La vie est un tango, de Lorenzo Lunar – éd. Asphalte

La vie est un tango Lorenzo Lunar AsphalteLe quartier est un monstre, la vie est un tango.” Lorenzo Lunar écrit comme on fredonne une vieille chanson. Avec un mélange de nonchalance et de nostalgie, une pointe de désenchantement et une once de joie, il répète les mêmes refrains qui viennent ponctuer ses histoires tirées du quotidien de Santa Clara. Au centre de l’île de Cuba, cette ville vit le rêve de la révolution castriste. Officiellement, en tout cas. Ici, il n’y a pas de coupures d’électricité (ou bien une ou deux fois par jour maximum), pas de prostituées (juste des femmes qui monnayent leurs charmes), pas de criminalité (mais parfois les cadavres s’entassent) et le trafic de drogue n’existe pas (à peine trafique-t-on quelques lunettes de soleil sous le manteau). Dans cet Eden de l’hypocrisie et des faux-semblants, Léo le commissaire de quartier tente tant bien que mal de mettre fin aux meurtres qui menacent la routine de Santa Clara.

Sous prétexte d’écrire un polar, Lorenzo Lunar s’attelle à décrire une société en lambeaux, notamment à travers la nuée de personnages secondaires qui apparaissent au fil de l’enquête. La vie est un tango raconte la dictature cubaine comme un tableau pointilliste, par bribes. On croise les destins brisés de jeunes filles, prostituées avec la bénédiction de leurs mères trop contentes de se faire entretenir. On suit ces policiers locaux sensibles aux rumeurs et renseignés par un essaim d’indics plus ou moins fiables, qui doivent négocier le moindre trajet en voiture à cause du prix de l’essence. Avec partout, ces petits boulots inventés par ceux qui n’ont rien pour récupérer quelques piécettes, comme ces types qui se lèvent tôt pour faire la queue dans des files d’attente et revendre ensuite leur place au plus offrant. Dans ce décor figé où tout le monde s’applique à faire semblant pour respecter le scénario officiel, le sexe et la violence apparaissent finalement comme les derniers vestiges d’une liberté mise à mal par la dictature.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par Morgane Le Roy, juin 2013, 170 pages, 18 euros.