Un nommé Peter Karras, de George P. Pelecanos – éd. Points

un nomme Peter Karras George P Pelecanos points seuil poche couvertureA la lisière du roman noir et du roman historique, l’œuvre de George Pelecanos s’attache à dresser, livre après livre, le portrait de sa ville natale : Washington. Premier pan de sa tétralogie consacrée à la capitale fédérale des Etats-Unis, Un nommé Peter Karras parcourt les avenues géométriques de D.C., des années 1930 à la fin des années 1950. Immigrants de la deuxième génération, Peter Karras le Grec, Joe le Rital, Mike le Polonais ou Su le Chinois sont les premiers de leur famille à naître sur le territoire américain. Ils grandissent pendant la crise économique, font la guerre pour libérer l’Europe d’Hitler ou combattre les Japonais dans le Pacifique, et vivent le bouleversement d’une ville qui, en quelques années, voit sa population monter en flèche, tout comme l’alcoolisme et le chômage. Sans parler de la violence qui s’aggrave, chaque bande voulant affirmer son contrôle sur les quartiers. La tentation de l’argent facile appâte Peter et Joe, qui se mettent à frayer avec les cadors locaux.

Des restaurants grecs (qui ne servent presque que des Noirs) aux bordels chinois (qui ne proposent que des prostituées blanches), en passant par les bouges nègres et leur jazz si bruyant, Karras le Spartiate déambule dans cette cité cosmopolite, où l’on a l’impression de changer de continent en traversant la rue, à l’inverse des ghettos new-yorkais, cloisonnés. Un nommé Peter Karras explore les dessous la capitale américaine, à des années-lumière des colonnes marbrées de la Maison Blanche. Histoire d’amitié, histoire de vengeance, histoire de famille, ce roman noir à l’ampleur majestueuse repose sur des sentiments rudimentaires. L’intrigue est épurée, Pelecanos s’appliquant à travailler ses personnages, à capter l’essence de Washington. Pour trouver sa place dans l’Eldorado du XXe siècle, à l’époque où la boxe est encore le sport-phare, ses habitants tentent de marquer leur territoire, s’échinant à lutter contre l’inéluctable dénouement qui les guette. “Parfois, il faut bien se battre pour quelque chose. Essayer, du moins.” Un polar sec et hiératique, aux airs – logiquement – de tragédie grecque.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, édition de poche, 450 pages, 7,80 euros.

L’Offense, de Francesco De Filippo – éd. Métailié

L Offense Francesco De Filippo Metailie couverture QuadruppaniQuasiment passé inaperçu en 2007, Le Naufrageur, premier roman de Francesco De Filippo traduit en français, avait révélé l’écriture vorace de l’écrivain italien. Après avoir exploré les bas-fonds de l’Italie à travers le regard désenchanté d’un jeune immigré albanais pris dans les filets de la délinquance et de la prostitution, De Filippo nous entraîne cette fois dans les intestins de Naples, Gomorrhe écrasée par “le bruit du silence” menaçant, toujours de mauvais augure. Comme dans son roman précédent, il choisit de nous glisser dans la peau d’un personnage naïf, à côté de la plaque. Frisant la bêtise, Gennaro s’englue lentement mais inéluctablement dans la toile de la Camorra, la mafia napolitaine. D’abord vague coursier, puis homme de main chargé de missions de plus en plus importantes, il finit par se rapprocher du noyau de l’organisation tentaculaire. Trafic de drogue, prostitution, racket, collusions politiques, enfouissement des ordures, blanchiment d’argent, guerre des clans, harcèlement des juges : les yeux du jeune Gennaro découvrent peu à peu le pouvoir de ses patrons, qu’il décrit avec ses mots hésitants, sa syntaxe bancale, son argot napolitain magnifiquement traduit, une fois encore, par Serge Quadruppani. Ici, les boss ont droit de vie ou de mort sur les habitants. Et quand Gennaro comprend qu’il est désormais allé trop loin pour pouvoir reculer, la panique le gagne.

Car au-delà de cette plongée dans l’ultraviolence de la Camorra et son aberrante impunité, que De Filippo met en scène dans des situations très dures ou complètement baroques, L’Offense montre comment la mafia prend en otage ses propres sbires. Alors qu’il voulait juste se faire un peu d’argent et faire vivre sa famille, Gennaro s’embarque dans un engrenage irrémédiable, happé par “une force contraire qui de toute façon était et serait toujours plus forte que [lui] » : “Il me semblait que j’avais les pieds dans une marre de sang, les mains dans une pâte faite de cadavres : cœurs, cerveaux et foie. On aurait dit une pluie de morts, chaque jour il en tombait un, deux, trois, il pleuvait du sang, je fermais le parapluie et du sang coulait.” Rongé par ses crimes, gagné par une paranoïa croissante, Gennaro voit sa vie lui glisser entre les mains. Il n’est plus qu’un chien, obéissant machinalement à son maître qui n’a qu’à tirer sur la laisse pour le faire revenir. Pour reprendre en main sa destinée, il lui faudra s’extirper de toute la noirceur qui macule ce nouveau grand texte de Francesco De Filippo. Texte qu’une fin en forme de rédemption mielleuse ne parvient pas à gâcher.

Traduit de l’italien par Serge Quadruppani, septembre 2011, 230 pages, 20 euros.

A LIRE > Notre interview de Francesco De Filippo à propos de L’Offense, de Naples, de la mafia.