RENCONTRE AVEC DAVID SIMON / Une histoire de la violence

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En 1988, David Simon, alors reporter au Baltimore Sun, retient cette phrase d’un flic croisé dans les bureaux de la brigade criminelle : “On voit de ces trucs… Si quelqu’un  écrivait juste ce qui se passe ici pendant un an, il aurait un putain de bouquin .” Il demande, et obtient, l’autorisation de suivre les enquêteurs, prend un congé exceptionnel et plonge dans le quotidien de la brigade des homicides qu’il suit pendant un an : le tableau (les affaires élucidées ou en cours), la drogue, les trafics, les meurtres, les enquêtes, les interrogatoires, les froides autopsies, les insupportables annonces aux familles.

Examiner ce niveau violence était effrayant ”

Baltimore David Simon The Wire Homicide SonatineDe cette immersion dans ce monde à part, David Simon tire un livre Homicide : A Year on the Killing Streets, chronique d’une année de vie de la brigade criminelle de la police de Baltimore. “Livre de bord tenu au jour le jour, entrelacs de banalités quotidiennes et d’atrocités bibliques” tout juste traduit en français sous le titre de Baltimore (aux éditions Sonatine). Une réaction “brusque et perspicace” à la négligence nationale vis-à-vis des problèmes urbains, que Richard Price, préfacier, définit comme “un récit de guerre”. Au cœur de Baltimore, là où “l’homicide est une simple broutille”,  “West Side, huit tours de délabrement et de désespoir qui tenaient lieu de supermarché de l’héroïne et de la cocaïne ouvert 24 heures sur 24”.  Deux cent quarante meurtres par an en moyenne (“soit deux homicides tous les trois jours ”) dont plus de la moitié liés à l’usage ou la vente de narcotiques et moins de 40 % de probabilité d’être arrêté et condamné pour avoir pris une vie, faute de témoin, de mobile, de suspect. “A Baltimore, le signalement d’un corps dans une ruelle est voué à être accueilli par des grognements et autres sons gutturaux”, un monde où il y a plus de meurtres que d’inspecteurs, pas assez de temps pour boucler les enquêtes. “Il n’y a pas de limite au nombre d’assassinats. Il y a seulement une limite au temps qu’on peut passer à enquêter dessus”.

Les Etats-Unis, “un pays armé jusqu’aux dents, enclin à la violence, qui trouve parfaitement raisonnable de munir ses forces de l’ordre d’armes et de l’autorité d’en faire usage”. Baltimore “vallée de larmes, ayant plus que son comptant de violence, de saleté et de désespoir”. Une des villes les plus sous-éduquées des Etats-Unis, au taux de chômage vertigineux. “Une grande partie de la population est exclue de l’éducation, de l’économie, surtout dans notre société de service. Les emplois industriels peu qualifiés ont disparu, pas la population qui les occupait. Le trafic de la drogue reste alors la seule usine” qui tourne en permanence”. Et cette violence meurtrière, le symptôme d’un malaise social dans la chaîne des misères humaines.

Il n’y avait rien à gagner à être flic

The Corner volume 1 David Simon Ed BurnsLes flics, mal payés, qui se font tirer dessus comme des chiens (sans que personne ne lève le petit doigt), la merde qui suit le pente (“La gravité fécale, définition parfaite de la hiérarchie”), le jeu des statistiques, devenu une science aux Etats-Unis, comme si le fait de rendre présentables de mauvais chiffres était l’enjeu”, les mensonges (“Tout le monde ment.”), les deals, les arnaques, la vie violente du corner, la misère, le ghetto, les taudis, “les habitants désespérés, aux abois, d’une cité déshéritée”.

Alors, avant de démissionner de son journal en 1995, David Simon repart effectuer une longue enquête sur le terrain, avec Ed Burns (un ancien flic devenu enseignant). De l’autre côté de la barrière cette fois-ci. Au milieu du corner de la drogue, du côté des voyous. Et un autre livre The Corner : A Year in the Life of an Inner City Neighborhood (1997), traduit chez Florent Massot en 2010, étrangement amputé de la moitié. Le récit écrit “avec la voix de ceux que la police traquait”, l’accès à un monde caché, voire volontairement ignoré par “tout ce journalisme dépassionné” (lui cite James Agee dans Louons les grands hommes, parle de journalisme impliqué – “Je l’admets j’aime ces types”). Lire la suite

RENCONTRE AVEC LARRY FONDATION / Entre les gangs et le McDo

En une centaine de pages, Sur les nerfs s’immerge dans les rues délabrées de Los Angeles. Des éclats de voix, des bribes d’action, des morceaux d’histoires forment un assemblage d’instantanés qui explose la traditionnelle narration romanesque. Larry Fondation lui préfère une prose brute et nerveuse, vision elliptique d’un monde à la noirceur que l’on soupçonnait à peine. Des junkies, des sans-abri, des jeunes rongés par l’ennui, à peine dérangés par la violence qui les enserre. Ecrivain en colère, citant le rappeur Ice Cube aussi facilement qu’Albert Camus ou le photographe Cartier-Bresson, Larry Fondation réfléchit à la meilleure manière de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais.

Vous êtes médiateur social à Los Angeles, dans le quartier de Compton, depuis une vingtaine d’années. Cela a-t-il influé sur votre vocation d’écrivain?

J’ai eu la chance d’aller à l’université, contrairement à la plupart des jeunes autour de moi. Je ne m’y sentais pas à ma place, j’étais comme un poisson hors de l’eau. Alors quand j’ai obtenu mon diplôme, je me suis senti investi d’une mission : j’ai compris que j’étais comme les déshérités que je côtoyais, et que je pouvais peut-être les aider. Je me suis politisé, et j’ai su que je devais faire quelque chose, écrire sur eux, et sur la manière dont ils étaient mis à l’écart de la société. Après avoir été journaliste, je suis devenu médiateur pour apprendre aux habitants marginalisés à se battre pour eux-mêmes, politiquement. L’écriture participe du même mouvement, même si les démarches sont opposées : en tant que médiateur, je dois rester positif, soutenir, aider, remonter le moral. Je dois toujours entretenir l’espoir. En tant qu’écrivain par contre, c’est l’inverse : je montre ce qui arrive aux gens qui n’ont plus la force de combattre, je donne la parole à ceux qui ne peuvent jamais s’exprimer, je tente de formuler leur malaise.

Vos livres naissent donc de votre colère face à ces inégalités sociales ?

Larry Fondation crédit Jessica GarrisonLa colère est une réponse logique à cette situation. C’est même la seule réponse possible. Aux Etats-Unis, la seule valeur est la liberté. Liberté, liberté, liberté, rien d’autre, c’est leur devise. Les gens sont individualistes. En France, la mentalité est plus collective, vous parlez de liberté, mais aussi d’égalité et de fraternité. Pourtant, il y a de plus en plus de sans-abri, même chez vous, je le remarque à chaque fois que je viens. La politique de Nicolas Sarkozy a enfoncé les gens qui étaient déjà en bas de l’échelle, et a mis à mal la solidarité en marginalisant les plus pauvres. C’est pour ça qu’il faut toujours rester très vigilant sur ces questions : les hommes politiques ont tendance à manipuler les gens pour les détourner des vraies questions – comme le mouvement républicain Tea Party, aux Etats-Unis, qui arrive à faire croire à des Américains désespérés que la lutte contre le mariage homosexuel est une question primordiale. C’est complètement faux, c’est une diversion : le vrai problème, au jour le jour, c’est de trouver un boulot, de nourrir sa famille, d’avoir accès aux soins…

Historiquement, de nombreux écrivains américains se sont intéressés aux déshérités : John Dos Passos, John Steinbeck, Upton Sinclair, Jack London… Aujourd’hui pourtant, cette tradition semble bien lointaine. Comment l’expliquez-vous ?

Tout à fait. Par exemple, personne ne parle des SDF. Nous ne sommes qu’une poignée, avec William Vollmann ou Eric Miles Williamson, à parler de ces gens qui, pourtant, sont de plus en plus nombreux. Il n’y a jamais eu de conscience de classe aux Etats-Unis, il faut avoir vécu aux côtés de la misère pour en parler. Jack London n’a pas été à l’université, il a été ouvrier, vagabond. Idem pour Hemingway qui a été conducteur d’ambulances pendant la Première Guerre mondiale. Mais maintenant, tous les écrivains sont diplômés de ce satané MFA, Master of Fine Arts, qui devient de plus en plus indispensable sur un CV si tu veux qu’un éditeur te signe. Forcément, quand tu peux te payer un master à 12.000 dollars par an, tu perds le lien que tu pouvais avoir avec la population, et tu te mets à écrire pour une élite. Pourtant, les pauvres lisent, ce sont les types du marketing qui pensent qu’ils ne sont pas une bonne cible. Malheureusement, en Amérique, écrire est devenu un sport de riche. Comme le polo. Mais comment tu fais pour jouer au polo si tu es pauvre ? Où est-ce que tu trouves un putain de cheval dans les ghettos de L.A. ? A moins de chevaucher un pitbull avec une batte de baseball à la main… Lire la suite

MUSIQUE / No Feature

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, burp. Voilà pourquoi, quand le besoin s’en fait sentir, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Ce week-end : les feat., c’est pas le pied (LOL).

Eminem-Love-the-Way-you-lie-rihanna-coverLa semaine dernière est sorti le nouvel album de Coldplay, Mylo Xyloto. Le genre de nouvelle qui, d’habitude, nous donnerait plutôt envie de fuir dans les coins les plus reculés d’Asie mineure, mais qui, cette fois, a éveillé notre curiosité : le groupe y partage en effet une chanson, Princess of China, avec Rihanna. D’un côté, cette collaboration a le mérite de l’inattendu, leurs univers respectifs étant a priori assez éloignés. De l’autre, si même les rockers s’y mettent, c’est à se demander s’il restera un jour un groupe n’ayant pas accueilli la chanteuse à tête de dauphin ou sa collègue Alicia Keys, ou Kanye West, sur un de ses disques. Cette surexploitation du featuring va finir par tuer le concept.

Un argument de vente

Le featuring, à la base, est un duo utile : un DJ n’est pas obligé de savoir chanter ou rapper, alors quand il a besoin d’une voix, il fait appel à un(e) interprète. Le rap offrant en outre un support idéal à la cohabitation de plusieurs flows, il a eu recours dès ses débuts à ce genre d’invitation lancée par un artiste à un autre susceptible de donner au morceau une dimension supplémentaire. Voilà pour l’usage « noble » du featuring. Côté pile, celui-ci n’est souvent prétexte qu’à aligner les noms prestigieux sur la pochette d’un disque, le produit d’appel n’étant plus la qualité intrinsèque du morceau mais la longueur de son casting, à même de fédérer plusieurs publics. Tiré de la bande-son du documentaire More than a Game (2009), consacré au basketteur LeBron James, le titre Forever en est un exemple caricatural : Eminem, Kanye West, Lil’ Wayne et Drake s’y renvoyaient la balle.

drake-eminem-lil-wayne-kanye-west-eminem-foreverCe titre était-il pour autant un chef-d’œuvre ? Pas plus qu’un autre. Car le talent ne s’additionne pas aussi facilement – pour preuve, les supergroupes, ces formations constituées de musiciens déjà connus, n’ont pour la plupart jamais tenu leurs promesses. Il demande, pour s’exprimer, une alchimie particulière née d’un travail commun. Difficile, donc, de voir dans ces réunions de « all stars » faisant seulement acte de présence autre chose qu’une stratégie publicitaire, guère éloignée de celle des chansons humanitaires (We Are the World, Les Enfoirés…), où cinquante artistes se relaient pour dire trois mots chacun, ou de ces innombrables duos prestigieux (entre David Bowie et Mick Jagger, Elton John et George Michael, Celine Dion et Barbra Streisand…), dont l’intérêt artistique était tout bonnement remplacé par l’attrait de leur line-up. Lire la suite

MUSIQUE / Sauvons le sample !

Les livres c’est bien, mais au bout d’un moment, mouof. Voilà pourquoi, deux fois par mois, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Aujourd’hui, tour d’horizon de quelques tendances récentes qui, à des degrés divers, ont dévalué la technique du sampling.

endtroducing dj shadow cover albumSi Jacques Toubon était l’auteur de ces lignes, il parlerait d’échantillonnage. Le sample, quoi. Un procédé qui consiste à réutiliser des fragments de musique déjà existants (motif de basse, break de batterie) comme de la matière brute pour construire de nouveaux morceaux. Les rappeurs ont été les premiers à en faire un usage régulier, l’intro d’une chanson de James Brown passée en boucle formant par exemple un tapis idéal pour le flow du MC. La musique électronique s’est elle aussi largement nourrie de tels collages, jouant tantôt de leur harmonie, tantôt de leur confrontation. Mais voilà, depuis quelques années, les musiciens tournent le dos aux samples.

Le retour aux instruments

the-roots-things-fall-apart-album-coverPeut-on imaginer le hip-hop sans le sample ? Depuis quelques années, beaucoup s’y sont essayés. The Roots d’abord : le groupe de Philadelphie, formé il y a plus de vingt ans, n’est certes pas le seul à avoir utilisé de vrais instruments, mais il fut l’un des premiers à le faire, et avec beaucoup de réussite. Dans son sillage, en France notamment, de nombreux artistes ont pris ce chemin : Oxmo Puccino (Lipopette Bar en 2006, avec les Jazzbastards), Hocus Pocus (fans de longue date des Roots) ou Rocé (l’excellent Identité en Crescendo de 2006 accueillait plusieurs instrumentistes prestigieux tels que le trompettiste Jacques Coursil, le batteur Antoine Paganotti ou le saxophoniste Archie Shepp). Leur objectif : insuffler un peu d’air à leur musique, sortir du hip-hop actuel, obsédé par son image de gros dur, c’est-à-dire dominé par des instrus bruyantes, frustes et surproduites.

D’abord prometteur (les disques mentionnés plus haut sont largement supérieurs à la moyenne), ce retour aux instruments est hélas devenu par la suite la marque de fabrique de tout artiste de rap voulant paraître sérieux, ce qui est en général synonyme de “jazzy” et “ennuyeux à crever”. Avec un projet comme l’album Music’All (2009), qui associait les musiciens de Black Stamp Music à plusieurs MC français, on a même vu apparaître un hip-hop de requins de studio, presque méprisant envers le rap lui-même, finalement, tant il croit devoir le rendre plus noble et plus respectable. Lire la suite

MUSIQUE / Gil Scott-Heron le rappeur ?

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, pfiou. Voilà pourquoi, un week-end sur deux, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Aujourd’hui, hommage – mais pas que – à Gil Scott-Heron.

Quand un artiste meurt, il est d’usage, pour souligner l’importance de son oeuvre, de la raccrocher à quelque chose de plus grand. Par exemple, quand les membres de Kyo mourront, on parlera peut-être des « pionniers du metal made in France », avec l’indulgence accordée généralement à un cadavre encore chaud.

Dans le cas de Gil Scott-Heron, décédé le 27 mai dernier à l’âge de 62 ans, c’est son rôle de « parrain du rap » qui a été ressorti à toutes les sauces. Si l’hommage rendu à ce génie n’a rien d’usurpé, la filiation avec le rap est en revanche inexacte. L’œuvre de Gil Scott-Heron s’inscrit plutôt dans l’école du spoken word, ce qui n’est pas exactement la même chose.

Parler ou rapper ?

La nuance est d’abord historique. Le spoken word partagerait ses racines avec le mouvement beat : écrit d’une traite par son auteur Jack Kerouac, jeté sur le papier en une longue expiration, Sur la Route n’est-il pas, au fond, du slam écrit ? Il est de toute façon probable qu’on pourrait retrouver trace de poètes parlant sur de la musique depuis que les deux disciplines existent, tant leur association paraît évidente.

Le rap, lui, est né en Jamaïque dans les années 1960, comme le rappelle Bruno Blum. (1) Les interventions des toasters locaux avaient alors pour objectif d’inviter à la danse les auditeurs massés autour des sound systems. Il en allait de même aux États-Unis à la fin des années 1970, lorsque le rap y fut importé : l’engagement politique, omniprésent dans le spoken word, en était absent, les textes se limitant aux invectives du MC pour faire bouger son auditoire. Seul comptait le rythme des mots, le phrasé, devenu « flow ».

Là se situe la principale différence entre rap et spoken word. S’il peut, comme tout écrit poétique, mettre en valeur la cadence des mots, ce dernier reste un texte récité sur un fond sonore, tel qu’il le serait dans un discours ou une narration, c’est-à-dire sans jeux stylistiques (ou si peu). Dans le rap, la musique, c’est le texte lui-même. Art de la diction, travail de la forme, le flow est la véritable signature de chaque MC et de ce genre musical, le contenu des textes venant finalement en seconde lame (au mieux, ils se complètent). Lire la suite