La Barricade, histoire d’un objet révolutionnaire, de Eric Hazan – éd. Autrement

La Banderole objet politique Philippe Artieres AutrementLes éditions Autrement ont eu la bonne idée de lancer cette année la collection “Leçons de choses”, qui s’applique à raconter l’Histoire par le biais des objets qui l’ont incarnée. Le premier volume, La Banderole, histoire d’un objet politique a annoncé la couleur : spécialiste de l’écriture et de sa place dans notre société, Philippe Artières, chercheur au CNRS, a trouvé le ton juste, à coup de chapitres succincts et imagés, pour retracer l’évolution de ce mode d’expression qui, malgré les nouvelles technologies, est resté fondamentalement le même depuis sa création.

Le second volume de la collection confirme la pertinence de ces ouvrages courts mais capables grâce à leur érudition de souligner les traits saillants de notre Histoire. Cette fois, Eric Hazan, grand connaisseur de Paris et des révolutions, raconte la barricade. De son apparition à la fin des guerres de religions jusqu’à sa résurgence symbolique en mai 1968, en passant par la Révolution française, 1830 ou la Commune, la barricade fut avant tout une invention parisienne, même si elle s’exporta aussi à Lyon en 1830, et dans toute l’Europe lors du “Printemps de peuple” de 1848.

La Barricade Eric Hazan Autrement objet revolutionnaireTirant son nom des barriques remplies de terre encadrant un assemblage hétéroclite fait de pavés, de charrettes renversées et de mobilier divers, la barricade, c’est avant tout l’emblème d’une contestation solidaire et épidermique, d’une envie de se battre ensemble, côte à côte, de bloquer un bout de rue ou un carrefour et de n’en plus bouger. Ligne de rupture qui divise la cité, point de rencontre où les soldats fraternisaient parfois avec les insurgés, elle est le fruit d’une époque où les séditieux étaient aussi les habitants du quartier qu’ils occupaient, ils y travaillaient, et était prêts à mourir pour le défendre. Face à eux, l’armée, embourbée dans une géographie sinueuse, incapable de penser la guérilla urbaine, s’est longtemps montrée empêtrée face à ces barrages montés à toute vitesse.

Convoquant les témoignages de Tocqueville, Dumas, Heine, Hugo et autres, l’auteur de L’Invention de Paris n’a pas son pareil pour cerner en peu de mots les enjeux d’une période, et nous faire sentir la poudre, l’odeur et l’excitation qui régnaient lors de ces journées d’insurrection. A travers la barricade, il esquisse une histoire de l’insoumission populaire, des révolutions, de l’opposition politique et de la violence qu’elle peut induire. Sans oublier, au passage, d’égratigner la mémoire collective de nos villes, sortant de l’oubli ces héros sacrifiés sur leurs fortifications de fortune – alors que les hérauts de la répression, eux, coupables de massacres aveugles et de bain de sang terribles, ont évidemment tous des rues à leur nom.

Septembre 2013, 180 pages, 15 euros.

Métamorphose du sentiment érotique, de Jean-Jacques Pauvert – éd. JC Lattès

A l’heure où le sexe est devenu omniprésent dans notre environnement, via la télévision, Internet ou la publicité, Jean-Jacques Pauvert s’interroge sur le devenir d’une chose vaporeuse et indéfinissable : l’érotisme. Mais pour savoir ce qu’il est devenu, encore faudrait-il savoir ce qu’il est. A la poursuite de ce sentiment diffus, tantôt apparenté à la pornographie, tantôt à la simple évocation des passions charnelles, Pauvert mène son enquête depuis les origines de l’écriture jusqu’au début du XXIe siècle. Sans être exhaustive, cette chronologie trouve sa pertinence dans le choix de événements qu’elle met en avant, et dans la profusion d’extraits cités pour l’illustrer. D’autant que l’éditeur d’Histoire d’O. reste prudent, soucieux de ne pas se cantonner à une seule vision de son sujet, ni à nos critères d’évaluation contemporains.

De la prééminence jamais démentie de la France en la matière, du moins jusqu’à l’après-guerre, à l’impossible définition de l’érotisme ; des grands écrivains aux petits pornographes amateurs ; Pauvert n’oublie jamais de rattacher cette littérature licencieuse à son contexte, primordial. Ainsi, en France spécialement, érotisme et politique restent constamment imbriqués, le libertinage traçant la voie d’une lutte pour la libre-pensée, contre l’autorité. Paradoxalement, après avoir joué pendant des siècles au chat et à la souris avec la censure, l’érotisme atteint le XXIe siècle libéré de toute entrave, au point d’en perdre, sans doute, sa substance. “Comment en effet ne pas voir qu’avec la chute des anciennes morales disparaissent du même mouvement l’obscénité, la pornographie, l’outrage aux mœurs. (…) L’érotisme n’existe plus qu’émietté, dilué tous les jours un peu plus dans les innombrables divertissements monnayés qui submergent aujourd’hui les sociétés humaines.”

Après avoir passé sa vie à combattre les censeurs (cf. son éloquente préface à L’Enfer du sexe, 1971), Jean-Jacques Pauvert regretterait-il l’exaltation qu’engendraient ses anciens ennemis ? Assurément non, même si, désormais dissous dans le magma informe et médiocre de la culture de masse, paralysé par la peur du sexe née du Sida, l’érotisme a aujourd’hui perdu de son aura pour ne devenir qu’un produit à vendre, comme les autres. En attendant de renaître, espérons-le, sous des formes toujours nouvelles…

Avril 2011, 350 pages, 20 euros.