Pourquoi il faut penser à nettoyer son aquarium, de Amandine Ciosi – éd. Ion

Pourquoi il faut penser a nettoyer son aquarium Amandine Ciosi Ion couvertureOui, il faut penser à nettoyer son aquarium. Pourquoi ? Pas tant à cause des moisissures, de la vitre qui s’assombrit ou des bactéries diverses qui s’accumulent, non. Si l’on ne lave pas régulièrement son aquarium, c’est à des intrusions beaucoup plus surprenantes que l’on va avoir affaire. Flamants roses en apnée, sauterelles petit tuba au bec : ils sont nombreux à s’incruster parmi les poissons multicolores et les algues frémissantes. Et puis, ça empire. Bientôt, un crabe à moustache fait des combats de boxe avec un chimpanzé, des saltimbanques en robe léopard font des acrobaties avec des pieuvres en haut de forme, tandis que des danseuses en tutu dressent des hippocampes. La faune et la flore de l’aquarium entament un ballet gracieux avec les personnages d’un cirque fantaisiste.

Pourquoi il faut penser a nettoyer son aquarium Amandine Ciosi Ion extrait dessin

Amandine Ciosi, illustratrice pour la jeunesse et pour la presse (Le Monde, XXI, Le Magazine littéraire…), donne vie à un univers sous-marin complètement barré, glissant petit à petit vers des situations aberrantes pétries de détails farfelus, aux compositions surréalistes. Son trait ondoyant, ses couleurs resplendissantes, ses agencements débridés éclaboussent les pages comme autant de fragments d’un rêve enchanteur et versatile – ou d’un vieux Disney sous LSD. Avec en plus, cette propension qu’a la dessinatrice à enfouir dans ses planches une bizarrerie, une sensualité, une excentricité qui laissent penser que ce livre splendide n’est pas seulement destiné aux enfants, et qu’il cache bien des choses derrière son exubérance bariolée. En tout cas, c’est sûr : les divagations d’Amandine Ciosi nous donnent envie d’acheter un aquarium, juste pour voir ce qui se passe quand on ne le lave pas…

Pourquoi il faut penser a nettoyer son aquarium Amandine Ciosi Ion extrait dessin

Novembre 2011, 40 pages, 9 euros.

POURSUIVRE AVEC > L’interview de l’éditeur de Ion : Benoît Preteseille.

Reportages, de Joe Sacco – éd. Futuropolis

Reportages Joe Sacco Futuropolis BD couvertureIrak, ex-Yougoslavie, Inde, Tchétchénie, Palestine, Malte… Dans ce recueil de reportages réalisés entre 2001 et 2011, Joe Sacco esquisse une sorte de tour du monde des laissés-pour-compte du jeune XXIe siècle. Guidé par le souci de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais, il tente de conférer à chacun de ses sujets une épaisseur humaine, à aller au-delà des chiffres ou des discours officiels pour partir à la rencontre des premiers concernés. Etonnamment d’ailleurs, le regroupement de toutes ces histoires en un seul volume crée, malgré la distance et les particularismes de chaque cas, des connexions inattendues. “Si cette guerre ne se termine pas, où irons-nous ? Ce monde immense est devenu un dé à coudre pour nous.” Cette plainte prononcée par une femme tchétchène aurait tout aussi bien pu se placer dans la bouche d’un jeune Irakien pris entre deux feux, d’un côté les Moudjahiddins, de l’autre les Américains. Voire dans celle d’un immigré africain de Malte, coincé sur cette minuscule île méditerranéenne, ou d’un paysan indien du Kushinagar, dépossédé de sa terre. Certaines images semblent même se répondre inconsciemment : la représentation des soldats russes bastonnant les Tchétchènes ressemble de manière troublante à un autre dessin, celui des soldats américains frappant des Irakiens.

En allant au plus près des histoires individuelles, Joe Sacco montre finalement que le problème de la terre reste une question centrale qui lie tragiquement les exilés africains, les populations que la guerre a déportées et les Indiens contraint de voler aux rats leur nourriture. Ce faisant, il montre à quel point la souplesse de la bande dessinée s’avère idéale pour servir un journalisme rigoureux, humain et plein de nuances, encore plus ici où chaque récit s’achève sur une courte postface de Sacco. Dans ses meilleurs reportages, l’Américain se met en scène, trouvant dans une sorte de “subjectivité objective” le parfait moyen d’aborder des situations complexes, et d’en extraire l’essentiel : “Mon intention (…) est de signaler au lecteur que le journalisme est un processus pratiqué par un être humain, avec toutes les imperfections que cela implique. Ce n’est pas une expérience figée, effectuée par un robot derrière du Plexiglas”, explique cet admirateur de Robert Crumb et Hunter Thompson en préface. La complémentarité du texte et des images, la fluidité des allers-retours entre passé et présent lors des mises au point historiques ou le dessin, à la fois précis et expressif, font le reste : en plus de sa qualité journalistique, l’œuvre de Joe Sacco exploite merveilleusement la richesse de la bande dessinée, qui devient entre ses mains un formidable outil de transmission.

Traduit de l’américain par Sidonie Van den Dries et Olivier Ragasol, novembre 2011, 200 pages, 25 euros.