Lune captive dans un œil mort, de Pascal Garnier – éd. Points

Lune captive dans un oeil mort couverture Pascal Garnier points seuils zulma polarAprès une vie propre et bien rangée, Odette et Martial emménagent dans leur dernière demeure, un petit pavillon en joli préfabriqué, caché dans la campagne du sud, au sein d’une résidence ultrasécurisée. Rapidement, les deux retraités sont rejoints par un autre couple, puis par une femme seule, tandis qu’un gardien taciturne et une animatrice forment le personnel encadrant. Enfermés les uns avec les autres, coupés du monde, couvés par le regard placide des caméras de surveillance, ces seniors voient leurs jours paisibles tourner à la mauvaise téléréalité. Les saluts chaleureux se muent en sourires figés, les discussions creuses virent à l’hypocrisie, la curiosité glisse vers la paranoïa.

Une fois encore, Pascal Garnier ne peut s’empêcher de noyer les personnages de son huis clos dans une ironie impitoyable, étouffant minutieusement la moindre once de lumière qui tenterait, tant bien que mal, de survivre. Implacable, il épluche les affres du train-train quotidien, hache la sournoiserie latente, déchiquette la fausseté pour révéler au grand jour la méchanceté et la bêtise des hommes. Dans sa préface, Jean-Bernard Pouy souligne avec justesse “la force de ce regard, enveloppant, acerbe et dérangeant, humaniste et rageur à la fois. (…) Ses textes sont comme des peintures. Ca se regarde, se détaille longtemps.” Tout le style de Garnier se niche dans une apparente économie de moyen. Comme chacun de ses livres, Lune captive dans un œil mort n’excède pas les 150 pages, et brille par la précision étincelante de son style. Le pinceau de son auteur esquisse en quelques touches des portraits précis, des dialogues décapants ou des situations qui semblent ne pas réussir à trancher entre le pathétique et le grotesque.

Et partout, jaillit un humour discret, sarcastique, espiègle, bouffée d’oxygène salvatrice au cœur des ténèbres. Au point que derrière leur pessimisme à couper au couteau et leur chute féroce, les romans de Pascal Garnier embaument une humanité et une tendresse infinies. Décédé il y a un peu plus d’un an, Garnier laisse un vide immense dans le paysage littéraire français. Lune captive dans un œil mort, mais aussi Le Grand Loin, Flux, Les Nuisibles, La Théorie du panda et bien d’autres encore méritent d’être lus et relus, tant ils constituent une œuvre qui n’a pas beaucoup d’équivalent dans le roman noir.

Edition de poche, mai 2011, 154 pages, 6 euros. Préface de Jean-Bernard Pouy.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur un autre roman de Pascal Garnier : Cartons.

Exit Music, de Ian Rankin – éd. Le Masque

Générique de fin pour John Rebus. Dans dix jours, c’est la retraite. Jack Palance vient de mourir, quelques heures à peine avant que le footballeur Ferenc Puskas, le légendaire Hongrois du Real Madrid, ne suive le même chemin. Sale temps pour les héros. La cigarette n’est plus autorisée dans les pubs, désormais embaumés par les seules vapeurs éthyliques, et la petite bourgade provinciale qu’est Edimbourg se la joue métropole internationale, espère l’indépendance et se laisse dévorer par ses envies d’argent frais. Même les méchants ont changé : désormais ils portent des costards bien coupés, se présentent comme des hommes d’affaires respectables, et leur immoralité rime malheureusement avec légalité. Que reste-t-il alors à ce dinosaure de John Rebus ? La foi, un peu. L’intuition, parfois. Mais surtout cette obstination, aveugle et anachronique, qui lui apporte plus d’ennuis qu’elle ne résout les crimes : c’est finalement avec l’establishment ou avec sa hiérarchie qu’il rencontre le plus de problèmes, et non pas avec les bandits qui sont censés lui mener la vie dure.

Sur une intrigue qui bifurque sans cesse, rendue plus dense encore par la tension qui grandit au fur et à mesure que le gong de la retraite approche, Ian Rankin signe un roman mélancolique, désabusé, hanté, finalement très émouvant et très profond malgré sa retenue. Perdu entre ses envies de vengeance, ses fantasmes de justicier et la basse réalité de la vie, Rebus s’égare dans une histoire sans gloire, terrifié à l’idée de devenir un retraité paisible pendant que dehors, les bandits courent toujours. Loin des clichés habituels des derniers jours du bon flic qui résout pile à l’heure l’enquête de sa vie, Exit Music se traverse comme une dernière nuit d’errance résignée dans les ruelles sombres et glacées de l’hiver d’Edimbourg, lorsque l’on sait qu’au petit matin, malgré les coups et l’alcool, on retrouvera son chemin, réchauffé par les premiers rayons du soleil.

Traduit de l’anglais (Ecosse) par Daniel Lemoine, octobre 2010, 450 pages, 22 euros.