Murambi, le livre des ossements, de Boubacar Boris Diop – éd. Zulma

couverture murambi livre des ossements boubacar boris diop rwanda genocideComment parler d’un génocide ? Comment trouver les mots pour retranscrire un massacre si terrifiant qu’il en devient inconcevable ? Comment mettre des noms sur les centaines de milliers de morts ? Pour surmonter ces obstacles, Boubacar Boris Diop a choisi la simplicité. Un roman court, un peu plus de 200 pages, une langue dépouillée, quasi journalistique par instants, un vocabulaire précis. Une émotion contenue, qui dit l’horreur avec justesse. “Même les mots n’en peuvent plus. Même les mots ne savent plus quoi dire.” Et pourtant, dans ce texte initialement paru en l’an 2000, il parvient non seulement à raconter la tragédie rwandaise, mais aussi à mener une réflexion profonde, complétée par une postface inédite.

Nourri de témoignages recueillis sur place, en 1998, lors d’une résidence d’écrivains africains au Rwanda, le Sénégalais forge un roman ambivalent, majoritairement composé d’histoires vraies. La fiction lui sert juste à mettre en scène ces récits : la trame principale, qui raconte le retour au pays de Cornélius, jeune Rwandais exilé à Djibouti, quatre ans après les cent jours sanglants de l’été 1994, est entrecoupée de chapitres à la première personne, presque des nouvelles. En éclatant ainsi son roman, Boubacar Boris Diop croise les regards, alterne les points de vue, et tire de ce kaléidoscope une vision du génocide qui évite toute idée arrêtée.

Car Murambi, le livre des ossements n’est pas que la chronique d’une guerre civile monstrueuse. C’est aussi une enquête, une recherche de la vérité que Diop mène à nos côtés. Non il n’y a pas eu deux génocides comme certains ont voulu le faire croire, mais bien un génocide Tutsi, mené par les Hutus. Non, les Rwandais ne s’entretuent pas depuis des temps immémoriaux, mais précisément depuis 1959. Oui, la mise à mort des Tutsis a été méthodique, organisée. Oui, la France est grandement impliquée dans ce carnage, par son soutien aux agresseurs et son cynisme écoeurant, matérialisé par ce terrain de volley sur lequel aimaient se détendre les soldats bleu-blanc-rouge, construit au-dessus d’un charnier encore tiède. Roman contre l’ignorance, contre l’impunité, contre l’oubli, Murambi… s’efforce de dépasser les généralités : “Chaque cri mérite d’être entendu”. Un roman d’une intensité bouleversante, de ceux qui vous marquent à jamais.

Réédition. Mars 2011, 274 pages, 18 euros. Postface de l’auteur.

A LIRE > Sur la Françafrique : Petite histoire des colonies françaises, tome 4, de Grégory Jarry et Otto T.

Petite histoire des colonies françaises, tome 4 : la Françafrique, de Grégory Jarry et Otto T. – éd. Flblb

“Croyez-vous que notre président de l’époque, le général de Gaulle, ait pu lâcher notre empire colonial comme ça pouf, parce qu’un vent de liberté soufflait sur le monde ? Je suis désolé de vous l’annoncer aussi brutalement, mais au moment des indépendances africaines, nos élites avaient déjà un plan précis pour confisquer le pouvoir aux peuples fraîchement émancipés. Il va sans dire que cela s’est fait directement depuis le palais de l’Elysée, dans le plus grand secret, sans passer par l’Assemblée nationale, sans contrôle démocratique.” Mettant ces mots dans la bouche du personnage de Mitterrand en ouverture de ce quatrième volume de la Petite histoire des colonies françaises, Grégory Jarry et Otto T. annoncent tout de suite la couleur. Le faux premier degré ironique sur lequel repose la série fait un malheur, sa virulence étant décuplée par la proximité des faits : en se penchant sur la Françafrique, ce nouveau tome touche des sujets sensibles, des événements encore chauds, et met en scène des personnalités toujours actives, dont Nicolas Sarkozy.

Prolongement de la domination française en Afrique malgré la décolonisation, la Françafrique a mis en place tout un réseau politique, militaire et économique pour poursuivre l’exploitation des ressources naturelles du continent noir, et entretenir le poids politique écrasant de l’Hexagone. Décolonisation ou pas, rien ne change, les Français s’étant contentés de “remplacer les gouverneurs blancs, qui menaient la politique du ministère des Colonies, par des gouverneurs noirs, qui prenaient leurs ordres à la cellule Afrique de l’Elysée”.

Durant des décennies, et encore aujourd’hui, Paris a mis au pas les dissidents, corrompu les gouvernements, détruit les oppositions, annihilé les mouvements hostiles à son autorité, renversé des régimes et favorisé des guerres civiles avec un mépris humain écoeurant. Jarry rappelle ainsi que, depuis les années 1960, l’armée bleu-blanc-rouge est intervenue plus de cinquante fois en Afrique. Même les Etats-Unis ne peuvent pas se prévaloir d’une telle ingérence, et d’une telle violence, en Amérique du Sud. Derrière cet asservissement cynique d’un continent entier, pointent évidemment des intérêts économiques. Elf, Total, Bolloré, Bouygues ou la Cogema (déjà évoquée dans Village toxique) engrangent des bénéfices renversants, n’hésitant pas, en plus, à spolier les populations locales, interdire les syndicats, prodiguer des salaires indécents, entretenir des conditions de travail terribles.

Une fois encore, le jeu entre le texte, d’un positivisme outrancier, et les dessins minimalistes, qui apportent distance, humour et une touche d’exubérance, fonctionne à merveille. Evidemment, en 128 pages, dont la moitié de bande dessinée, impossible pour les deux auteurs d’être exhaustifs sur un tel sujet. Mais l’important n’est pas là : la Petite histoire des colonies françaises impressionne par sa capacité de synthèse, élaguant les faits pour se concentrer sur les mécanismes et décomposer avec une grande pertinence le système Françafrique. Les deux auteurs savent rendre l’Histoire vivante, réussissant à être pédagogiques tout en restant cinglants, corrosifs et, ne l’oublions pas, très drôles. Un ouvrage éloquent, sur l’un des pans les plus honteux de la politique de notre pays, que l’actualité a encore ravivé ces dernières semaines. Mais au moins, grâce à son rançonnement de l’Afrique, la France est une grande puissance. Et ça, ça fait plaisir.

Février 2011, 128 pages, 13 euros.

A LIRE > Des mêmes auteurs : Village toxique, sur la question du nucléaire en France.