La Fille derrière le rideau de douche, de Robert Graysmith – éd. Denoël

Par Clémentine Thiebault

La Fille derrière le rideau de douche Robert Graysmith DenoëlMarli Renfro, un modèle pour des publicités au grand air et la presse masculine. Une rousse rayonnante, flamboyante même, qu’Hitchcock en pleine Psychose engage au moment de la douche pour préserver la pudeur de sa star, Janet Leigh. « Il me faut une femme dont s’est le métier d’être nue sur un plateau pour que je n’ai pas à me soucier de la couvrir » assène le maître.

Ça sera donc l’égérie naturiste, qui s’exposera en doublure à la blancheur du carrelage, à la froideur du couteau, à la terreur du spectateur qui doit ignorer son existence. Pour 500 dollars, elle sera la « fille mystère » des Studios Universal et devra rester le secret (plus tard révélé) de ce qui allait devenir l’une des scènes les plus célèbres du cinéma. Nue dans sa douche elle allait mourir, poignardée en géniales saccades par (la mère de) Norman Bates. « Tout ce qui se passe, après tout, c’est qu’une femme prend une douche, est poignardée et glisse dans le fond de la baignoire. Au lieu de ça, [on a filmé] une série de mouvements répétitifs : elle prend une douche, prend une douche, prend une douche. Elle est poignardée, poignardée, poignardée, poignardée. Elle glisse, glisse, glisse, glisse ».

Succès retentissant, pour le film et l’autre. Pour Marli dont le nom ne figure pas au générique, l’anonymat tout juste glorieux. La (belle) vie de starlette, lumineuse et dévêtue qui reprend alors, entre séances photos, bunny au Playboy club ou actrice dans les éphémères nudies. Jusqu’à la mort, brutale. L’assassinat que Robert Graysmith, curieux compulsif, obsessionnel exhaustif, apprend au hasard d’un flash info ravivant les émois de celui qui, jeune homme, qui collectionnait les photos de la belle.

Les faits qui percutent soudain cette vieille fiction elle-même tirée du vrai, créant un enchâssement du réel suffisamment vertigineux pour interpeller le journaliste. Remonter les fils d’histoires en écheveau. Du tournage de Psychose, à la vie de Marli Renfro et sa fin.

L’univers d’Hitchcock, ses obsessions. Le montage d’un projet peu soutenu, le roman de Robert Bloch dont est tiré le scénario, l’histoire d’Ed Gein dont est tirée le roman et pour que la boucle soit bouclée, la trace d’un tueur de vieilles dames au profil étrangement similaire à celui de Norman Bates. Explorer à foison l’Amérique des années 60, « nation de frustrés, de voyeurs qui épiaient en secret, percevant la nudité féminine comme une perversion », saisir la libération sexuelle. Hugh Hefner, Russ Meyer, Francis Coppola, la fin du vieux Vegas, le sexe et le cinéma. Capter l’émergence de la peur aussi, après Manson et le pays qui découvre le tueur en série comme un symptôme. Et au centre, Marli qui obsède Graysmith comme la femme morte le policier dans le Laura de Vera Caspari. L’image en échos.

The Girl in Alfred Hitchcok’s Shower. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuel Scavée, février 2014, 400 pages, 23,50 euros.

The Other Hollywood, L’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait, de Legs McNeil & Jennifer Osborne – éd. Allia

Au départ, il s’agit surtout de faire attention à ne jamais laisser entrevoir “les cornichons et le castor”. Les productions des années 1950 essayaient tant bien que mal de filmer des matches de volley nudistes sans faire apparaître à l’écran les parties génitales des acteurs : pas facile. Mais de ces nanars mal fichus naissent d’abord les nudie-cuties, qui mettent en scène du sexe simulé, puis les premiers loops hardcore, nés dans les bars olé-olé où les soirées finissaient souvent en partouze avec des serveuses topless.

Parmi ces précurseurs, il y a le cupide Chuck Traynor, qui se plaît à filmer sa femme Linda dans toutes les positions, quitte à la maltraiter pour qu’elle accepte. En 1972, elle est Gorge profonde. Le film cartonne, les célébrités se bousculent pour le voir, la presse ne parle que de ça. Les bénéfices sont tels que la mafia prend en charge la distribution des copies, et lorgne vers ce nouveau marché prometteur. Linda Lovelace devient une star ; le cinéma X devient une industrie. L’hédonisme hippie des débuts, lorsque acteurs et actrices ne considéraient pas leurs tournages comme un vrai travail, mais plutôt comme un bon moyen de s’éclater (pour les plus malins) ou un tremplin vers une future carrière à Hollywood (pour les plus naïfs), laisse peu à peu la place à une professionnalisation. Même si, pour longtemps encore, le cinéma porno restera un vivier de danseuses ratées et de comédiens frustrés.

Tempest Storm strip-tease burlesque erotismeRécit d’une épopée tourmentée et en partie clandestine, des spectacles de burlesque à l’avènement d’Internet symbolisé par la vidéo volée de Pamela Anderson, The Other Hollywood donne directement la parole à ceux qui ont fait le porno : acteurs, réalisateurs, producteurs, agents du FBI, mafieux, journalistes, écrivains… Legs McNeil et ses acolytes ne commentent jamais les propos rapportés, se contentant de les mettre habilement en perspective. Les intervenants se répondent, se complètent, se contredisent pour dresser un portrait polyphonique, détaillé et nuancé de ce septième art interdit aux mineurs, explorant tous les aspects du business du stupre. Ce montage dynamique et morcelé permet à l’ouvrage, fruit de sept années d’entretiens, d’évoquer les sujets les plus futiles comme les plus terribles, sans passer par un filtre moral ou subir le moindre jugement, quel qu’il soit.

john holmes johnny wadd pornstarRésultat : nourri par des dizaines d’anecdotes, ce feuilleton du X américain s’avère souvent très drôle, l’appétit sexuel de ses participants, les idylles pathétiques ou les courses-poursuites avec les autorités accouchant de moments cocasses. Gerard Damiano pompe Huis clos de Jean-Paul Sartre pour boucler à la va-vite un scénario. La femme de John Holmes croit que son gentil mari au pénis éléphantesque s’occupe des son et lumière sur les tournages, alors qu’il est en réalité le membre le plus fameux du cinéma pour adultes. Pendant ce temps, le FBI investit dans les godemichés et les voitures décapotables pour travestir ses agents en pornographes et infiltrer le milieu. Larry Levenson gagne un pari à 10.000 dollars contre un ponte de la mafia en éjaculant 15 fois en 24 heures, et, puisque entre actrices, l’entraide n’est pas un vain mot, Vanessa Del Rio donne des cours de fellation à Sharon Mitchell en échange de conseils avisés sur le… coiffage pubien. Dans ce monde marginal, le sinistre et le grotesque cohabitent étroitement, dévoilant un monde à la fois sordide et insouciant. Du moins, jusqu’à ce que surviennent les années 1980, qui voient le sordide prendre le dessus. Lire la suite

Rouge gueule de bois, de Léo Henry – éd. La Volte

couverture roman Leo Henry rouge gueule de boisCertains écrivains ont compris que parfois, c’est en racontant les choses autrement que l’on capte le mieux le parfum d’une époque. Léo Henry en fait partie. Pour redonner vie au bouillonnement américain des sixties, coincé entre le rêve (la conquête spatiale), la peur (la Guerre froide) et encore embrumé dans les vapeurs hippies, il choisit de concentrer une décennie d’événements au cours du chaud mois de juillet 1965. Tant pis pour la vraisemblance historique, tant mieux pour ce roman vertigineux, mené à une vitesse folle par un chauffard avec 3 grammes d’alcool dans le sang. Jusque-là auteur d’une poignée de nouvelles et de quelques scénarios pour la bande dessinée, Léo Henry décide de tout donner, et surcharge son premier roman de références diverses, de gags et, surtout, de confrontations improbables.

Construit autour de la rencontre éthylique entre l’écrivain américain Fredric Brown et le réalisateur dandy Roger Vadim dans un bouge paumé au fin fond de l’Arizona, Rouge gueule de bois mélange les genres avec démesure, entre science-fiction à la Burroughs et road trip gonzo façon Las Vegas Parano, entre Kerouac et les pulps, entre les filles aux formes généreuses de Russ Meyer et le roman noir. Sans complexe, il enchaîne les péripéties comme ses personnages enfilent les verres, convoquant pour sa fin du monde des Hell’s Angels cannibales, des morts-vivants, le FBI, des extraterrestres, Barbarella ou une secte nudiste. Loin de mettre un peu d’ordre dans ce maelström pop, l’écriture enflée et sinueuse de Léo Henry ajoute encore au désordre ambiant. Et quand l’intrigue reprend sa respiration et que tout se calme, Henry parvient même à devenir réellement émouvant, comme dans ces dernières pages qui donnent au récit une nouvelle perspective. Si Rouge gueule de bois nous perd parfois, ses quelques défauts sont vite gommés par la décharge électrique qui traverse ce roman. Révélant un auteur intrépide, casse-cou et très prometteur.

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Mars 2011, 336 pages, 18 euros.