Le Testament d’un enfant mort (1978), glaçante confession d’un nouveau-né qui préfère se faire mourir, Le Testament d un enfant mort Philippe Curval dyschroniques passager clandestinplutôt que de vivre dans ce monde qu’il juge vain et incohérent. Le genre de texte qui vous laisse un goût amer dans la bouche, longtemps après l’avoir refermé.

Autant de récits très différents qui, en plus de leur qualité inhérente, nous amènent tous à repenser notre modernité. Qu’elles se focalisent sur l’informatique, la surpopulation ou l’économie, ces quatre visions du futur en disent long sur l’époque à laquelle elles les ont été écrites. Mais elle éclairent aussi notre présent d’une lumière dissonante et inattendue, certes venue d’hier mais toujours pugnace.

Un logique nommé Joe, Murray Leinster, traduit par Monique Lebailly, 50 pages, 4 euros.
Le Mercenaire, Mack Reynolds, traduit par H. Bouboulis et D. Bellec, 140 pages, 8 euros.
La Tour des damnés, Brian Aldiss, traduit par Guy Abadia, 110 pages, 8 euros.
Le Testament d’un enfant mort, Philippe Curval, 80 pages, 6 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur deux autres volumes de la collection “Dyschroniques” : cliquer ici.

Lavomatic, de Philippe Di Folco – éd. Stéphane Million

Lavomatic Philippe Di Folco Stéphane MillionUne journaliste qui enquête, un type mystérieux à interviewer de l’autre côté de la planète, un assassinat qui vient subitement dérégler les choses. Ca commence comme un polar, mais ça déraille aussi sec : au lieu de la scène attendue (arrivée des experts de la criminelle, interrogatoires, investigations et tout le toutim), on se retrouve cinq lignes plus tard dans une scène saphique franco-panaméenne complètement inattendue. Et ainsi de suite pendant la grosse centaine de pages de ce roman émietté, histoire d’amour erratique impossible à assouvir. Philippe Di Folco ballotte son lecteur : du polar on passe à l’érotisme, de l’érotisme on glisse vers la violence puis vers la contemplation, avant de s’aventurer dans la science-fiction et l’onirisme. Lavomatic se lit comme un rêve claudicant, dans lesquels les personnages semblent muer et changer de place de chapitre en chapitre.

Cette construction serpentine, rendue plus imprévisible encore par la chronologie floue et les néologismes de la langue, tient grâce à la force des images, des couleurs, des sensations qui affleurent sans cesse. On dirait un film dans une langue inconnue, une histoire d’amour envoûtante qu’on regarderait sans tout comprendre. Comme dans un rêve, le roman progresse en spirales, l’intrigue se torsade, les situations se répondent, les protagonistes se confondent. De cette déambulation, on retient la passion ardente qui habite les personnages, contrebalancée par cette attente langoureuse qui, de l’aéroport au lavomatic, rend ce court roman parfois si émouvant. “Situation romanesque courante : on reste là, à ne rien faire, assis sur un banc. Coincé. On pourrait mourir là, c’est fabuleux en soi.”

Mars 2013, 130 pages, 12 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur la réédition du premier roman de Philippe Di Folco : My Love Supreme.

L’Immeuble, de Mario Capasso – éd. La Dernière Goutte

L Immeuble Mario Capasso La Derniere Goutte couverturePoser un pied dans L’Immeuble, c’est tomber dans un piège étourdissant. Un dédale insensé où les escaliers sont facétieux, où les couloirs jouent des tours aux marcheurs, où les portes ne servent parfois qu’à entrer, et où les toilettes se dissimulent sous les tapis, dans les armoires à pharmacie ou parfois même à l’intérieur d’autres toilettes. Sorte de super structure insaisissable, l’immeuble en question fonctionne comme un corps vivant, se transformant sans cesse, se dévoilant par bribes, sans jamais que le tableau ne soit complet ni cohérent. La lecture devient une exploration à la logique délirante, un cheminement spongieux. Chaque page révèle une nouvelle anfractuosité, une nouvelle surprise, au point que le foisonnement de ce roman organique demande parfois que l’on s’arrête un peu, histoire de reprendre notre souffle.

Impossible de savoir comment est régi ce building-monde, qui a ses propres légendes et ses historiens : même s’il y travaille visiblement depuis un moment, le narrateur reste imprécis. Les employés semblent ne pas faire grand-chose dans leurs bureaux, les réunions sont prétextes à des débats farfelus. Ici, on est capable de mener une campagne politique pour décider du sens d’utilisation des escaliers, et ça peut même dégénérer en guerre sanglante – mais finalement assez ludique aussi. Quant à la hiérarchie, elle apparaît comme une entité floue, crainte et ignorée à la fois : “Les ordres du SUPER sont exécutés religieusement, même si nul ne sait au juste en quoi ils consistent.” A part s’envoyer en l’air et parler de foot, les hommes et les femmes ne font qu’errer, entre absurdité et fantasme.

Tout en jeux de mots, en expressions détournées, en adjectifs inattendus et en comparaisons absconses, l’écriture sonore de l’écrivain argentin Mario Capasso, formidablement rendue en français par la traductrice Isabelle Gugnon, ondule en harmonie avec les circonvolutions de l’édifice. Cette géométrie de l’impossible rappelle bien sûr Franz Kafka ou Jacques Sternberg, mais possède aussi quelque chose de Pérec, de Gébé ou de Tex Avery. Ode à la liberté et à la transgression, le fourmillement des habitants de l’immeuble devient une allégorie politique, un monument à l’imagination, à l’insouciance et l’irrévérence. “Vous autres, les plus jeunes surtout, vous devez l’imiter et ne pas renoncer à la lutte, vous devez vous risquer dans les escaliers, ne jamais perdre l’espoir d’arriver quelque part.”

El Edificio. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, novembre 2012, 280 pages, 20 euros.

L Immeuble Mario Capasso La Derniere Goutte Baladi TELECHARGER UN EXTRAIT > de L’Immeuble : cliquer ici.

Plastic Dog, de Henning Wagenbreth – éd. L’Association

Plastic-Dog-Henning-Wagenbreth-L-AssociationPlutôt que de faire de la bande dessinée avec un crayon, Henning Wagenbreth fut l’un des premiers à utiliser exclusivement l’ordinateur. Son graphisme singulier, composé de pixels, forme un univers inflexible et rigoureux où tout est géométrique. Pas la moindre courbe à l’horizon : seulement des petits cubes, des angles droits, des effets primaires et un carambolage de couleurs bruyantes dignes des jeux vidéos des années 1990, que le très beau livre cartonné imaginé par L’Association rend encore plus rigide.

Pourtant, la technique spartiate qui régit ces “24 histoires de l’âge de pierre du livre numérique” initialement diffusées en noir et blanc sur des ordinateurs de poche en 2000, puis parues en couleur dans le journal Die Zeit en 2004, ne bride absolument pas leur fantaisie effrénée. Avec sa tête de chien noir, Plastic Dog s’embarque chaque fois dans des mini histoires absurdes, joyeusement secondé par Seven, l’enfant qu’il a eu avec une sardine à l’huile, un gosse tout laid avec le même profil que E.T. Entre le Front de Libération des Arbres qui kidnappe les armoires pour les libérer du joug des humains, les robots qui tentent de prendre le pouvoir et les métiers surprenants que les chômeurs sont obligés de choisir, le quotidien de cet Anubis de synthèse n’a rien d’aisé.

Reprenant pas mal de thématiques chères à la science-fiction (la machine à voyager dans le temps, les extraterrestres…) et à sa petite sœur paranoïaque l’anticipation (l’Etat Big Brother, le triomphe d’une société de divertissement…), Plastic Dog se débat avec une ironie rugissante. Henning Wagenbreth plonge son héros de plastoc dans un monde violent empoisonné par le cynisme, où nos rêves sont entrecoupés de pages de pub. Et le plus surprenant, c’est que derrière son humour fracassant et son propos apocalyptique, l’album réussit tout de même à dégager, avec son esthétique futuriste d’il y a quinze ans, une certaine nostalgie, qui, par instants, le rend presque tendre.

Plastic-Dog-Henning-Wagenbreth-L-Association-extrait-dessinPlastic-Dog-Henning-Wagenbreth-L-Association-extrait-dessin

Traduit de l’allemand par Eugénie Pascal, octobre 2012, 28 pages, 18 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Nuit, d’Edgar Hilsenrath, dont la magnifique couverture est signée Henning Wagenbreth.

Megaskull, de Kyle Platts – éd. Nobrow

Megaskull Kyle Platts NobrowQuand Kyle Platts a colorié son livre au titre de jeu vidéo pour attardés, il y avait visiblement des soldes sur le rose fluo, le vert dégueu et le jaune urine. Sans se soucier des potentielles séquelles que ses pigments clinquants pourraient entraîner sur les yeux de ses lecteurs, le Londonien enchaîne les histoires courtes dans une veine très anglo-saxonne, qui pioche autant dans le non-sens que dans une bêtise assumée, marquée par un humour trash.

Avec son dessin acnéique aux tons acidulés qui rappelle beaucoup Matt Groening (peut-être même plus pour Futurama que pour Les Simpson), Platts met en scène un monde en loques : les filles tombent enceintes pour se faire “liker” sur Facebook, les agents du Pôle emploi de l’espace sont impitoyables avec les extraterrestres qui essaient de gruger des alloc’, et Paul le pick-up est délaissé au profit des nouvelles voitures électriques. Pour un peu, on entendrait presque résonner le rire niais de Beavis et Butt-Head à la fin de chaque récit…

Qu’il revisite la science-fiction ou ridiculise la conquête de l’Ouest, le jeune Anglais fait surtout preuve d’une causticité redoutable. Il mime l’absurdité d’une existence faite de divertissements vains et de précarité chronique, rythmée par la cruauté de l’homme envers ses semblables. Et finalement, si Megaskull apparaît obscène, c’est peut-être surtout parce qu’il attaque frontalement des sujets gênants, avec une perspicacité terrible.

Megaskull Kyle Platts Nobrow extrait dessinTraduit de l’anglais par Judith Taboy, octobre 2012, 52 pages, 10,95 euros.

Crimechien et Hors-Zone, de Blexbolex – éd. Cornélius

Crimechien Blexbolex Cornelius couvertureUne amichienne s’est volatilisée ! Costard filiforme et stetson vissé sur le crâne, notre détective est appelé en renfort. Il retrouve rapidement la disparue, assassinée et torturée, “avec des sévices prolongés incluant le non-lancer de baballe et le refus de promenade”. Pas de doute : c’est un crimechien. Mais avant même que l’investigation commence, l’émérite limier se retrouve derrière les barreaux, accusé du meurtre sur lequel il enquêtait. Tout déraille – et encore, ce n’est que le début.

Du genre noir, Blexbolex a gardé la narration à la première personne, cette voix qui tente de suivre le fil de l’enquête malgré ses errements, ses doutes et ses démons. Transposée dans une dimension incertaine, où les gens parlent une sorte de novlangue et où les animaux ont visiblement accédé au rang d’humain, la chasse au coupable prend vite des airs farfelus, d’autant que l’esthétique pétulante de Blexbolex déteint sur le récit. Dans des décors foisonnants ou minimalistes, dégoulinants ou industriels, le rouge, le bleu, le noir et le blanc rivalisent d’imagination pour faire de chaque composition un enchantement. De chaque page une fresque prodigieuse.

Hors-Zone Blexbolex Cornelius couverturePas étonnant dès lors, de voir apparaître des filles-allumettes, des mosquitos fanatiques, un nuage plein d’yeux faisant office de méchant, et une flopée de personnages pas possibles, aux tronches biscornues. Presque aussi biscornues que les rebondissements de l’intrigue. Mais derrière sa fantaisie, l’univers apocalyptique de Blexbolex inquiète. Crimechien dévoile un monde incompréhensible, infecté par la violence, l’autoritarisme et l’artifice. Hors-Zone, sa suite échevelée, qui mélange allègrement roman policier, aventure, SF ou récit de guerre, pousse le bouchon encore plus loin. Une œuvre entre parodie, folie et défouloir cathartique, qui cache en son sein une angoisse palpable.

Crimechien, 56 pages, 19 euros.
Hors-zone, 144 pages, 25 euros.

Aux armes défuntes, de Pierre Hanot – éd. Baleine

Aux armes défuntes Pierre Hanot Baleine couverture1948. Frustré d’avoir passé la Deuxième Guerre mondiale dans les geôles nazies, le sous-lieutenant Polmo s’embarque pour l’Indochine, bien décidé à revenir en héros, le torse clignotant de médailles. Avant même d’avoir débarqué en Asie, il se trouve embringué dans une sarabande déréglée, rendue plus effrénée encore par la verve de Pierre Hanot. La traversée épique sur un rafiot qui rend l’âme à Djibouti, la légion étrangère, la crasse, l’entassement, l’ennui, la folie qui guette les soldats, jusqu’à ce sapeur qui bute deux cuistots avant de retourner l’arme contre lui… Gouailleuse sans pour autant sombrer dans l’argot lourdingue “à la Audiard” que l’on subit trop souvent, l’écriture vive et sonore tire son pouvoir évocateur des images, des couleurs, des bruits qu’elle accumule. De la guerre d’Indochine, on aperçoit l’opium à gogo, les prostituées en batterie qui enchaînent soixante-dix passes par jour, les Viêts insaisissables, cachés dans les entrailles de leur terre natale, la barbarie des affrontements… Et puis soudain, ce récit mené à une vitesse folle fait un tête-à-queue.

De 1948, l’action fait un saut inattendu, et rebondit en l’an 2109. Polmo, ressuscité après un siècle et demi de congélation, découvre un monde loqueteux et cloisonné. Devenu “agent de sécurité low cost », il n’a plus qu’à pourrir parmi les rebuts de cette société masculine, où les femmes, devenues trop rares, ne sont plus qu’un lointain rêve, tandis que le sexe est désormais un concept abstrait. “Polmo n’y entrave que dalle à toute cette technologie, mais comme les chiens qui n’ont pas besoin de s’y connaître en mécanique pour aller se promener dans l’auto du maître, il y va à l’instinct”. Idem pour le lecteur. Avec une aisance étonnante, Pierre Hanot nous embarque alors dans une aventure burlesque au XXIIe siècle, nourrie à la science-fiction, à Robinson Crusoé et à George Orwell. Pastiche rocambolesque, farce subversive, Aux armes défuntes est un texte saugrenu et décomplexé, comme peu de romans osent l’être.

Février 2012, 220 pages, 16 euros.

La Véridique Histoire des compteurs à air, de Cardon – éd. Les Cahiers dessinés

La Veridique Histoire des compteurs a air Cardon Les Cahiers dessines buchet chastel couvertureUn silence assourdissant. Des ruelles vides et froides. Des perspectives infinies, rendues par un dessin précis, proche de la gravure. Lugubre comme une peinture de Giorgio De Chirico, la ville qu’esquisse Cardon semble avoir été désertée, délaissée par les odeurs de la vie, le bruit des occupants. Seuls quelques rares piétons s’y aventurent, juste escortés par l’écho de leurs pas sur le pavé. Crâne rasé, silhouette maladive, les habitants ressemblent à des fantômes rendus bossus par un boîtier fixé entre leurs omoplates.

La raison ? L’air, devenu rare, et donc cher. “Bientôt, on nous fera payer l’air que nous respirons…”, prophétisait le prêtre révolutionnaire anglais John Ball à de la fin du XIVe siècle. Sa prédiction s’est avérée, et désormais, chaque homme, chaque femme, chaque enfant trimballe, greffé sur le dos, son compteur à air. Interdiction de dépasser les quotas. Et impossible, comme le rappelle la mère de Jules, l’écolier dont nous lisons le journal intime, de dépenser l’air pour “des bêtises comme respirer des fleurs ou monter l’escalier quatre à quatre”.

La Veridique Histoire des compteurs a air Cardon Les Cahiers dessines buchet chastel extraitUnique bouffée d’oxygène dans ce quotidien suffocant, quand les finances le permettent, Emile et sa mère vont faire une promenade dans les beaux quartiers. Là où les enfants gambadent, là où l’on peut même se permettre de gâcher de l’air pour des animaux de compagnie, là où le gris minéral qui recouvre les pages est brutalement assailli par des couleurs éclatantes, à commencer par le vert radieux, vif, presque aveuglant, des parcs arborés. Le retour dans les quartiers pauvres blafards, dominés par des usines imposantes, n’en est que plus brutal. Les ouvriers triment pour pouvoir se payer le droit de respirer, la joie est devenue hors de portée de leur bourse : rien ne consomme autant d’air que le rire. Seuls les replis du cerveau peuvent, en secret, cacher quelques miettes de subversion aux contrôleurs d’air tout puissants.

Originellement paru en 1973 dans un format BD classique, l’album a été remonté, s’apparentant pour cette nouvelle édition à du texte illustré, dans un format à l’italienne idéal pour faire respirer les perspectives des paysages sépulcraux de celui qui dessine chaque semaine, depuis trente ans, les hommes politiques de dos dans Le Canard enchaîné. Imaginant une sorte de Big Brother ultime, rejeton de la logique capitaliste poussée à son extrême et de la pollution qui gangrène notre environnement, Cardon signe une fable d’anticipation maligne, dont la simplicité décuple l’éloquence. Un ouvrage aussi beau d’asphyxiant, dont la chute acérée reste en travers de la gorge.

La Veridique Histoire des compteurs a air Cardon Les Cahiers dessines buchet chastel couvertureRéédition, février 2012, 160 pages, 28 euros.

Motorman, de David Ohle – éd. Cambourakis

Motorman David Ohle Cambourakis couvertureEnfin traduit en français, introuvable aux Etats-Unis, Motorman est un livre légendaire. De son auteur, on sait peu de choses, si ce n’est qu’il fut un ami très proche de Burroughs durant les dix dernières années de sa vie. De ces pages datant de 1972, on sait simplement que tout un pan de la littérature américaine (le plus désaxé) s’en réclame – Brian Evenson, Shelley Jackson ou Ben Marcus en tête. Marcus signe d’ailleurs une introduction amusante, narrant comment Motorman faisait à l’époque l’objet d’un culte égoïste et secret de la part de ceux qui avaient eu la chance de pouvoir le lire, tandis que les autres, la bave aux lèvres, tentaient tant bien que mal de se le procurer. Et il suffit de se pencher sur les premières lignes pour, tout de suite, percevoir ce qui rend ce roman si spécial.

A la croisée de tous les genres, Motorman ne se laisse enfermer nulle part. Entre science-fiction, roman picaresque, policier (Ben Marcus parle de “polar apathique”), réalisme magique, théâtre à la Beckett ou parabole politique, David Ohle avance sans se poser de questions. Chaque ligne, chaque dialogue recèle une nouvelle surprise, qui survient soit du décor ébouriffé que l’on découvre par bribes, soit des mots eux-mêmes, pétris de néologismes ou de formules détraquées. Au milieu d’une demi-douzaine de lunes artificielles, d’hommes remplis de gelée, de l’extermination des Noirs de Chicago, de la météo devenue une moyen de manipulation des masses, des saucisses de chats et des simili-guerres sur des simili-fronts où l’on reçoit des blessures volontaires, le dénommé Moldenke tente de fuir son bourreau. Descendant du Winston Smith de 1984 et du Montag de Fahrenheit 451, Moldenke est persécuté par une sorte de Big Brother. Sans même le savoir, il enfreint les règles et, tout au long de sa quête, se retrouve à remettre en cause un système qu’il perturbe malgré lui. Et comprend, peu à peu, de quoi il retourne.“Les gens marchent sur les trottoirs, jettent à coups de pied les bécasses mortes dans le caniveau et ne posent jamais les bonnes questions au bon moment.”

Explorant le bizarre avec une désinvolture naturelle, Motorman aurait pu sembler vain, trop expérimental. Il n’en est rien. Le roman de David Ohle possède une immédiateté irrésistible. La vivacité des images, l’humour intrusif ou l’économie de l’écriture, qui nous dévoile par flashes l’horizon lointain du décor, ont sur le lecteur un impact presque physique. On comprend mieux comment plusieurs générations d’écrivains ont pu être endoctrinés.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, septembre 2011, 146 pages, 18 euros. Introduction de Ben Marcus. Couverture de Matt Tracy.

TELECHARGER L’INTRODUCTION DE BEN MARCUS > cliquez ici.

Ovnis à Lahti, de Marko Turunen – éd. Frémok

ovnis a lahti marko turunen fremok couvertureOvnis à Lahti est une sorte de magazine d’illuminés de science-fiction, recensant les apparitions extraterrestres sur le territoire finlandais, avec même, à la fin, un petit questionnaire à remplir pour témoigner de vos potentielles rencontres avec des peuplades intergalactiques. Les bandes dessinées noir et blanc qu’il regroupe semblent du même acabit. Super-héros en costume, cow-boys à la gâchette facile, peluches poilues et trucs bizarres aux formes farfelues : l’univers de Marko Turunen baigne dans une imagerie enfantine marquée par la culture populaire (Hansel et Gretel, les comics, les westerns…). Pourtant, cette insouciance n’est qu’une façade, et le choc entre l’extraordinaire et l’ordinaire est rude. En transposant ces petits personnages ludiques dans des situations très terre-à-terre, le Finlandais génère un décalage troublant qui provoque d’abord le rire : le super-héros se retrouve submergé de spams pour agrandir son pénis, le cow-boy roule en Audi et se passionne pour sa collection de figurines Pokémon, une sorte de momie malchanceuse envoie un mail de récrimination au transporteur UPS qui ne lui a pas livré un colis, etc.

Mais grâce à cette confrontation paradoxale, en même temps familière et déroutante, Marko Turunen arrive surtout à susciter des émotions qu’une approche plus “réaliste” aurait sans doute rendues plus forcées. Le petit super-héros à la tronche d’extraterrestre nommé Intrus, c’est lui. R-raparegar, la super-héroïne malade, c’est sa femme, rongée par une tumeur au cerveau. Dissimulé derrière les déguisements, les poils et les masques loufoques, Turunen conçoit une autofiction camouflée, et ose aller au plus profond de ses sentiments. Enchevêtrant enfance et âge adulte, fantasme, rêve et réalité, son univers mue d’histoire en histoire, dégageant toujours une grande fragilité. Déformées par cette imagerie légère, perturbées par l’humour détaché et la narration clinique, la violence et la mort percent avec beaucoup de pudeur, malgré la douleur contenue dans l’aggravation des symptômes de sa femme, qui, peu à peu, perd pied. Jusqu’au dénouement, brutal, mais retranscrit avec une retenue telle, qu’au lieu d’être déchirant, il en devient d’une beauté poignante.

ovnis a lahti marko turunen fremok extrait plancheovnis a lahti marko turunen fremok extrait plancheovnis a lahti marko turunen fremok extrait planche

Traduit du finnois par Kirsi Kinnunen en collaboration avec le Professeur A, janvier 2012, 254 pages, 26 euros.

 

SUR LA BANDE DESSINEE FINLANDAISE > Lire l’interview de Ville Ranta.

POURSUIVRE AVEC > Le blog OVNIS-club, de Marko Turunen et du Frémok.

Lemon Jefferson et la grande aventure, de Simon Roussin – éd. 2024

Lemon Jefferson et la grande aventure Simon Roussin 2024 couvertureAlors que l’on a tous jeté nos feutres desséchés à la fin de notre enfance, Simon Roussin, lui, a continué de s’en servir avec cette application propre à ceux qui savaient colorier sans déborder. Avec ses tons pétants et ses traces inimitables, le feutre apporte toute son insouciance à un dessin naïf, les incessants jeux de couleurs imprimant sur le récit une fantaisie psychédélique et un rythme trépidant. Tout l’album baigne dans une sorte de tendre candeur, annoncée par ce titre ingénu qui nous promet “la grande aventure”. Roussin reprend un classique : le coup du messie qui libère un peuple opprimé en prenant la tête de la résistance au tyran. L’intrigue réutilise les ficelles du feuilleton, entretenant le suspense à coups de rebondissements farfelus, d’amour impossible, de soeurs jumelles séduisantes, de “Je suis ton père”, de méchants au-nom-qui-fait-peur (le Capitaine masqué) ou de personnages secondaires improbables. Ici, les surprises rendent “abasourdi”, les hommes “s’affrontent à mort”, les ennemis sont “neutralisés” et dans les moments difficiles, le héros, “fébrile, lance un dernier regard à son infortuné camarade”. Même Tintin n’aurait pas osé.

Lemon Jefferson et la grande aventure Simon Roussin 2024 extraitFaut-il pour autant en conclure que Lemon Jefferson et la grande aventure est une simple parodie ? Non. D’abord parce que l’humour n’en est pas le ressort principal : la pointe de second degré permet à l’auteur de prendre de la distance avec les clichés qu’il revisite, et ainsi de jouer sa propre pièce avec des situations et des personnages familiers. Mais surtout parce qu’il suffit de quelques pages pour que l’on soit pris au piège. Avec ses phrases faussement désuètes à la poésie biscornue, la narration nous emmène dans des dédales de rencontres incongrues, joyeux pêle-mêle de mythologie, de SF et d’Histoire. Une bande dessinée vivifiante, d’un enthousiasme enfantin communicatif. Le même que celui qui nous faisait rêver quand, il n’y a pas si longtemps, une boîte de feutres et une feuille blanche nous suffisaient pour imaginer la plus passionnante des aventures.

Lemon Jefferson et la grande aventure Simon Roussin 2024 extrait

Novembre 2011, 72 pages, 19 euros.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Heartbreak Valley de Simon Roussin.

RENCONTRE AVEC PIERRE LA POLICE / “Des clowns dans un film porno”

nos meilleurs amis et l acte interdit pierre la police couverture chiensCe n’est pas tous les jours que l’on peut déclarer son amour à la Police. Pourtant, il est difficile de résister aux attraits de Pierre La Police, incontestablement l’un des hommes les plus drôles du monde libre. Son humour étrange et transgressif, son art de la phrase à côté de la plaque ou du rebondissement qui tourne court font de chacun de ses ouvrages un chef-d’œuvre d’absurde et de bancal. Mais derrière la bonne tranche de rigolade, La Police se livre aussi à un passionnant travail sur le langage, les rapports entre texte et image ou le conditionnement du lecteur, qu’il cherche sans cesse à surprendre, à chahuter pour mieux contrecarrer ses habitudes. La réédition chez Cornélius de Attation !, Top Télé Maximum et L’Acte interdit nous offre l’occasion de prendre cyber-contact avec l’énigmatique Pierre La Police.

Trois albums viennent donc de ressortir dans une version très différente des premières éditions. Pourquoi avoir choisi de les retravailler ?

Ces livres étaient épuisés depuis un certain temps et Cornélius avait prévu de les rééditer. Il m’est difficile et douloureux de regarder mon travail passé. J’ai toujours envie de le corriger, d’en réparer les erreurs et les imperfections, de tout effacer et recommencer. J’ai donc pensé à une solution toute simple qui consisterait à étrangler mon éditeur avec une lanière de cuir pendant son sommeil afin de régler cette question. Plutôt que de devoir effacer des indices et faire disparaître un cadavre, j’ai pensé qu’il serait peut-être plus simple de réactualiser ces livres afin de les rendre plus proches de mon travail actuel. Comme Cornélius partageait ce point de vue, nous avons travaillé de concert sur ces trois titres. L’exemple le plus radical est celui du livre Attation ! pour lequel nous n’avons gardé que 3 dessins de l’édition originale tout en augmentant le nombre de pages de 64 à 96. Il s’agit donc d’un nouveau livre s’avançant masqué sous un ancien titre.

Vos travaux reposent sur une déconstruction du langage. Vous utilisez une syntaxe presque normale, qui sera toujours subtilement déviante. D’où vient cette fascination pour les mots  ?

nos meilleurs amis et l acte interdit pierre la police extrait dessin loup de merJe trouve les perversions du langage toujours intéressantes. Parmi les motifs récurrents, il est toujours frappant d’assister au spectacle de la vampirisation des mots, lorsque ceux-ci sont littéralement vidés de leur sens pour ne laisser place qu’à des formules toutes faites et communément admises, des simplifications, des raccourcis qui mènent à d’autres raccourcis. A cet égard, j’avoue un goût certain pour l’émission Le Jour du Seigneur à la télé le dimanche matin ainsi que pour le journal de Jean-Pierre Pernaut. J’ai une bibliothèque pleine d’ouvrages compilant des noms de médicaments, de substances chimiques telles que dichlorofluorobenzène ou hydroxyphenoxypropionate, des brochures spécialisées d’une secte astrophysicienne prônant le retour au cannibalisme, des Témoins de Jéhovah, de la Scientologie, des magazines traitant de la filière bois, du fétichisme des poils sous les bras et bien sûr toute la collection des Marketing Magazine. Lire la suite

Le Dieu du 12, de Alex Barbier – éd. Frémok

le dieu du 12 alex barbier fremok feu couverture 2011Auréolé de sa légende noire, Le Dieu du 12 revient nous convertir. Paru en 1982 chez Albin Michel, l’album bénéficie alors d’une publication “très désastreuse” (c’est l’auteur qui le dit) : des pages sont montées dans le désordre, et le rendu des couleurs est saboté par des reproductions toutes aussi (très) désastreuses. Puis c’est au tour des planches originales de subir la vindicte d’une main destructrice. Sans raison apparente, un pyromane mystérieux vient un jour jusque chez Alex Barbier à Fillols (un hameaux de 149 habitants au cœur des Pyrénées-Orientales, ce qui dénote tout de même une certaine opiniâtreté) pour brûler son atelier, détruisant la quasi totalité des œuvres de l’artiste. Pourtant, trente ans après, Le Dieu du 12 est bien là, entre nos mains fébriles. Et cette fois, magnifiquement édité, reproduisant même quelques-unes des pages dévorées par le feu. Bizarrement d’ailleurs, le récit qu’il contient ressemble à une mise en abyme de cette histoire maudite.

le dieu du 12 alex barbier fremok feu couverture 2011Dans un monde passé sous la coupe des extraterrestres, la France entière est occupée, ou presque. Seule ville libre, Perpignan doit son indépendance à la puissance de son dieu, qui la protège des envahisseurs malfaisants. Enfin, puissance de son dieu, c’est vite dit : à part pour réussir ses créneaux ou faire (involontairement) apparaître des vautours dans les lavabos, sa condition divine ne lui sert visiblement pas à grand-chose. Incapable de vaincre ses ennemis, cocu et dépassé, le fameux dieu semble bien piteux au volant de sa vieille Pigeot.

A l’image de son démiurge pitoyable, l’univers du Dieu du 12 baigne dans un mélange contrasté de gravité et d’ironie. Pour un peu, on croirait que Barbier s’acharne à ridiculiser ses personnages, par exemple en les affublant de noms grotesques – le dieu s’appelle Azertyuiop, les extraterrestres les Couics. La deuxième partie de l’ouvrage fonctionne sur le même principe, mettant en scène une humanité que des machines auraient rapiécée en s’inspirant des Garçons sauvages de Burroughs. Les hommes cohabitent désormais avec… des lampes qui parlent et des armoires qui bougonnent.

le dieu du 12 alex barbier fremok feu couverture 2011Lessivées par les défauts de l’édition de 1982, les couleurs s’embourbent dans des tons ternis, les décors désincarnés ajoutant encore à l’angoisse palpable. Le jaune délavé et le vert spectral teintent l’intrigue de leur éclat obsédant. Les corps peinent à se détacher de l’ombre qui les enveloppe, puis ce sont les visages qui deviennent flous, comme si le peintre ne parvenait plus à les fixer sur le papier. De temps à autre, des incursions saugrenues viennent perturber le mal-être ambiant : un petit Mickey criard sort de nulle part, un homme tombe enceinte, des touches de rose impudiques explosent brutalement. Rythmée par les voix lancinantes des personnages, la narration semble presque irréelle, traversée par des phrases drôles et désespérées à la fois – “C’est un sale coup pour un dieu d’apprendre qu’il n’existe pas.” Le “je” du narrateur perd pied dans un délire paranoïaque, la déliquescence de l’univers qui l’entoure devenant le reflet de sa propre déchéance. Sommes-nous dans un récit de science-fiction, ou bien simplement dans la tête d’un type rongé par la folie ?

D’habitude si présente dans l’œuvre de Barbier, la pornographie passe ici au second plan. Dans un monde crépusculaire où les femmes ont disparu, le sexe n’est plus que la manifestation d’un amour évidé, d’une solitude inconsolable, d’un ennui morose (“Et nous n’avons pas grand-chose d’autre à faire que, moi décharger et lui avaler.”). Mais aussi le dernier espace où survivent, tant bien que mal, la liberté et la beauté. Possédé par une irrépressible mélancolie, Le Dieu du 12 transpire la subversion, régurgite son dégoût d’une société accablante. Surtout, il dégage un charme hypnotique, amer et incandescent, que même les flammes malveillantes n’auront pas réussi à consumer.

Réédition, mai 2011, 88 pages, 22 euros. Préface de Erwin Dejasse.

Petite sélection de bandes dessinées moites

> Démoniak – éd. Frémok (6 volumes parus)

Demoniak FremokAvec Démoniak, la bande dessinée renoue avec la mentalité libertaire, faisant du sexe le catalyseur d’une libre-pensée dissidente et violemment provocatrice. Profanateur du bon goût, l’insaisissable Démoniak puise son inspiration dans le feuilleton, dans les détournements salaces des Tijuana Bibles et dans l’exotisme des pulps pour mieux déformer l’actualité. Avec une irrévérence crasse, chaque épisode, porté par un noir et blanc perturbé par des intrusions de rouge sang, met en scène des politiques ou des célébrités au nom hypocritement déformé dans des positions pour le moins compromettantes. Scandaleux, impitoyable et terriblement excitant.

32 pages par volume, 9 euros pièce. Plus d’informations sur le site de Démoniak.

 

> Necron, de Magnus – éd. Cornélius (série en 7 volumes)

Necron Magnus CorneliusErsatz du monstre de Frankenstein, Necron est une bête musculeuse et puissamment bâtie (à tous points de vue), créée par un savant fou, ou plutôt une savante folle : Frieda Boher. Avec son homme-objet aux airs de Golem vicieux, elle s’embarque dans des aventures délirantes. Le dessin voluptueux de l’Italien Magnus fait de cette série l’une des plus drôles et des plus abouties de la bande dessinée populaire, dont l’érotisme n’a d’égal que l’insatiable énergie. Un classique, symbole de l’insouciance délurée des sixties.

Environ 220 pages par volume, 16 euros pièce.

 

> Filles perdues, de Alan Moore & Melinda Gebbie – éd. Delcourt

Après les super-héros, l’histoire ou les classiques du fantastique, Alan Moore s’attaque à Peter Pan, au Magicien d’Oz et à Alice dans une odyssée pornographique abyssale. En parfaite osmose avec les graphismes très art nouveau de son épouse Melinda Gebbie, l’Anglais bâtit une ode à l’amour et à la liberté qui, derrière sa sensualité charnelle, réfléchit sur nos tabous sans se départir de son humour coutumier. Avec, en arrière-plan, la menace imminente de la Première Guerre mondiale. Un monument de la bande dessinée pour adultes.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Capuron, 320 pages, 49,90 euros.

 

> L’Ile Panorama, de Suehiro Maruo, d’après Edogawa Rampo – éd. Casterman

Suehiro Maruo s’appuie sur un trait raffiné pour nous embarquer dans un univers tourmenté, entrelaçant érotisme et grotesque. Adaptation d’un roman de Rampo, L’Ile Panorama raconte l’usurpation d’un écrivain raté, qui prend la place de son sosie, un industriel richissime, à la mort de celui-ci. A la tête d’une fortune colossale, il entreprend alors de recréer le paradis sur terre. Sur une île percée de tunnels sous-marins, couverte de jardins luxuriants et de recoins discrets où l’on peut s’ébattre avec des nymphes, Maruo donne vie à un Eden étourdissant et sensuel. Angoissant, aussi…

Traduit du japonais par Miyako Slocombe, 276 pages, 13,50 euros.

 

> Collection BD Cul – éd. Les Requins Marteaux (3 volumes parus)

L’an dernier, les Requins Marteaux ont lancé BD Cul, pastiche des albums débauchés des années 1970. Petit format, maquette lubrique, humour salace : tout y est. L’originalité réside dans le choix des auteurs, issus de la bande dessinée indépendante et peu familiers du genre. Aude Picault a ainsi inauguré la collection avec Comtesse, récit poétique et léger dans lequel la frontière entre fantasme et réalité se brouille jusqu’à nous perdre. Hugues Micol a signé le second album de la série,  La Planète des Vülves, parodie indécente des séries Z, avant que Morgan Navarro ne prenne la suite avec l’hilarant Teddy Beat.

De 10 à 13 euros pièce.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre sélection de textes licencieux.

Rouge gueule de bois, de Léo Henry – éd. La Volte

couverture roman Leo Henry rouge gueule de boisCertains écrivains ont compris que parfois, c’est en racontant les choses autrement que l’on capte le mieux le parfum d’une époque. Léo Henry en fait partie. Pour redonner vie au bouillonnement américain des sixties, coincé entre le rêve (la conquête spatiale), la peur (la Guerre froide) et encore embrumé dans les vapeurs hippies, il choisit de concentrer une décennie d’événements au cours du chaud mois de juillet 1965. Tant pis pour la vraisemblance historique, tant mieux pour ce roman vertigineux, mené à une vitesse folle par un chauffard avec 3 grammes d’alcool dans le sang. Jusque-là auteur d’une poignée de nouvelles et de quelques scénarios pour la bande dessinée, Léo Henry décide de tout donner, et surcharge son premier roman de références diverses, de gags et, surtout, de confrontations improbables.

Construit autour de la rencontre éthylique entre l’écrivain américain Fredric Brown et le réalisateur dandy Roger Vadim dans un bouge paumé au fin fond de l’Arizona, Rouge gueule de bois mélange les genres avec démesure, entre science-fiction à la Burroughs et road trip gonzo façon Las Vegas Parano, entre Kerouac et les pulps, entre les filles aux formes généreuses de Russ Meyer et le roman noir. Sans complexe, il enchaîne les péripéties comme ses personnages enfilent les verres, convoquant pour sa fin du monde des Hell’s Angels cannibales, des morts-vivants, le FBI, des extraterrestres, Barbarella ou une secte nudiste. Loin de mettre un peu d’ordre dans ce maelström pop, l’écriture enflée et sinueuse de Léo Henry ajoute encore au désordre ambiant. Et quand l’intrigue reprend sa respiration et que tout se calme, Henry parvient même à devenir réellement émouvant, comme dans ces dernières pages qui donnent au récit une nouvelle perspective. Si Rouge gueule de bois nous perd parfois, ses quelques défauts sont vite gommés par la décharge électrique qui traverse ce roman. Révélant un auteur intrépide, casse-cou et très prometteur.

TELECHARGER UN EXTRAIT > de Rouge gueule de bois : cliquez ici.

Mars 2011, 336 pages, 18 euros.