Les Cobayes, de Ludvik Vaculik – éd. Attila

Les Cobayes Ludvik Vaculik Attila Jeremy Boulard Le FurLorsque Vachek, modeste employé de banque un brin colérique, décide d’offrir un cobaye à son fils, il ne se doute pas à quel point l’arrivée de ce rongeur dans la famille va bouleverser sa quiétude. Car en fait de cadeau à son fils, c’est surtout lui, Vachek, qui va se passionner pour cette bestiole impassible, rapidement rejointe par un, puis deux petits acolytes. Vachek passe son temps à les observer, à jouer avec eux, à faire des expériences, comme si rien d’autre ne comptait plus vraiment. Au point de se mettre à écrire un livre, sorte de journal sur ces cobayes, dans lequel il nous parle aussi de son travail dans cette banque bizarre, où les employés volent quotidiennement de l’argent.

Prix Nocturne 2011, Les Cobayes n’est pas une critique frontale de la dictature. Ecrit deux ans après la désillusion du Printemps de Prague de 1968, le roman porte en lui le goût de l’amertume et de la déception. Auteur du célèbre “Manifeste des deux mille mots”, Ludvik Vaculik enthousiasma le Prague de 1968 en demandant l’avènement d’un “socialisme à visage humain”. Mais en 1970, le vent a tourné, et la révolution inachevée paraît bien loin. Etroitement surveillé par Moscou, exclu du parti communiste, Vaculik peine à renouer avec l’écriture. Il y parvient finalement avec ce texte déroutant, dans lequel l’étrange contamine sournoisement le réel. Rédigé dans la clandestinité et diffusé en samizdats, loin des circuits officiels, Les Cobayes rend compte d’un monde gris, dénué de sens : la ville apparaît en perpétuel chantier, l’économie ressemble à un jeu sans queue ni tête. Et Vachek et ses cochons d’Inde d’inverser peu à peu leurs rôles – “Je ne peux m’empêcher parfois d’imaginer que je suis petit et qu’il y a un grand cobaye”, confesse le père de famille.

Dans une veine insaisissable, marquée par Franz Kafka, Vaculik tresse un roman déréglé, dont l’écriture elle-même finit par se brouiller. Vachek sombre-t-il dans la folie ou est-ce ce monde terne et sans issue qui se détraque ? Subtil, l’écrivain tchèque opte pour une mise en scène très sobre, instillant l’inquiétude (et même l’angoisse) dans des scènes curieuses où Vachek semble glisser vers le sadisme, s’amusant avec ses animaux de compagnie tel un dictateur avec ses victimes, comme pour se venger de ceux qui le tiennent en cage, lui et les siens. “Le plus difficile, mes enfants, c’est de changer délibérément de vie. On a beau estimer que l’on conduit sa locomotive soi-même, c’est toujours quelqu’un d’autre qui se charge de l’aiguillage, quelqu’un qui en sait moins que soi.”

Réédition. Traduit du tchèque par Alex Bojar et Pierre Schumann-Aurycourt, janvier 2013, 260 pages, 20 euros. Illustrations de Jérémy Boulard Le Fur.

Les Cobayes Ludvik Vaculik Attila Jeremy Boulard Le Fur POURSUIVRE AVEC > un autre candidat du Prix Nocturne 2011 : Le Voyage imaginaire, de Léo Cassil.