La Contrée immobile, de Tom Drury – éd. Cambourakis

La Contrée immobile Tom Drury CambourakisA peine a-t-on pénétré dans La Contrée immobile que l’air semble se charger d’une électricité singulière. L’écriture détachée de Tom Drury crée tout de suite une distance avec la narration. Elle esquisse des personnages entourés d’un halo flou et installe un rythme indolent qui nous berce sans que l’on sache vraiment où tout cela va nous mener. L’intrigue paraît toujours sur le point de décoller, mais elle ne le fera jamais, préférant louvoyer, sinueuse, entre conte de fées, roman noir, fantastique et une sorte de satire sociale doucement ironique. Même quand apparaît la violence, même quand le mystère se dévoile, la contrée qui porte bien son nom baigne toujours dans une léthargie intrigante.

Pur produit de cet environnement cotonneux, Pierre Hunter est un curieux héros. Simple et droit comme le jeune premier des contes ; flegmatique et désenchanté comme les durs dans les romans noirs. Même lorsqu’il se retrouve pourchassé par un tueur revanchard qui menace son amour pour la secrète Stella, Hunter ne semble jamais gagné par la haine, la panique ou l’inquiétude. Il regarde les feuilles bouger, joue de la batterie comme si chaque jour était le dernier, et accepte la fatalité comme un personnage de jeu vidéo amassant au fur et à mesure de son parcours les objets qui lui serviront ensuite, mais dont on ignore pour l’instant l’utilité.

Si le rapprochement avec les films des frères Coen sonne comme une évidence, à cause de ce constant décalage qui imprègne le décor, les dialogues et les situations, Tom Drury mérite mieux que des comparaisons. Son “monde fracturé”, symbiose de genres hétéroclites, dégage un arôme inédit, insaisissable. Comme ces hivers où la nuit donne l’impression d’avoir définitivement pris le dessus, tandis que la neige, qui recouvre le paysage de sa blancheur immaculée, étouffe les sons.

The Driftless Area. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, octobre 2012, 176 pages, 20 euros.

RENCONTRE AVEC PACO IGNACIO TAIBO II / Le petit-fils du Comte de Monte-Cristo

Paco Ignacio Taibo II portrait interviewUn soir d’octobre à Paris. Paco Ignacio Taibo II boit une limonade en terrasse, fume beaucoup (au point de se jaunir la moustache) et parle de Mexico Noir, une anthologie sur Mexico « le monstre urbain » qui vient de paraître aux éditions Asphalte. Un recueil réunissant  des écrivains du D.F. (Distrito Federal) que Taibo dirige « par accident » : « La collection originale rassemblait surtout des villes nord-américaines. Je l’avais reproché à l’éditeur, il m’a confié le Mexico Noir ». Douze nouvelles inédites « pour faire de ce volume une vitrine du polar mexicainMais ça n’est pas vraiment représentatif car la plupart de ceux qui ont participé sont bien meilleurs romanciers que nouvellistes ! Et une société aussi complexe, où la violence a des manifestations aussi diverses, mérite d’être raconté de façon plus étendue. Pour ma part, il me manquait bien cinquante pages pour dire ce que j’avais à dire… » Demeure tout de même le matériau riche et vivant d’histoires pour la plupart inspirées de faits réels, composant en mosaïque les reflets directs d’une réalité brutale. « On entend souvent dire que le polar est la meilleure littérature pour raconter le réel. Cette idée me plaît, mais c’est un mensonge, car la littérature n’existe pas s’il n’y a pas de distance avec le sujet. »

Est-ce pour cette raison que vous passez du roman à l’essai, du récit à la biographie (Pancho Villa, Che Guevara…) ?

Il faut trouver la meilleure manière de raconter chaque histoire. L’important, c’est d’avoir un minimum de respect envers soi-même en tant qu’écrivain : tu dois respecter tes obsessions, tes peurs, tes manies et surtout ne pas laisser les pressions extérieures t’influencer. Au Mexique, la pression des lecteurs sur les écrivains est immense. Dans la rue, j’entends tous les jours “Hey, Paco, écris un roman sur ça ! », “Paco, pourquoi tu n’écris pas quelque chose sur ça ?”… Cette pression s’explique par le rôle très important, et même surévalué, que jouent les écrivains dans le pays, qui apparaissent souvent comme le seul recours après l’échec de l’information journalistique, de la sociologie, de l’interprétation politico-historique. Alors il faut nous protéger de cette pression, parce que la littérature doit prendre un certain chemin, et que la pression te fait changer de chemin.

Vous avez l’impression que l’écrivain comble un manque de journalistes ?

Mexico noir Paco Ignacio Taibo IILes journalistes font leur travail, mais le problème se résume par la théorie de l’iceberg : 30% de la glace est visible, 70% est invisible, cachée sous la surface de l’eau. Le journaliste travaille sur les 30% visibles, et encore, il n’en raconte que 10%. Ce n’est pas forcément de sa faute : au Mexique, il y a trop de choses occultées, masquées, de demi vérités… Le roman, par contre, a cette capacité de raconter les 100%. Seule la littérature parvient à aborder la complexité de cette matière informative.

C’est l’avantage de l’écrivain sur l’historien ?

Je ne fais pas de la fiction quand je fais de l’Histoire, je fais de l’Histoire. Mais l’Histoire, encore faut-il la raconter. Le problème survient lorsqu’un historien est un mauvais narrateur : même s’il a réalisé une investigation rigoureuse, de très haut niveau, elle sera gâchée. Or si l’Histoire est mal racontée, tu n’arrives pas à transmettre l’information, tu la perds. Quand tu vois dans un livre d’histoire sept pages de statistiques, c’est que l’auteur ne sait pas raconter, qu’il a renoncé à sa mission. Les statistiques, ça se raconte. En renonçant à la narration, une partie des historiens traditionnels a renoncé à l’Histoire. Lire la suite