François Guérif : Du polar, Entretiens avec Philippe Blanchet – éd. Payot

Par Clémentine Thiebault

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Durant l’année 2012, souvent à l’heure du café, Philippe Blanchet a investi le bureau de François Guérif pour de longues conversations sur le roman policier. Evoquant les premières lectures (Stevenson, Conan Doyle…), le cinéma américain très tôt, le noir très vite. Dashiell Hammett (« La Moisson rouge, une espèce de choc extraordinaire »), David Goodis (« Des livres déchirants »), James Cain (« Le plus méconnu des grands écrivains de romans noirs »), Fredric Brown ou Jim Thompson (Le « célinien » qui « décrit une descente dans les tréfonds de l’âme humaine comme personne n’avait osé le faire avant lui »), Léo Malet (« Un type formidable »)…

Des auteurs qu’il défendra inlassablement, d’abord en tant que libraire (au Troisième Oeil) puis en tant qu’éditeur – Red Label, la revue Polar, puis chez Rivages évidemment. La relève : Frédéric Dard, Jean-Patrick Manchette (Qui va « ramener la politique au premier plan ») et le néopolar. Robin Cook « le saint dostoïevskien », Edward Bunker et la prison « sans pathos », James Lee Burke, James Crumley. James Ellroy bien sûr (« Une violence extrême et fascinante »). Dennis Lehane, David Peace et les Français qu’il suivra (Marc Villard, Pascal Dessaint, Jean-Hugues Oppel…). Le roman d’espionnage, le polar nordique, l’écriture, la traduction, les fidélités autour d’une indéboulonnable passion : le polar.

Le regard aiguisé d’un gros lecteur, cinéphile boulimique, éditeur incontournable, curieux passionné dont le parcours et les choix permettent, d’anecdotes jamais anodines en références parfaitement situées, de balayer un pan entier de l’histoire du polar (et du noir beaucoup) en France de l’ère des gangsters des années trente jusqu’au serial-killer contemporain. « En fin de compte, j’aurais tendance à faire la même remarque que Robin Cook : je me rends compte que, personnellement, 80% de ce qui m’intéresse dans mes lectures, c’est du roman noir. Voilà… »

Avril 2013, 320 pages, 20 euros.

Je ne quitterai pas ce monde en vie, de Steve Earle – éd. L’Ecailler

Je ne quitterai pas ce monde en vie Steve Earle L Ecailler1963. South Side, banlieue de San Antonio, Texas. Dans ce no man’s land sinistre, tout le monde semble destiné à finir dealer, toxico, putain, travelo, flic pourri ou avorteur. Une faune d’immigrés mexicains, de paumés, d’âmes errantes contraintes de se vendre pour acheter leur dose quotidienne de came. Au milieu de ce quartier zombie, dans un hôtel borgne, opère Doc. Ancien médecin submergé par la drogue, il a peu à peu sombré dans la déchéance, perdu son droit d’exercer, jusqu’à échouer là. A cureter des prostituées ou des gamines trop jeunes pour devenir mères. A extraire des balles ou réparer les dégâts des lames de couteaux, stigmates des règlements de compte qui rythment l’agonie de ce monde interlope. Et puis soudain, débarque Graciela, clandestine mexicaine qui va réanimer cette banlieue écrasée par la résignation.

Peu d’écrivains auraient osé plonger dans les tréfonds malsains de cette Amérique traumatisée par l’assassinat de son président à Dallas. Ils auraient eu encore plus de mal à en tirer un roman aussi chaleureux. Car au lieu de s’enfoncer dans la crasse et le sang, le chanteur, acteur (The Wire et Treme) et écrivain Steve Earle arrive, avec une infinie miséricorde, à trouver la lumière là où la mort semblait régner sans partage. Marqué par une étrangeté toute sudiste, voire latino, il mêle roman noir et fantastique avec une grâce peu commune : Doc l’avorteur est hanté par le fantôme de Hank Williams, icône de la musique country. Quant à Graciela, mi-sainte, mi-sorcière, elle affronte la résignation poisseuse du South Side, ravive l’espoir, et renoue les liens de cette communauté déchirée. Etonnamment, malgré cette touche magique presque naïve, Je ne quitterai pas ce monde en vie ne perd pas de son réalisme percutant. Les affres de l’addiction, la violence endémique, l’hypocrisie de l’Eglise, le cynisme d’une société puritaine qui abandonne ses membres les plus fragiles : Steve Earle frappe fort. Un conte sombre, écrit à la manière d’une chanson dont la beauté de la mélodie mettrait en valeur la dureté des paroles.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Thomazeau, février 2012, 260 pages, 18 euros.

Steve Earle reprend I’ll Never Get Out of This World Alive, de Hank Williams :