Le Dieu du 12, de Alex Barbier – éd. Frémok

le dieu du 12 alex barbier fremok feu couverture 2011Auréolé de sa légende noire, Le Dieu du 12 revient nous convertir. Paru en 1982 chez Albin Michel, l’album bénéficie alors d’une publication “très désastreuse” (c’est l’auteur qui le dit) : des pages sont montées dans le désordre, et le rendu des couleurs est saboté par des reproductions toutes aussi (très) désastreuses. Puis c’est au tour des planches originales de subir la vindicte d’une main destructrice. Sans raison apparente, un pyromane mystérieux vient un jour jusque chez Alex Barbier à Fillols (un hameaux de 149 habitants au cœur des Pyrénées-Orientales, ce qui dénote tout de même une certaine opiniâtreté) pour brûler son atelier, détruisant la quasi totalité des œuvres de l’artiste. Pourtant, trente ans après, Le Dieu du 12 est bien là, entre nos mains fébriles. Et cette fois, magnifiquement édité, reproduisant même quelques-unes des pages dévorées par le feu. Bizarrement d’ailleurs, le récit qu’il contient ressemble à une mise en abyme de cette histoire maudite.

le dieu du 12 alex barbier fremok feu couverture 2011Dans un monde passé sous la coupe des extraterrestres, la France entière est occupée, ou presque. Seule ville libre, Perpignan doit son indépendance à la puissance de son dieu, qui la protège des envahisseurs malfaisants. Enfin, puissance de son dieu, c’est vite dit : à part pour réussir ses créneaux ou faire (involontairement) apparaître des vautours dans les lavabos, sa condition divine ne lui sert visiblement pas à grand-chose. Incapable de vaincre ses ennemis, cocu et dépassé, le fameux dieu semble bien piteux au volant de sa vieille Pigeot.

A l’image de son démiurge pitoyable, l’univers du Dieu du 12 baigne dans un mélange contrasté de gravité et d’ironie. Pour un peu, on croirait que Barbier s’acharne à ridiculiser ses personnages, par exemple en les affublant de noms grotesques – le dieu s’appelle Azertyuiop, les extraterrestres les Couics. La deuxième partie de l’ouvrage fonctionne sur le même principe, mettant en scène une humanité que des machines auraient rapiécée en s’inspirant des Garçons sauvages de Burroughs. Les hommes cohabitent désormais avec… des lampes qui parlent et des armoires qui bougonnent.

le dieu du 12 alex barbier fremok feu couverture 2011Lessivées par les défauts de l’édition de 1982, les couleurs s’embourbent dans des tons ternis, les décors désincarnés ajoutant encore à l’angoisse palpable. Le jaune délavé et le vert spectral teintent l’intrigue de leur éclat obsédant. Les corps peinent à se détacher de l’ombre qui les enveloppe, puis ce sont les visages qui deviennent flous, comme si le peintre ne parvenait plus à les fixer sur le papier. De temps à autre, des incursions saugrenues viennent perturber le mal-être ambiant : un petit Mickey criard sort de nulle part, un homme tombe enceinte, des touches de rose impudiques explosent brutalement. Rythmée par les voix lancinantes des personnages, la narration semble presque irréelle, traversée par des phrases drôles et désespérées à la fois – “C’est un sale coup pour un dieu d’apprendre qu’il n’existe pas.” Le “je” du narrateur perd pied dans un délire paranoïaque, la déliquescence de l’univers qui l’entoure devenant le reflet de sa propre déchéance. Sommes-nous dans un récit de science-fiction, ou bien simplement dans la tête d’un type rongé par la folie ?

D’habitude si présente dans l’œuvre de Barbier, la pornographie passe ici au second plan. Dans un monde crépusculaire où les femmes ont disparu, le sexe n’est plus que la manifestation d’un amour évidé, d’une solitude inconsolable, d’un ennui morose (“Et nous n’avons pas grand-chose d’autre à faire que, moi décharger et lui avaler.”). Mais aussi le dernier espace où survivent, tant bien que mal, la liberté et la beauté. Possédé par une irrépressible mélancolie, Le Dieu du 12 transpire la subversion, régurgite son dégoût d’une société accablante. Surtout, il dégage un charme hypnotique, amer et incandescent, que même les flammes malveillantes n’auront pas réussi à consumer.

Réédition, mai 2011, 88 pages, 22 euros. Préface de Erwin Dejasse.

Palabres, de Urbano Moacir Espedite – éd. Attila

Palabres, c’est une sorte de roman d’aventures fourre-tout. Une bringue littéraire située entre Berlin et l’Amérique du sud, avec sur sa liste d’invités des nazis, un ex-militaire italien bedonnant, un peuple bizarre dont les femmes – belles à couper le souffle – attirent toutes les convoitises, un gamin monstrueux ou une poignée de religieux excités. Au programme : drogues, bordels moites, trafic de fiancées, mutinerie, mission impérialiste secrète et révolution prolétaire pacifique. Invraisemblable comme un bon vieux roman-feuilleton, débordant d’enthousiasme comme une série Z décomplexée, Palabres fait feu de tout bois, avivé par les dessins et les gravures de Donatien Mary, écarlates et tumultueux. Adapté en français, le portugnol de Urbano Moacir Espedite, syncrétisme bâtard de l’espagnol et du portugais, séduit par sa frénésie contagieuse.

Mais Palabres, c’est aussi un roman à la tonalité singulière. Au fil des rebondissements, les errances de cette bande mal assortie se nimbent d’une aura sinistre. Les éclats de violence, d’abord amusants et parodiques, dégénèrent : le sang appelle le sang, et la rage contamine les personnages pour lesquels on s’était pris d’affection. Le joyeux bazar ambiant se heurte à l’ambition, la cupidité, l’autorité. Brusquement désenchanté, Palabres prend des allures de conte à la lucidité amère, métaphore d’une humanité minée par les luttes de pouvoir, le racisme, la peur de l’autre, la religion. A moins qu’il ne faille y voir le symbole d’une Amérique latine trop souvent ravagée par les guerres civiles au XXe siècle.

Traduit du portugnol par Bérengère Cournut et Nicolas Tainturier, illustré par Donatien Mary, mars 2011, 244 pages, 18 euros.

Les Oncles de Sicile, de Leonardo Sciascia – éd. Denoël

“Tous les ouvriers agricoles et les mineurs de soufre, tous les pauvres qui vivaient d’espoir (…) appelaient oncle les hommes qui apportaient la justice et la vengeance, le héros et le chef de mafia, et l’idée de la justice brille toujours dans l’incantation des pensées de vengeance.” Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, Leonardo Sciascia ne s’attaque pas, cette fois, à la mafia sicilienne. En quatre longues nouvelles, presque des petits romans, il balaie l’Histoire moderne de la Sicile. De Quarante-huit, qui retrace l’évolution d’un bourg tenu par un baron et un évêque sournois jusqu’à l’unification italienne en 1860, à La Mort de Staline, un siècle plus tard, Leonardo Sciascia raconte une Sicile frustrée qui semble ne jamais parvenir, quelle que soit l’époque, à s’émanciper de la domination d’une élite tyrannique et réactionnaire.

Tantôt nanti de sa verve tragicomique, tantôt armé d’une ironie plus cinglante, lorsque le désenchantement l’emporte sur l’humour, l’auteur du Jour de la chouette brocarde l’hypocrisie, mal insidieux qui englue l’île dans un schéma archaïque. Hypocrisie des hommes d’Eglise qui “sentent d’où vient le vent et mettent les voiles” et des bigots étroits d’esprits, toujours prompts à soutenir le puissant face au faible. Hypocrisie de la bourgeoisie ou de la vieille noblesse, qui se comportent face à Garibaldi en 1860 comme face aux libérateurs américains en 1943 : avec un excès de zèle fallacieux qui dissimule mal leur soutien à l’ordre et à l’autorité. Hypocrisie des idéologies enfin qui, lors de la Guerre d’Espagne, envoient les soldats italiens combattre leurs frères espagnols, ouvriers opprimés et mineurs exploités, tout comme eux.

Le génie de Sciascia réside dans sa faculté à emboîter les perspectives. La situation locale est mise en regard avec celle de l’Italie tout entière (Quarante-huit), avec l’Espagne en pleine guerre civile (L’Antimoine), avec les Etats-Unis et les exilés siciliens qui y vivent (La Tante d’Amérique), ou même avec la situation politique internationale (La Mort de Staline). Loin de se limiter au territoire insulaire, chacun de ces récits écrits entre 1958 et 1960 trouve immanquablement une résonance forte avec toutes les luttes sociales et politiques du XXe siècle – voire du XXIe. L’élégance de l’écriture et l’épaisseur des personnages parent la colère qui nourrit ce recueil d’une force littéraire peu commune. A l’image de L’Antimoine, plongée dans l’horreur absurde du conflit espagnol à travers les yeux d’un mineur sicilien devenu soldat fasciste, ces quatre nouvelles marquent autant par la richesse de leur réflexion que par leur densité romanesque, vibrante.

Réédition, traduit de l’italien par Mario Fusco, février 2011, 324 pages, 20 euros.

POURSUIVRE AVEC > un autre ouvrage de Leonardo Sciascia : La Disparition de Majorana.

Marzi, tome 6, de Marzena Sowa et Sylvain Savoia – éd. Dupuis

« Comment vit-on dans un pays récemment libre ? Qu’est-ce qu’on peut faire qu’on ne pouvait pas avant ? Est-ce que la liberté ne serait pas un espace très, très grand où l’on court à la recherche de quelque chose sans savoir précisément ce que c’est ? On s’attend à le découvrir, on s’attend à un défi, un obstacle, à se cogner contre un mur, mais il n’y a plus de mur. (…) On court joyeux, on court émus et on s’essouffle… et on finit par en avoir marre d’être essoufflé. »

Voici déjà le sixième volume des aventures de la petite Marzi (qui devient de plus en plus grande d’ailleurs), et aucun signe d’essoufflement en vue, bien au contraire. Avec ce dernier épisode, la série inspirée de la jeunesse polonaise de Marzena Sowa opère néanmoins un tournant crucial : le Mur est tombé, l’URSS n’est plus, et Lech Walesa devient le président de cette nouvelle Pologne, affranchie du joug russe. Conséquence : le récit de la vie d’une enfant derrière le Rideau de fer s’estompe au profit d’une situation inédite et encore plus passionnante. A travers les yeux bleus de la petite rouquine, on vit de l’intérieur les changements brutaux des années 1990. La Pologne passe en quelques semaines d’un régime soviétique dur à une démocratie de marché, les restrictions et les pénuries laissent place aux étals débordant de produits variés, appétissants, colorés, sucrés. A l’école, on n’est plus obligé d’apprendre le russe, alors Marzi découvre le français. A la télévision, elle tremble devant Twin Peaks ou Massacre à la tronçonneuse. Bref, en pleine adolescence, c’est une vie pleine de promesses qui s’ouvre à elle.

Mais comme le suggère le titre de l’épisode, Tout va mieux…, avec ses points de suspension incertains, la Pologne ne passe pas de l’Enfer au Paradis du jour au lendemain. Evidemment. Le ton doux-amer qui caractérise la série fait des merveilles pour expliquer, tout en nuances, l’ambivalence de cette Pologne toute neuve. Le dessin simple, amusant et coloré de Sylvain Savoia apporte sa pétulance à un propos qui navigue entre allégresse et inquiétude. L’Eglise imprime sa marque sur la vie sociale, alors que la politique, paradoxalement, ne semble plus intéresser le peuple qui peut enfin voter librement. Le capitalisme impose le règne de l’argent, tandis que la drogue et le sida contaminent cette fin de siècle post-communiste, et que les homosexuels deviennent les boucs émissaires de la nouvelle société polonaise. Par le biais d’histoires courtes, graves ou drôles, Sowa et Savoia arrivent à dire beaucoup, et à bâtir, sur deux niveaux, une intrigue d’une grande perspicacité tout en restant facile à lire, même pour les plus jeunes. Indispensable.

Janvier 2011, 48 pages, 11,95 euros.

Le Royaume, de Ruppert & Mulot – éd. L’Association

Une fois la table débarrassée et la vaisselle faite, vous pouvez enfin déplier ce grand format (40×58 cm quand même) et vous plonger dans la lecture de l’étonnant Royaume. Toujours prompts à se remettre en question et à renouveler leur mode d’expression, Florent Ruppert et Jérôme Mulot délaissent le format livre au profit d’un immense journal de 28 pages. Le fameux Royaume dont il est ici question, c’est le royaume des cieux, le royaume de l’au-delà, le royaume des morts, bref : l’après. L’ailleurs. “La probabilité qu’une vie après la mort existe est vraisemblablement très faible, mais la probabilité que cet au-delà ressemble à ce que décrivent les religions est, à coup sûr, totalement nulle.” Voilà la note d’intention qui régit cette exploration insolente de l’univers céleste. Alors, s’il n’y a pas de Dieu(x), s’il n’y a ni Enfer ni Paradis, s’il n’y a pas de lumière au bout du tunnel, que reste-t-il ?

Partant de faits divers aussi sordides qu’hilarants, Ruppert & Mulot montent une histoire en forme de puzzle, dévoilant pièce après pièce les facettes de ce monde de l’après : des objets flottent dans un espace indéfini, les réincarnations sont soumises au bon vouloir d’une bonne femme mal lunée, les gens picolent ou se défoncent (“Après avoir été informé de la non-existence de Dieu, chaque croyant se voit offrir un astéroïde d’héroïne qui remplace pendant un temps la béatitude post-mortem promise par les religieux.”). Quant à la lune, elle s’avère constituée d’un amas moite et confus de milliers de corps nus partouzant. Dans le fond, mort ou vif, rien ne change vraiment. Derrière la provocation évidente de cet Eden démythifié et leur réjouissant humour punk, R&M singent le grotesque de notre société, ridiculisent les inquiétudes et les certitudes illusoires qui régissent notre pensée.

Comme toujours, ils ne laissent rien au hasard. Le format journal permet d’abord de composer une mise en page en parfaite adéquation avec le sujet. On voit apparaître les rubriques, les feuilletons, les brèves, comme dans un quotidien. Les magnifiques planches célestes, sur fond de nuit étoilée, nourrissent l’atmosphère extraordinaire de l’album, tout comme le découpage des histoires, toujours changeant, comme en apesanteur, mais parfaitement fluide à la lecture. Le jeu des corps, obsession récurrente de l’œuvre de Ruppert et Mulot, les mouvements cinématiques des personnages ou les interstices répétitifs qui fonctionnent comme le refrain d’une chanson donnent à ces pages démesurées des airs de symphonie visuelle. Sur ce support singulier, beaucoup plus souple que les traditionnels albums, ils peuvent poursuivre, comme à l’accoutumée, leur collaboration avec le lecteur, chargé de trouver la solution de devinettes, de découper, de plier, et même de loucher en 3D. Une réussite à tous points de vue, tant le duo de L’Association sait louvoyer avec ce ton ludique, absurde, désopilant, satirique et intelligent qui fait de chacune de ses nouvelles parutions une expérience unique.

Janvier 2011, 28 pages, 9,50 euros.