La Fille du chaos, de Masahiko Shimada – éd. Wombat

La Fille du chaos Masahiko Shimada WombatA ma droite Mariko, une jolie lycéenne séquestrée, torturée et violée pendant deux ans par son ravisseur, et qui depuis, traumatisée par les hommes, joue du cutter avec une sanglante virtuosité. A ma gauche, Naruhiko, jeune narcoleptique un peu lunaire qui a hérité de sa grand-mère son don pour la voyance, issu d’une longue tradition de chamanes. La première semble échappée d’un roman noir sordide, l’autre d’un univers barré tendance ésotérique, et pourtant ils vont se retrouver face à face dans le même roman, ce qui en dit long sur l’ambiance étrange de cette Fille du chaos.

Naviguant entre le polar et le fantastique, le roman de Masahiko Shimada demande quelques chapitres de patience, le temps que l’on trouve ses repères dans ce monde ambivalent. Aux scènes de violence extrême faite aux femmes, racontées avec un réalisme tel qu’il en devient détaché, répondent des passages oniriques d’une beauté étrange, comme cette extraordinaire séquence de rêve d’un érotisme surréaliste, où la jeune fille fait jouir un sexe volé, séparé de son propriétaire.

Derrière ces changements de tons constants, l’auteur nous fait vite comprendre que c’est un portrait au vitriol de la société nippone qu’il est en train d’esquisser. Dans ce Japon-là, les femmes ne sont pas les bienvenues : les lycéennes vendent leurs culottes sales à des pervers pour financer leurs études, les fugueuses sont récupérées par des filières de prostitutions, les hommes ne pensent qu’à abuser des demoiselles. Dans ce Japon-là, les chamanes se sont perdus en route, la nature a disparu, et les peuples anciens ont été oubliés, absorbés, démembrés. Dans ce Japon-là, le taux de suicide est le plus élevé au monde, et l’on finit par trouver ça normal. C’est finalement ça, la leçon de Masahiko Shimada : face au cynisme omnipotent, il signe un texte farfelu qui, malgré sa noirceur et sa subversion presque terroriste, tend à réenchanter une société qui a perdu son âme.

Traduit du japonais par Miyako Slocombe, mars 2014, 350 pages, 23 euros.

Au secours ! Un ours est en train de me manger !, de Mykle Hansen – éd. Wombat

Au secours Un ours est en train de me manger Mykle Hansen WombatMarv Pushkin est un enfoiré, un vrai. Misogyne, mesquin, caractériel, ce publicitaire despotique et imbu de lui-même exècre ses semblables et déteste sa femme. Le genre de type qui donne un prénom à son pénis – Walter -  et se prend pour le roi de la jungle parce qu’il se tape la petite du service client, influençable et obéissante (les deux qualités qu’il préfère chez une femme). La seule chose qu’il aime, c’est lui – et ses signes extérieurs de richesses bien sûr, veste en peau de chameau et Land Rover 4×4 toutes options en tête.

Problème : quand s’ouvre ce roman, Marv est coincé sous le fameux Land Rover, les jambes écrasées par l’essieu, tandis qu’un ours est tranquillement en train de lui bouffer les pieds. Situation critique, mais pas alarmante : le bon Marv a sous le coude des kilos de viande séchée, et assez de drogues diverses (calmants, anxiolytiques, analgésiques…) pour ne même pas ressentir la douleur. Alors, c’est parti pour 150 pages de rire, où le crétin imbu de lui-même piégé sous sa carlingue pendant des jours déverse son fiel sur la société, vomit sa haine de la nature, tresse les louanges de son rutilant Land Rover et s’embarque dans des délires causés par la solitude et l’abus de narcotiques.

Explorant le dédale des névroses de l’homme moderne écrasé par son ego surdimensionné, Mykle Hansen signe un roman dans lequel son humour outrancier et son (très) mauvais esprit tiennent la distance, portrait acide de notre monde consumériste. Ce n’est pas parce que l’ours lui a grignoté les pieds que Marv va se laisser faire : “Tu te prends pour un dur, Monsieur l’Ours ? J’ai botté des culs plus gros que le tien. Mange, dors et sois poilu ; demain, je te crève.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Beauchamp, janvier 2014, 160 pages, 17 euros.

Heartbreak Valley, de Simon Roussin – éd. 2024

Heartbreak Valley Simon Roussin 2024Il y a un an et demi, Simon Roussin se faisait remarquer avec Lemon Jefferson et la grande aventure, dont l’intrigue rocambolesque était mise en valeur par les couleurs pétantes du feutre. Le résultat, frais et acidulé, aurait facilement pu devenir la marque de fabrique de l’auteur. Mais Roussin n’a pas l’air du genre à se reposer sur ses lauriers, et Heartbreak Valley, à l’inverse de son prédécesseur, est uniquement en noir et blanc. Un noir et blanc irréel, teinté d’un gris ambigu, en parfaite osmose avec le ton de l’album qui délaisse les territoires de l’aventure pour s’enfoncer dans les méandres incertains du Noir.

Après l’aventurier et le cow-boy (Le bandit au colt d’or), Simon Roussin continue son exploration du mythe du héros. Un détective, une jolie jeune femme à retrouver, un récit nonchalant à la première personne. “Je te recherche depuis trop longtemps déjà. Je ne sais rien faire d’autre. Je retrouve les égarés et les ramène chez eux.” Dès les deux pages d’ouverture, magnifiques, l’auteur a posé son décor, prégnant, comme toujours marqué par les codes d’un genre, qu’il se réapproprie avec un mélange de légèreté et de nostalgie lancinante. L’enquête d’Eliot, le privé aux lunettes de soleil, glisse vers le fantastique, alors que survient la plus longue éclipse de l’histoire de l’humanité : le récit se drape des reflets sombres et nébuleux du film noir, tandis que sa ligne claire, abandonnée par la lumière, bascule le noir de l’expressionnisme.Heartbreak Valley Simon Roussin 2024

Simon Roussin parvient une fois encore à trouver la parfaite distance entre réappropriation et parodie : il s’empare du noir en y apportant un timbre insolite, plein de poésie. Onirique, comme coincé entre le rêve, la folie, et l’obsession, Heartbreak Valley, avec sa bande-son langoureusement fredonnée par Roy Orbison, s’avère aussi psychédélique qu’émouvant. De la trempe de ces livres qui vous habitent longtemps après les avoir refermés.

Avril 2013, 80 pages, 23 euros.


(L’Accoudoir remercie chaleureusement Sarah Vuillermoz pour sa générosité.)

LIRE UN EXTRAIT > de Heartbreak Valley : cliquer ici.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Lemon Jefferson et la grande aventure de Simon Roussin.

RENCONTRE AVEC SOURDRILLE / Entre Bataille et Batman

David Sourdrille les idoles malades requins marteauxAvec son dessin racé, Les Idoles malades est un album subtil et ingénieux, construit comme un mille-feuille. Au premier abord, on s’amuse de voir l’auteur détourner Batman, pasticher Walt Disney ou Winsor McCay, transformer l’univers des fables en une sarabande sadomasochiste débridée. Mais plus on pénètre dans le livre, plus le propos prend de l’ampleur, dévoilant d’autres couches, d’autres lectures, d’autres angles d’attaque. Alors que son habile utilisation de l’autofiction permet d’approcher des pulsions qui nous dirigent, son exploration du monde du rêve fait écho au surréalisme de Georges Bataille, et son humour réjouissant cache un pessimisme latent. Auteur caméléon, provocant, enjôleur et dérangeant, admiré par Robert Crumb himself, le discret Sourdrille signe l’un des ouvrages les plus remarquables de l’année.

Vous vous appuyez sur le pastiche pour raconter vos histoires, multipliant les clins d’œil et les références. Pourquoi utilisez-vous ce cadre plutôt que d’en créer un nouveau ?

On pourrait comparer ça à l’envie de revêtir des costumes. Rien que par plaisir, j’aime emprunter l’univers des autres et me mettre à la place du dessinateur, par goût de l’imitation. Partant de là, je me réapproprie les choses. Le pastiche est souvent mon point de départ de manière assez ludique et gratuite : je travaille minutieusement, l’exécution de mon dessin est assez laborieuse, alors j’ai aussi besoin de m’amuser. J’aime tourner les choses en dérision, corrompre les idoles, les dézinguer et y coller mes propres thèmes. Il ne faut pas oublier que derrière chaque détournement, il y a un hommage : je reprends ce que j’aime. Je me vois comme un enfant qui enfile un déguisement de Zorro.

Comment choisissez-vous les univers que vous allez détourner ?

David Sourdrille les idoles malades requins marteauxC’est vraiment spontané, ça dépend de ce que je lis, du film que je regarde et de l’envie graphique qui va en découler… Lire un livre peut me donner envie de dessiner une forêt, et je pars là-dessus, presque en improvisant, sans trop savoir où ça va me mener. Après, j’ai des images récurrentes (comme la forêt justement, ou la mer) qui reviennent dans mes planches comme des leitmotiv, ainsi que des thèmes qui hantent tous mes récits : la sexualité, la prédation, la domination, la soumission, les rapports de force…

Cet art du pastiche est quelque chose de très ancien dans la bande dessinée. Dès les années 1920, les dirty comics ou les Tijuana Bibles détournaient les classiques ou s’amusaient à dégrader les célébrités par la provocation et par le sexe. Vous vous inscrivez dans cette tradition ?

J’ai des goûts qui remontent à loin, oui. Je ne me reconnais pas du tout dans ces références à la culture contemporaine, éphémère, cette culture pop ou post-moderne dont l’art est très friand depuis les années 1990. Je veux aller plus loin et m’attaquer à une culture qui est ancienne, intégrée même si elle n’est pas consciente, car elle date d’il y a presque un siècle (Walt Disney, Winsor McCay, etc.). Ca me permet en plus de m’inscrire dans une sorte de culture collective : reprendre un univers connu installe une connivence avec le lecteur. J’ai vraiment envie que la personne qui lit mon histoire soit brossée dans le sens du poil, qu’elle puisse pénétrer dans mon univers grâce à son apparence familière… Et soudain, je pars à rebours de ce que le lecteur attendait, en abordant des thèmes un peu moins “populaires”, pourrait-on dire… C’est une façon de le malmener un peu. Lire la suite

Lavomatic, de Philippe Di Folco – éd. Stéphane Million

Lavomatic Philippe Di Folco Stéphane MillionUne journaliste qui enquête, un type mystérieux à interviewer de l’autre côté de la planète, un assassinat qui vient subitement dérégler les choses. Ca commence comme un polar, mais ça déraille aussi sec : au lieu de la scène attendue (arrivée des experts de la criminelle, interrogatoires, investigations et tout le toutim), on se retrouve cinq lignes plus tard dans une scène saphique franco-panaméenne complètement inattendue. Et ainsi de suite pendant la grosse centaine de pages de ce roman émietté, histoire d’amour erratique impossible à assouvir. Philippe Di Folco ballotte son lecteur : du polar on passe à l’érotisme, de l’érotisme on glisse vers la violence puis vers la contemplation, avant de s’aventurer dans la science-fiction et l’onirisme. Lavomatic se lit comme un rêve claudicant, dans lesquels les personnages semblent muer et changer de place de chapitre en chapitre.

Cette construction serpentine, rendue plus imprévisible encore par la chronologie floue et les néologismes de la langue, tient grâce à la force des images, des couleurs, des sensations qui affleurent sans cesse. On dirait un film dans une langue inconnue, une histoire d’amour envoûtante qu’on regarderait sans tout comprendre. Comme dans un rêve, le roman progresse en spirales, l’intrigue se torsade, les situations se répondent, les protagonistes se confondent. De cette déambulation, on retient la passion ardente qui habite les personnages, contrebalancée par cette attente langoureuse qui, de l’aéroport au lavomatic, rend ce court roman parfois si émouvant. “Situation romanesque courante : on reste là, à ne rien faire, assis sur un banc. Coincé. On pourrait mourir là, c’est fabuleux en soi.”

Mars 2013, 130 pages, 12 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur la réédition du premier roman de Philippe Di Folco : My Love Supreme.

Codex Comique, de Dan Rhett – éd. Arbitraire

Codex Comique Dan Rhett ArbitrairePour ceux qui l’ignoreraient encore, Arbitraire est d’abord une revue de bande dessinée, parmi les plus inventives et les plus attrayantes. Dernier paru, le numéro 11 impose une fois encore un contenu hirsute et exigeant. Au programme, des invités de la qualité de Martes Bathori, Benoît Preteseille, François De Jonge ou le très recherché Capron, encadrés par les auteurs de la bande Arbitraire dont Pierre Ferrero (auteur du Marlisou), magnifiquement mis en valeur dans des pages imprimées en rouge sur gris, mais aussi Antoine Marchalot et son humour biscornu, ou Charles Papier et Géraud, qui avaient chacun sorti en fin d’année dernière un volume en solo.

De plus en plus, Arbitraire devient aussi une maison d’édition à part entière. Un nouveau pas est franchi avec la parution de ce Codex comique, élégant petit volume cartonné et toilé, qui regroupe les étranges histoires de l’Américain Dan Rhett, réalisées entre 2006 et 2009. Etranges histoires, car l’on croise ici une faune disparate. Cochons-garous, pantins de bois, super-héros poètes, fantômes squelettes, aliens et femmes-serpents se télescopent dans un bric-à-brac de références. Contes pour enfants, comics, mythologie : Dan Rhett passe tout à la moulinette pour en extraire des récits extravagants, loin des habituels canons narratifs. Les situations s’enchaînent avec une logique farfelue, qui voit par exemple un gnome agressé par des mini-magiciens débarquer dans un salon par un vortex interdimensionnel pendant qu’une famille regarde la télé, ou un singe tromper la vigilance des humains en se déguisant trop bien. Le dessin naïf, primitif même, confine à l’art brut, et ajoute encore à la spontanéité des intrigues tordues de l’Américain.

“Et donc, qu’est-ce que ça apporte à l’histoire ?” demande un personnage au début du recueil. La réponse, c’est qu’il ne faut pas se poser la question, mais se laisser porter par ces pages construites comme des rêves d’enfant, où le mot FIN peut survenir au détour de chaque planche – à moins qu’un nouveau rebondissement, irrationnel évidemment, ne vienne relancer la machine. Codex comique se traverse comme une sorte de voyage improvisé, une errance loufoque dans une contrée dont le charme ingénu donne envie de s’y attarder

Codex Comique Dan Rhett ArbitraireCodex Comique Dan Rhett ArbitraireCodex Comique Dan Rhett Arbitraire

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Julien Thomas, janvier 2013, 180 pages, 13 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > La critique de Marlisou, de Pierre Ferrero, l’interview de Benoît Preteseille, ou les critiques de Trans Espèces Apocalypse et de Hoïchi le-sans-oreilles de Martes Bathori.

Le Fils du Roi, de Eric Lambé – éd. Frémok

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-couvertureLe Fils du roi est un livre-monde. Un ouvrage atypique au format de pochette de disque de 33 tours, lucarne ouverte sur un ailleurs baignant dans un halo bleuté. Un objet somptueux, qui invite presque au recueillement, tant sa beauté dégage quelque chose de fort et de silencieux, voire de sacré. Mais en même temps, on s’y sent rapidement chez soi (en soi ?). Parce qu’il est entièrement réalisé au stylo bic noir et au stylo bic bleu, le nouvel album d’Eric Lambé dégage tout de suite une intimité inhérente à cet outil. Familier, pratique, banal, le bic embaume l’enfance, l’école, les numéros de téléphone griffonnés sur un coin de nappe, les brouillons qu’on a jetés.

Le Fils du Roi est un récit qui se veut à la fois mélancolique et grotesque, explique l’auteur. Une réflexion sur le temps, la lumière, le beau et le laid, l’académique et l’iconoclaste, le monstrueux, la fantaisie, l’enfermement, la folie.” Avec ses stylos et sa feuille blanche carrée, Eric Lambé s’impose un cadre technique fruste qui semble complètement libérer sa parole en lui permettant de s’adresser directement à l’autre sans le détour des mots : débarrassée de toute contrainte formelle ou scénaristique, la narration s’affirme grâce aux émotions suscitées. Et si à part la phrase introductive (“Un jour mon père m’a glissé au creux de l’oreille : tu sais que tu es le fils du roi.”), Le Fils du Roi se déroule sans un mot, il n’est pas muet pour autant, tant les images paraissent avoir été écrites autant que dessinées – après tout, l’écriture n’est-elle pas le propre du stylo bic ?

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-extraitCentré autour d’un homme et d’une femme, Le Fils du Roi est aussi un carrefour de rencontres esthétiques, où les images mutent, dérapent, sursautent, résonnent, confrontant la dureté du minimalisme, l’exubérance du cartoon, la chaleur de Picasso ou l’étrangeté de Balthus. Les formes s’enfantent, connectées par des liens symboliques, cordes, tuyaux, passages cloutés, yeux, orifices. Le travail sidérant d’Eric Lambé sur la matière, les trames et les textures arrive sans peine à tirer d’un instrument pauvre une palette de sentiments bouleversants. Les mailles du dessin semblent tout enserrer, jusqu’à étouffer la blancheur du papier qui, lorsqu’elle parvient à s’extirper de ses filets nocturnes, brille enfin, éblouissante de pureté. Grâce à la qualité des reproductions, les graphismes se chargent même d’une temporalité fascinante, la superposition des hachures et la transparence de l’encre inscrivant dans chaque page les heures passées à les pétrir, trait par trait. Parsemé d’images inoubliables et d’instants de grâce suspendus, Le Fils du Roi  se traverse comme une nuit d’errance pénétrante. Et le Frémok de donner corps, une fois de plus, à un livre hors-norme, sorti d’un rêve.

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-extraitOctobre 2012, 96 pages, 33 euros.

Coffret Edogawa Ranpo – éd. Picquier poche

Couv Coffret Edogawa Ranpo la bate aveugle ile panorama le lezard noirEdogawa Ranpo (1894-1965) passe traditionnellement pour le père du roman policier japonais. Celui dont le pseudonyme est une transcription phonétique d’Edgar Poe explora en effet ce genre en profondeur, notamment à travers les enquêtes de son détective Akechi Kogoro, imaginant des intrigues retorses où le crime s’apparente souvent à une recherche esthétique macabre. Si ses œuvres ont un peu vieilli, leur désuétude n’érode pas, pour autant, la dimension la plus fascinante de ses récits : ce déstabilisant mélange de stupre et de sang, ces psychologies déviantes, cette atmosphère malsaine. Des nouvelles comme La Chenille ou La Chaise humaine restent parmi les plus déroutantes de la littérature moderne. Entre érotisme, horreur et grotesque, l’écriture “ero-guro” de Ranpo influencera le cinéma (Teruo Ishii) ainsi que toute une génération d’auteurs de manga, dont Hideshi Hino ou Suehiro Maruo (adaptation de L’Île panorama, Casterman, 2010). Les éditions Picquier rééditent aujourd’hui trois romans d’Edogawa Ranpo dans un petit coffret.

Edogawa Ranpo Ile panorama PicquierL’Île panorama (1927). Pour créer le monde dont il rêve, un écrivain raté prend la place de son riche sosie récemment décédé, et utilise sa fortune pour bâtir l’île panorama. Une œuvre d’art taille réelle, un Eden tout en trompe-l’œil, accomplissement magnifique et inquiétant de sa vision démesurée. Dans un décor fabuleux, Edogawa Ranpo joue avec le thème du double, et met en perspective le paradis luxuriant peuplé de nymphettes avec la folie meurtrière d’un homme, prêt à tout pour réaliser son ambition.

 

Edogawa-Ranpo-Lezard-noir-PicquierLe Lézard noir (1929). Un ersatz de Sherlock Holmes affronte un ersatz d’Arsène Lupin au féminin, surnommé le Lézard noir, dans une intrigue ludique qui multiplie les tours de passe-passe et les rebondissements improbables. Très classique, Le Lézard noir vaut surtout pour sa dernière partie, qui nous plonge dans l’antre de la voleuse. On pénètre dans un musée saugrenu où, à côté des richesses qu’elle a accumulée, la séduisante monte-en-l’air collectionne des mannequins humains. Les trois romans ont d’ailleurs en commun de mettre en scène des lieux capiteux et oppressants, projection des obsessions des personnages.

 

Edogawa Ranpo la Bete aveugle PicquierLa Bête aveugle (1931). Dans une Tokyo dont Edogawa Ranpo choisit toujours de révéler la face sombre et débauchée, une danseuse de cabaret se fait enlever par un artiste aveugle fou à lier, obnubilé par la beauté du corps féminin, qu’il ne peut appréhender que par le toucher. Au fond d’un mausolée dantesque, leur relation sensuelle dévie peu à peu. Sadomasochisme, torture, mutilations, et meurtre : voilà comment les histoires d’amour finissent quand on se laisse séduire par un tueur en série esthète, qui fait mourir de plaisir ses victimes. Réflexion provocante sur l’art, sur le couple, sur la sexualité, La Bête aveugle recèle toute l’ambivalence de l’écrivain japonais. Il entremêle sexe et mort dans un même mouvement de balancier qui donne le tournis. Avec en plus, cette touche de grotesque, résumée par la folie qui s’empare des habitants lorsque le tueur dissémine des morceaux de ses victimes charcutées à travers toute la ville :

“En lisant l’article du journal qui relatait la trouvaille, les lecteurs se mirent à rire. Les différentes façons de se débarrasser du cadavre étaient tellement extravagantes qu’elles en étaient comiques. (…) C’était une histoire démente et cocasse, tellement absurde qu’on en avait le fou rire.”

Coffret Edogawa Ranpo, trois romans d’environ 150 pages traduits du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, 18 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur l’adaptation de L’Île panorama de S. Maruo.
ET AUSSI > Notre article sur L’Enfant insecte de Hideshi Hino.

Tohu-Bohu, de Shin’ya Komatsu – éd. Imho

Tohu-Bohu Shinya Komatsu Imho mangaOuvrir Tohu-Bohu, c’est mettre le pied dans un univers fantasmagorique, où l’émerveillement devient la norme. Shin’ya Komatsu écrit des historiettes comme on fouillerait un coffre à jouets dans lequel marionnettes, animaux fabuleux et voitures colorées s’animeraient soudainement. Ici, des pluies d’ampoules obscurcissent un ciel où les nuages sont des carrés de sucre, des cimetières de dinosaures refont surface après une tempête de sable, les enfants sont des pantins mécaniques, et des œufs saugrenus apparaissent, pondus par des oiseaux de bois. Dans un monde qui mêle la candeur de l’enfance à la fantaisie du rêve, le trait rond et touffu du démiurge japonais rend possible l’impossible. Au point que certains récits se conçoivent comme de simples balades : la traversée de l’extravagant décor suffit à nous enchanter.

Bric-à-brac futuriste, Tohu-Bohu invoque autant Jules Verne que Alice au pays des merveilles ou Little Nemo. Shin’ya Komatsu pioche dans l’imaginaire du XIXe siècle et la culture populaire occidentale comme Osamu Tezuka ou Hayao Miyazaki avant lui, tout en s’inspirant beaucoup de l’art moderne. Le surréalisme de Magritte, les paysages infinis de Dalí ou les images prégnantes de Giorgio De Chirico s’immiscent dans ces pages, comme l’ombre désincarnée de cette fillette au cerceau échappée même de la toile Mélancolie et mystère d’une rue (1914). Ces emprunts attisent d’ailleurs une certaine gravité, qui affleure derrière la naïveté de Rem, le gamin curieux et savant qui apparaît régulièrement au fil des pages. Une rivière qui absorbe les âmes, un serpent noir ventru ou l’évocation de la fin du monde imminente font planer sur ce manga onirique une menace irrationnelle. Comme si la magie de Shin’ya Komatsu, fragile, reposait sur un équilibre extrêmement précaire. Ensorcelant.

Tohu-Bohu Shin'ya Komatsu Imho manga extraitTraduit du japonais par Aurélien Estager, septembre 2012, 192 pages, 14 euros.

Les Incidents de la nuit, volume 1, de David B. – éd. L’Association

Les Incidents de la nuit David B L Association couverture reedition integraleTout part d’un songe, une nuit d’avril 1993 : dans une librairie, David B. met la main sur trois volumes des Incidents de la nuit. A la tête de cette revue mystérieuse, un personnage masqué, Emile Travers, défiguré lors de la bataille de Waterloo : un illuminé, le sabre en bandoulière, qui voue sa vie à remettre l’empereur Napoléon sur le trône. Pour accomplir ses sombres desseins, Travers est bien décidé à devenir immortel, alors il se cache depuis des décennies dans les livres pour échapper à l’Ange de la Mort. L’auteur se lance à la poursuite de ce fantôme, et rencontre, sur les chemins de Travers, une galerie de personnages farfelus, truands patibulaires, policiers borgnes, libraires qui puent ou divinités sanguinaires.

Les Incidents de la nuit David B L Association extrait reedition integrale

Parus entre 1999 et 2002 et réunis ici en un volume, ces trois premiers épisodes de la série développent un album dans lequel réalité, rêve et littérature se fondent. Si avec L’Ascension du Haut Mal, qui narrait comment l’épilepsie de son frère avait bouleversé sa famille, David B. avait réinventé l’autofiction en bande dessinée au milieu des années 1990, ces Incidents de la nuit poursuivent cette exploration du genre. Mais cette fois, au lieu de partir de la réalité pour en tirer une histoire, le cheminement est inverse. Les Incidents de la nuit est une sorte d’autobiographie en miroir, qui se reflète dans tout ce que l’auteur parcourt, pense, rêve, lit et écrit. Elle transparaît dans le Paris que David B. sillonne, dont les rues portent encore les traces de ses bandits fameux, de ses faits divers devenus légendaires, et de ses libraires magiciens. Elle resurgit dans les romans populaires qui l’ont marqué, notamment les auteurs des vieilles collections d’horreur noires et fantastiques, comme Hanns Ewers ou Arthur Machen. Elle apparaît dans les cauchemars qui le dévorent, ou dans son intérêt pour l’Histoire, la mythologie, l’ésotérisme.

Au confluent de toute l’œuvre de David B., Les Incidents de la nuit est un livre-monde, envoûtant comme un conte venu d’une contrée lointaine, excitant comme un feuilleton policier. Un jeu de piste nébuleux qui avale le lecteur, happé par cette porte ouverte sur l’imagination qui déforme sa réalité pour la remplacer par celle, hantée, énigmatique et évanescente, de David B.

Réédition, mai 2012, 96 pages, 13 euros.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Les Meilleurs Ennemis, de JP Filiu & David B.

+ ET AUSSI :

Papa Aude Picault L Association reedition

L’Association publie ces jours-ci une autre réédition qui mérite que l’on s’y attarde : Papa, d’Aude Picault. Un album cathartique, dans lequel l’auteur affronte la douleur du suicide de son père, et tente, plutôt que de comprendre ce geste terrible, de trouver le moyen de vivre avec cette douleur. Et de surmonter l’oubli qui, jour après jour, semble découdre les dernières images qui lui restent : le souvenir de son père lui fait mal, mais l’oublier est encore plus pénible. “J’ai peur de ne plus souffrir car c’est ma souffrance qui me rappelle à toi. Si je ne souffre plus, tu disparais.” Un album dépouillé et bouleversant, tenu par un trait noir fragile, fil ténu qui relie, par-delà la mort, une fille à son père.

Réédition, mai 2012, 104 pages, 12 euros.

Le Dernier Homme, de Grégory Mardon – éd. Dupuis

Le Dernier Homme Gregory Mardon Dupuis couverture trilogieAprès Les Poils, dont nous avions déjà parlé ici, et C’est comment qu’on freine ?, Le Dernier Homme clôt la trilogie initiée par Grégory Mardon il y a maintenant un an. Comme les précédents albums, celui-ci commence lors d’une soirée costumée, où l’on suit Jean-Pierre, lapin timide (enfin il n’est pas vraiment un lapin, il est juste déguisé en lapin) qui rêve de rencontrer des femmes. Seulement voilà : il n’ose pas les aborder. Pire, ce beau jeune homme se révèle assez obtus pour rater les énormes occasions qui se présentent à lui (par exemple sous la forme d’une Batgirl un brin dénudée). Sur les conseils de son ami Cyril le pirate (qui n’est pas non plus pirate, vous suivez), il va tenter de résoudre son problème. Survient alors l’idée géniale : glisser dans le sac à main des jolies filles qu’il croise une petite carte ornée d’un mot flatteur et de son numéro de téléphone. Un peu lâche et efficace – parfait pour lui. Ne lui reste plus qu’à choisir entre les candidates… Trilogie oblige, les personnages des deux précédents albums se recroisent ici, et éclairent tout le triptyque sous un jour nouveau en baignant la fin de cet album d’un suspense inédit.

C est comment qu on freine Gregory Mardon Dupuis couverture trilogieUne fois encore, Grégory Mardon arrive à traiter de l’amour, du mariage, du sexe et de la solitude de la vie parisienne avec beaucoup de charme et de sagacité. Son dessin n’a jamais semblé aussi délié, aussi voluptueux, aussi léger, et cette fluidité rejaillit sur toute l’histoire. Dès les premières pages, lors de la fameuse fête costumée, la mise en scène est parfaite, et le rythme imprimé par des dialogues pleins d’humour emporte immédiatement l’intrigue. Des couleurs au découpage, Mardon semble avoir franchi un cap, dégageant une facilité qui rend ses livres encore meilleurs. En s’attachant à saisir l’essence même de ses personnages, il arrive toujours à toucher son lecteur, comme lors de ces moments de silence qui deviennent les instants les plus sensibles du récit. Entrelaçant habilement rêves, fantasmes et réalité, Grégory Mardon se saisit de sentiments et de situations somme toute classiques pour les traiter avec un exquis mélange de drôlerie, de grotesque et d’émotion, où le moindre ingrédient est dosé à merveille.

Avril 2012, 72 pages, 18 euros.

Le Dernier Homme Gregory Mardon Dupuis trilogie extrait dessin

☛ POURSUIVRE AVEC > l’interview de Grégory Mardon : cliquer ici.

A LIRE AUSSI > Notre article sur le premier volume de la trilogie : Les Poils.

Baby Leg, de Brian Evenson – éd. Le Cherche-Midi/Lot 49

Baby Leg Brian Evenson Le Cherche Midi Lot 49 couvertureViolent, morbide, grotesque, peuplé de freaks échappés d’un film de Tod Browning, l’univers de Brian Evenson a de quoi désarçonner le lecteur habitué aux intrigues ficelées et aux dénouements où tout s’explique. Autant le dire tout de suite : Baby Leg pousse encore plus loin cette logique, déroulant un récit minimaliste, qui pourrait, pour schématiser, ressembler à la colonne vertébrale de La Confrérie des mutilés (2008), polar dérangé, critique de l’obscurantisme religieux dans lequel Kline le détective manchot essayait d’échapper à une secte d’amputés volontaires. Epurée à l’excès, l’intrigue ne contient plus ici que la fuite désespérée de Kraus (toujours ce K kafkaïen, décidément), poursuivi par un docteur sadique, et aidé par une mystérieuse femme armée d’une hache, et dont une des deux jambes a été remplacée par une jambe de bébé. Ah, et précisons aussi : Kraus a une main coupée au niveau du poignet… Comme un hamster dans sa roue, le fugitif semble condamné à revivre inlassablement les mêmes événements : l’enfermement, l’évasion, la survie, avant que les méchants ne le rattrapent de nouveau. Tout est à refaire.

Qui poursuit Kraus ? Pourquoi a-t-il eu la main sectionnée ? Qui est la fille à la jambe de bébé ? Les habitués d’Evenson trouveront sans doute des allusions religieuses, quelques symboles glissés ici et là, coutumières chez cet ancien mormon exclu de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours. A part ça, pas grand-chose. Les frontières entre rêve et réalité sont tombées, Kraus ne sait plus s’il vit ou fantasme ses mésaventures, passé et présent se confondent, les morts se relèvent, l’espace et le temps se distordent, les mêmes lieux et les mêmes personnages reviennent, immuablement, mais différemment, endossant d’autres significations. Et au milieu, s’agitent ces corps mutilés, déformés, qui partent en morceaux, souffrent, sont hantés par des membres fantômes…

Comme dans un jeu vidéo halluciné, Brian Evenson nous enferme dans son monde en forme d’asile psychiatrique, sans que l’on ne soit jamais sûr de savoir s’il est sérieux ou s’il se fout de nous, son texte prenant tantôt des allures de farce malsaine, tantôt des airs de fable paranoïaque. Alors tant pis si le sens de tout cela reste impénétrable : la littérature biscornue et dérangeante d’Evenson vaut pour les sensations presque physiques qu’elle provoque, et cette graine de bizarre qu’elle laisse traîner dans notre esprit, et qui persiste longtemps après avoir refermé le livre.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, janvier 2012, 100 pages, 12,80 euros.

Le Crépuscule des stars, de Robert Bloch – éd. Rivages/Noir

Le Crepuscule des stars Robert Bloch Rivages Noir couverturePublié dans l’indifférence générale aux Etats-Unis à la fin des années 1960, Le Crépuscule des stars reste pourtant le livre pour lequel Robert Bloch gardait la plus grande affection. Loin de ses romans noirs ou horrifiques, l’auteur de Psychose façonne un roman crépusculaire, histoire d’amour tragique entre un homme, Tom Post, et le cinéma. Dans le sillage de ce jeune scénariste qui tente de faire son trou dans les studios californiens (“Si j’avais dû choisir entre Hollywood et le paradis, je n’aurais pas hésité une seconde.”), Bloch nous ouvre les portes d’une industrie en plein âge d’or. Au milieu des années 1920, l’argent coule à flots, le public se passionne pour le grand écran, la presse fait ses choux gras des idylles entre vedettes, et les acteurs vivent pleinement leur mégalomanie, bâtissant des châteaux sur les flancs de Los Angeles, organisant des soirées baignées d’alcool malgré la Prohibition. Les lumières hollywoodiennes attirent une faune bigarrée, enfants prodiges dressés par des mamans frustrées, starlettes prêtes à tout, comédiens ratés, tous guidés par l’espoir de faire, un jour, partie intégrante de cette machine à rêve.

Sans détourner les yeux des sordides à-côtés du royaume de l’illusion (prostitution, drogue, avortements de secrétaires un peu trop jolies), Robert Bloch reconstitue avec minutie l’avènement de la culture de masse cinématographique, son intrigue formant une sorte de mise en abyme des scénarios et des personnages qui envahissent alors les salles obscures. En relatant la fin brutale d’un empire qui se croyait invulnérable, celui du muet, détruit par l’apparition du parlant en quelques mois seulement, Le Crépuscule des stars saisit la mort brutale de toute une génération. Celle des réalisateurs qui n’étaient pas encore inféodés aux banquiers tout puissants, celle des acteurs qui étaient vraiment ce qu’ils jouaient, monstres, saltimbanques ou nymphettes. Avec le succès incroyable du jeune cinéma, exacerbé par l’avènement du son, et le choc de la crise de 1929, c’est un autre monde qui naît des décombres du précédent. Un monde régit par l’efficacité, la rentabilité, et dirigé par des “individus blafards” qui ont désormais supplanté les personnages hauts en couleur qui fourmillaient dans le noir et blanc, tels ces clochards qui, tous les matins, tentaient de se faire enrôler comme figurants. “La vieille maxime Le silence est d’or vient d’être rayée du répertoire. (…) Nous avons une nouvelle maxime, maintenant. La parole est à l’argent.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias, édition de poche, 320 pages, 9 euros. Préface de François Guérif.

 

POURSUIVRE AVEC > L’essai sur l’autre Hollywood, The Other Hollywood, de Legs McNeil & Jennifer Osborne.

New York en Pyjamarama, de Michaël Leblond & Frédérique Bertrand – éd. Le Rouergue

New York en Pyjamarama Michael Leblond Frederique Bertrand Rouergue couverture“Quand c’est le moment d’aller se coucher, on peut commencer à rêver…” Comme le Little Nemo de Winsor McCay, lorsque notre petit garçon en pyjama s’endort, c’est pour mieux s’évader, et vivre des aventures étourdissantes en toute liberté. En l’occurrence, une visite de New York vue du ciel – car dans les rêves, il suffit d’avoir une cape rouge pour voler. A l’histoire de Frédérique Bertrand et à ses collages chaleureux, répond, à chaque double page, une illusion du fameux Pyjamarama.

Reprenant le principe de l’ombro-cinéma, vieille technique d’animation artisanale que Michaël Leblond a découverte dans un musée japonais, le fameux Pyjamarama s’avère très simple d’utilisation : il suffit de faire glisser sur les illustrations la feuille de plastique transparente rayée pour que jaillisse une illusion de mouvement. Les roues des voitures s’emballent, les feuilles des arbres de Central Park bruissent à cause du vent, les immenses gratte-ciel donnent le tournis, les piétons pullulent sur Broadway. Le tout plus ou moins rapidement selon la vitesse à laquelle on glisse le rhodoïde sur les planches. L’effet est saisissant, l’efficacité garantie : les petits ne seront pas les seuls à être épatés par ce prodige. Mise à part la couverture souple qui s’abîme trop vite, le livre tire un excellent parti de son grand format confortable, idéal pour s’amuser à donner vie à cette New York papillonnante qui, elle, n’a pas l’air de se coucher très souvent…

Une petite vidéo, pour mieux se rendre compte de l’effet miraculeux de l’ombro-cinéma :

A partir de 3 ans. Octobre 2011, 24 pages, 15,90 euros.

Au pays des mensonges, de Etgar Keret – éd. Actes Sud

Au pays des mensonges Etgar Keret actes sud couvertureOuvrir un recueil de nouvelles d’Etgar Keret, c’est avancer dans un univers familier, composé de bribes d’existences ou de visages que l’on a l’impression d’avoir déjà croisé quelque part. Rapidement pourtant, Keret bifurque, avec cette manière qu’il a de toujours trouver une nouvelle façon d’aborder des choses banales, de toujours choisir un point de vue déviant. Regroupant trente-neuf histoires très courtes, comme à son habitude, Au pays des mensonges affirme encore un peu plus le talent de son auteur, capable de cerner ce qui nous échappe ou, plus précisément, ce à quoi l’on essaie d’échapper. Ses personnages tentent, par tous les moyens, de se voiler la face, de se soustraire à une réalité qui les effraie, les maltraite. Hagaï passe ses journées les yeux fermés, à s’imaginer vivre la vie de ceux qu’il croise ; Avishaï rêve qu’il retourne en enfance et repousse son réveil pour rester bien au chaud chez maman ; Miron usurpe des identités dans un bar pour avoir quelqu’un à qui parler ; Oscar tente de revivre le coma dans lequel un accident l’avait plongé. “La vie me fait l’effet d’un piège. On y entre sans se méfier et ça se referme sur vous. Une fois qu’on est dedans (…), il n’y a plus nulle part où s’enfuir”.

De cette mélancolie de la solitude, de cette peur de voir la vérité en face, Etgar Keret tire des récits multicolores, relevés par un humour sarcastique ou par un comique de situation frisant l’absurde. Keret titille son lecteur, navigue entre fantastique débridé et réalisme pointilleux. D’autres fois, c’est l’horreur et la violence qui s’invitent entre les lignes, émanations d’une société israélienne qui prend forme en arrière-plan. L’ombre du terrorisme, l’instabilité d’un pays qui “ne comprend que la force”, constamment au bord du précipice, font peser sur ces pages une menace palpable. Ainsi une hémorroïde géante cohabite-t-elle avec des histoires d’anges ou de réincarnation, tandis que les maris volages croisent des personnages dont l’enveloppe charnelle s’ôte aisément, à l’aide d’une fermeture éclair. Un recueil d’une vigueur surréaliste, tableau éclaté des inquiétudes et des contradictions de notre monde.

Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, septembre 2011, 206 pages, 20 euros.

Intérieur, de Gabriella Giandelli – éd. Actes Sud BD

Gabriella Giandelli fait partie de ces auteurs qui arrivent à composer une atmosphère si pénétrante que la lecture devient un moment à part, presque magique. La faute à son trait arrondi et tendre bien sûr ; aux couleurs timides du pastel, aussi. Mais surtout à cette manière étrange qu’a l’Italienne de mettre en scène son récit. Sur les pas d’un lapin blanc invisible qui nous place d’emblée du côté du conte, Gabriella Giandelli met en scène la population d’un HLM monotone. Au service du “Grand Sombre”, matrice des songes nocturnes des habitants, l’étrange lapin passe-muraille surprend les doutes, révèle les colères, les regrets et les mensonges, dévoile les états d’âme, s’immisçant d’un appartement à l’autre par un subtil jeu d’ellipses. Par petites touches, Gabriella Giandelli déchire peu à peu le voile éthéré qui semble protéger ses personnages, profitant du ton fantastique de son intrigue pour saisir avec une grande justesse les espoirs de la petite communauté. La pureté esthétique de ses dessins s’avère en parfaite symbiose avec le ton vaporeux de l’album, d’une émouvante simplicité, à la fois très enfantin et profondément adulte. Plus les pages se tournent et plus Intérieur dégage une fragilité cristalline. On se surprend alors à craindre que l’histoire ne se dissolve avant que l’on ait eu le temps de la lire jusqu’au bout, comme ces rêves moelleux dont on est brutalement tirés trop tôt, juste avant qu’ils ne s’achèvent.

Traduit de l’italien par Charlotte Lataillade, octobre 2010, 140 pages, 25 euros. Préface de Dominique A.

ToXic, de Charles Burns – éd. Cornélius

Certes, la couverture, en écho à celle de L’Etoile mystérieuse, rend un hommage appuyé à Tintin – comme Charles Burns en a d’ailleurs toujours fait, notamment dans les pages de garde de ses précédents ouvrages. Mais si l’auteur de Black Hole utilise l’univers d’Hergé, c’est pour mieux nous déstabiliser : en affirmant, peut-être encore plus que d’habitude, la clarté de son trait et la simplicité de ses découpages, Burns crée un cadre rassurant pour mieux le vriller, évoque un univers familier qu’il s’acharne ensuite, malicieusement, à démonter. A l’image du bon vieux Milou le chien blanc qui semble réincarné dans Inky le chat noir, les codes de Tintin sont mis à mal, tandis que l’intrigue, construite sur trois niveaux, glisse vers cette paranoïa sinueuse que distille si bien l’Américain. Entre délire de drogué, hallucinations post-opératoires et fantasme SF peuplé d’extraterrestres et de figures monstrueuses, ToXic semble s’approfondir au fur et à mesure que l’atmosphère se gorge d’images marquantes. Les zooms deviennent presque abstraits, les perspectives subtilement exagérées se multiplient, et les personnages s’engluent dans les sables mouvants de l’intrigue. Rêve et réalité, présent et passé : tout s’entremêle dans un jeu subtil de correspondances visuelles et sémantiques, qui débordent même de l’album pour nouer des connexions avec d’autres albums de Burns. Finalement, plus qu’Hergé, c’est bien l’ombre de William Burroughs qui plane sur ce triptyque dont on attend la suite anxieusement. Les passages de science-fiction rappellent certains éléments de l’errance marocaine du romancier américain, et Charles Burns a repris sa fameuse construction en cut-up, s’appuyant sur des motifs récurrents pour faire progresser son récit au rythme des convulsions du cerveau malade de Doug. De quoi fomenter, une fois encore, un ouvrage obsédant et élégant, comme seul Burns sait en concocter.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Barbara & Emilie Le Hin, octobre 2010, 62 pages, 21 euros.

A LIRE > L’interview de Charles Burns, réalisée à l’occasion de la sortie de ToXic.