Le Tigre blanc, de Annabelle Buxton – éd. Magnani

Le Tigre blanc Annabelle Buxton Magnani couvertureUn enfant se fait gronder par ses parents. Il file au lit, puni, sans même un bisou de papa et maman. Plein de ressentiment, il se change alors en tigre blanc : “Avec mes crocs et mes griffes, je dévorerai mes parents et je ferai tout ce dont j’ai envie, même loin de la maison, sans jamais me faire gronder.” Mais la liberté du fauve tourne court lorsqu’un braconnier l’attrape dans ses filets. Il lui faut se changer en oiseau pour s’échapper et pouvoir, à nouveau, s’ébrouer sans contrainte. Jusqu’à ce qu’un chat vienne contrecarrer ses plans, l’obligeant à se devenir un chien, et ainsi de suite : à chaque métamorphose répond une nouvelle embûche, qui l’oblige encore à se transformer pour s’évader. Au point qu’il préfèrera rester enfant, certes sous le joug de ses parents, mais en sécurité au moins, à l’abri des dangers qui le guettent dans le monde.

Loin du livre pour enfant un peu simplet, Le Tigre blanc séduit par son propos atypique et cruel, qui rappelle que l’indépendance a un prix – et que l’autorité des parents possède tout de même quelques avantages… Pour mettre en image ce récit ambivalent, teinté de résignation, Annabelle Buxton opte justement pour une esthétique incertaine, qui croise différents langages, à mi-chemin entre l’illustration et la bande dessinée. Ses planches composites combinant superpositions, effets de transparence et de collage, dégagent quelque chose du Douanier Rousseau, entre désuétude et modernité. De quoi rendre ce conte doux-amer encore plus envoûtant.

Le Tigre blanc Annabelle Buxton Magnani extraitNovembre 2012, 32 pages, 14 euros. A partir de 4 ans.

L’Homme à la carabine, de Patrick Pécherot – éd. Folio

Par Clémentine Thiebault

L Homme a la carabine, de Patrick Pecherot FolioJules, Octave, Raymond, Valet, André et Monier. La bande à Bonnot. Des outlaws, “comme dans un film de Feuillade qui ferait trembler le vieux monde“. Des réfractaires, des insoumis, des libertaires, tricards du boulot, étiquetés, agitateurs, empêcheurs d’exploiter en rond. Des anars qui veulent changer la vie. A commencer par la leur. “Sans attendre que refleurisse le temps des cerises“. Qui savent le prix du pain et de la camaraderie. Qui poussent la liberté comme un bouchon.

Le Paris des garnis à punaises, des gourbis, des prolos, des ouvriers. Les ruelles et les faubourgs, un labyrinthe d’ateliers, de meublés, de cours et de bistrots. Le pêcheur de gras à la sortie des égouts, la chourave miteuse, la toute petite combine, le tuyau percé, rafistolé, l’argent de poche trouée qui n’apaise pas la faim. Les épiceries, les caves, les nuits froides, les aubes humides, les caisses à porter, les courses à livrer, les “douze heures de rang et t’as pas fini ta journée ?” Les hirondelles, les inspecteurs en bourgeois, les tractions et les téléphones à manivelle.

Liabeuf, Deibler. L’exécution, l’émeute. Picasso, Cendrars, Jean Vigo, Lénine, Jaurès parmi les anonymes. Bardèche et Brasillach, Rebatet et l’Action Française. Arletty, Gabin, le Quai des brumes. René Fallet, Brassens, Vallès, Vian, Colette, Dieudonné et Dettweiller. La communauté de Romainville. “On essaie tout et le reste. La diététique et l’amour libre, le végétarisme et l’espéranto, l’hygiénisme et la fausse monnaie, l’entraide et les combines“.

Les petits matins, les grands soirs. Et la De Dion plein gaz. Jules au volant. Bon pilote, excellent mécano. Et quelque chose en lui du pistard. Octave qui ne craint personne. Une force à tuer un boeuf et une seule loi : la sienne. André Soudy, le voleur de sardines. L’homme à la carabine. Le hold-up en auto, de l’inédit. “Nouveau crime des bandits en auto ! Hold-up sanglant à Chantilly ! Demandez L’Illustration !” La piste de la terreur. La traque, les mouchards, l’opinion qui s’émeut, les autorités qui s’agitent, les journaux qui se déchaînent. Bonnot insaisissable.

Enfin le procès, la foule au tribunal venue admirer les restes de la bande. “Jugés par des proprios et des marchands de moutarde“. Les faire payer pour la rue Ordener, la place du Havre, Thiais et Chantilly. Pour la frousse que la bande a inspiré et la honte de l’avoir éprouvée. L’atteinte aux lois “faites au profit de quelques-uns uns et contre tous les autres“. Le meurtre de l’agent Garnier, le crime de Montgeron, le meurtre de monsieur Jouin. La culpabilité des uns, la complicité des autres. 387 questions et autant de réponses.

Le 21 avril 1913, André Soudy, tuberculeux et syphilitique, est guillotiné. Il a 21 ans. Ses derniers mots ont été : “Il fait froid, au revoir !“. L’Homme à la carabine retrace son histoire. Arrêts sur image, feuilles volantes, photos noir et blanc, esquisses. Trait sûr, écriture éblouissante, évocation magistrale, roman-collage insigne. “Longtemps, longtemps après que vous serez devenu poussière, les enfants chanteront encore l’histoire des bandits tragiques.”

Edition de poche. Octobre 2012, 336 pages, 6,95 euros.

Renégat, de Baladi – éd. The Hoochie Coochie

Renegat Alex Baladi The Hoochie CoochieCela faisait quelques années que le talentueux Baladi n’avait pas publié un pur récit de fiction. Ses travaux récents, à L’Association notamment, contenaient toujours une part d’expérimentation, par exemple sur l’abstraction (Petit trait, 2009), ou sur les rapports entre textes, dessin et langage (Baby, 2008). Cette fois, l’alléchante maquette de l’éditeur Hoochie Coochie ne laisse aucune place au doute : les explorations stylistiques de ces dernières années nourrissent un récit d’aventure, un vrai, avec des pirates, des combats impitoyables, des trésors enfouis et des monstres marins bizarrement foutus.

Tout commence lorsqu’un écrivain décide d’aller interroger le pirate sans nom qui croupit dans une prison humide pour recueillir son histoire et, pourquoi pas, en faire un livre. Le flibustier accepte, et explique comment lui, le simple mousse, s’est transformé en une terreur des mers. Comment il a rencontré son meilleur ami aussi, devenu depuis un fantôme qui lui rend visite quotidiennement… Et puis, peu à peu, contre une bouchée de nourriture et la possibilité de respirer à l’air libre pendant quelques heures, le pirate se met à inventer, à donner à l’écrivain ce qu’il attend, des aventures rocambolesques, des rebondissements extraordinaires, pour faire durer ses confessions. Trop content d’avoir une telle matière à portée de main, l’écrivain se laisse berner, jusqu’à ce que le pirate raconte l’histoire de trop.

renegat-baladi-alex-the-hoochie-coochie-extrait-1Renégat enchâsse différentes couches de récits sans jamais compliquer la lecture, tant le jeu de textures, la souplesse des formes, les compositions aérées ou le découpage elliptique rendent la progression de l’album fluide. Notamment inspiré par l’Histoire générale des plus fameux pyrates de Daniel Defoe, Alex Baladi redonne au drapeau noir sa dimension prolétaire, racontant le parcours de ces types normaux devenus hors-la-loi pour s’émanciper d’une vie inique passée à travailler dans des conditions misérables. Plutôt mourir libre, le couteau entre les dents, qu’exploité comme une bête sur le pont d’un navire marchand, méprisé et mal nourri, au beau milieu de l’océan.

renegat-baladi-alex-the-hoochie-coochie-extrait-2En laissant son pirate jouer les Shéhérazade, la conteuse des Milles et Une Nuits qui se doit d’inventer constamment des histoires pour rester en vie, Baladi réfléchit également à la contamination de la réalité par la fiction. Dans un chassé-croisé digne d’une nouvelle de Borges, il trouble le jugement de son lecteur en imbriquant plusieurs niveaux de lecture et parodie les clichés du genre (trésor, île déserte, etc.). Il façonne une mise en abyme ironique, illustrant le décalage, par exemple à propos de l’Islam, entre les préjugés de l’écrivain et la vérité du pirate, entre ce que l’on entend et ce que l’on veut entendre. Une fable humaniste et sarcastique, au dessin qui s’évapore comme se perdent les murmures d’un vieux pirate au fond de sa geôle sombre.

Août 2012, 176 pages, 25 euros.

 

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