Misty, de Joseph Incardona – éd. Baleine

Par Clémentine Thiebault

Misty Joseph Incardona BaleineMolly avait été sa secrétaire, puis sa femme, puis elle était partie. Depuis, Samuel Glockenspiel, 53 ans, détective privé imper et chapeau mou, végète dans son bureau, sur un pliant. “Dans cette ville, officiaient très exactement 309 détectives privés. Mon nom figurait en milieu de liste dans les Pages jaunes. Au niveau de la clientèle, par contre, je me situais bon dernier, la voiture-balai dans le rétro.” Chips et salami, taux de cholestérol et compte en banque dans le rouge, déprime et surpoids. “Vous êtes seul et amer.” Et sans boulot. Jusqu’à ce message. Un truc à la fois simple et risqué, très bien payé. Retrouver et rapporter une clé restée dans la doublure du veston d’un défunt, inhumé. L’affaire à 100.000 dollars, celle dont rêve tout privé avant de raccrocher. Mais sa cliente n’est pas la seule à chercher la clé. Les enchères montent et de drôles de choses se jouent dans son dos. “Vous êtes l’enjeu d’une partie qui vous dépasse, Sam. Concentrez-vous sur votre champ des possibles. Le reste ne vous appartient pas.

Incardona qui s’amuse, propulse son détective, “relique d’un monde englouti”, dans un récit sombre, échevelé et référentiel. L’enquête truffée de clins d’œil bienvenus oscille habilement entre le hard-boiled chandlerien et bizarre lynchéen. On y croise Pollock en voisin, Eddie Bunker qui deviendra écrivain, Jon Voight et Dustin Hoffmann “sur le macadam mouillé par une averse cinématographique”, le fantôme d’un pianiste, des jumelles, un nain bossu, la mort, une Milady. On apprend pour Dortmunder – “Ouais, lui aussi pointe au chômedu. Fin d’une époque, changement générationnel et crise du polar” -, on devine Erroll Garner et hommage en abyme, Play Misty for me. On pense au Pulp de Bukowski. “Car les vrais durs ne dansent pas. Ils creusent.”

Mars 2013, 190 pages, 16 euros.

Arrêtez-moi là !, de Iain Levison – éd. Liana Levi

Ca ressemble à un jour comme les autres, et ça finit comme le plus imprévisible des cauchemars. Jeff Sutton, paisible chauffeur de taxi à Dallas, voit son morne quotidien basculer le jour où la police l’embarque sans explications. Menottes, interrogatoire : le voilà accusé d’avoir enlevé, violé, voire tué une fillette de douze ans. Les concours de circonstances s’enchaînent, les suspicions se muent en preuves, les présomptions en évidence. Comme dans des sables mouvants, le moindre mouvement de Sutton l’entraîne un peu plus vers le fond. “Chaque détail de ma vie qui semblait s’emboîter dans le puzzle était enfoncé de force, et on jetait les autres.” Seulement, il est innocent.

Arrêtez-moi là ! s’ouvre sur un premier chapitre extraordinaire, relatant ces heures qui marquent la déliquescence subite de l’existence de Jeff Sutton, jusqu’à n’être plus rien, rien qu’un bout de tissu vivant qu’ils doivent garder sain jusqu’au procès. L’écriture sèche, puissante, précise, prend immédiatement le lecteur à la gorge. Iain Levison trouve avec beaucoup de justesse les mots pour décrire cette situation ubuesque, sorte de Procès de Kafka grandeur nature, et la rendre palpable jusqu’à nous faire ressentir le malaise de son personnage. Car une fois en prison, rien ne s’arrange : l’avocat commis d’office ne met aucune bonne volonté à défendre son client, persuadé qu’il est coupable. En attendant le procès, Sutton se retrouve même isolé dans le couloir de la mort, pour éviter le châtiment que les détenus réservent aux violeurs d’enfants.

L’écrivain américain d’origine écossaise se concentre, avec beaucoup de réussite, sur les sentiments de frustration, d’impuissance et de désespoir du chauffeur de taxi, victime de l’incompétence des employés de justice et de la précipitation d’enquêteurs allant jusqu’à fabriquer des preuves pour confondre celui qu’ils vont fièrement présenter à la presse. Quand une fillette de douze ans est enlevée à sa riche famille, vous ne pouvez ne pas exhiber quelqu’un. Ils m’ont exhibé moi. Dès lors, l’humour saignant qui caractérise l’œuvre de Levison s’avère plus en retrait qu’à l’accoutumée. Ne subsiste qu’une ironie cinglante, qui lacère le beau visage de la démocratie américaine.

Tristement, Arrêtez-moi là ! s’inspire en partie d’un fait divers de 2002. Au terme d’une investigation bâclée, Richard Ricci est arrêté pour l’enlèvement et le meurtre d’Elizabeth Smart. Lorsque les vrais coupables sont enfin écroués quelques mois plus tard et que la jeune Elizabeth est libérée, les médias traitent l’affaire avec leur sens si hollywoodien du happy end. Oubliant que, pendant ce temps, Ricci l’innocent, dommage collatéral broyé par une machine judiciaire inepte, est mort d’une hémorragie cérébrale en prison. Un livre qui remue, s’élevant contre le cynisme d’une société dénuée d’humanité.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanchita Gonzalez Batlle, mars 2011, 256 pages, 18 euros.

 

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